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On l'a invité en ce mois d'août 1945 à aller à New York pour fêter la victoire. Il a décliné. Il n'est pas question de défiler sous les confettis. Ni flonflons ni fanfares sur la cinquième Avenue. Pas de bain de foule après le bain de sang. À ses yeux, ce jour ne marque aucune libération. Cette date sonne seulement la fin d'un terrible calvaire.
Il a vu les images d'une jeunesse radieuse défilant entre les buildings, beaux et fiers et vaillants soldats revenus du front et jeunes filles à leur cou, boulevards noirs de monde, éclatants de vies. Il n'a rien à fêter. Ce jour survient trop tard. Hitler a promis l'enfer aux juifs. La moitié de la population juive a été exterminée. Hitler a tenu sa promesse à moitié. Ce jour marque la demi-victoire des nazis. Il voue au peuple allemand une haine sans bornes. D'autres accordent le pardon mais pas l'oubli. Il n'oubliera jamais et ne pardonnera pas. Le temps n'aura pas raison de sa rancune. Sa haine se veut à la mesure du massacre commis, digne du crime des Allemands. Sa haine est imprescriptible.
Une nouvelle menace pèse désormais sur lui. Son aura s'est dissipée dans le nuage de feu qui a crevé le ciel d'Hiroshima. À la une du Times, il est croqué avec, dans son dos, un champignon atomique. Il est l'homme par qui le malheur nucléaire est arrivé.
De quoi est-il coupable ? Une lettre datée de 1939, adressée à Roosevelt. Une formule sur les propriétés de l'énergie, découverte jeune homme. En aucune autre façon, il n'a été associé à la construction de la bombe. Il a été écarté du Projet Manhattan. On l'a laissé dans l'ignorance de l'entreprise qui emploiera des centaines de milliers d'Américains dont ses amis Oppenheimer, Niels Bohr, Fermi. On l'a jugé indésirable. Le FBI alléguait qu'il pouvait livrer les secrets de la bombe aux Soviétiques. La seule faveur qui lui aura été accordée, dans sa volonté de lutter, avec ses moyens, à son âge, contre l'Allemagne nazie, était de travailler à la fabrication de sonars. Conseiller bénévole pour la marine, voilà la contribution à la guerre de l'homme qui a découvert la relativité. En avril 1945, alors que la bombe était prête, et que l'Allemagne était vaincue, il a réécrit à Roosevelt cette fois pour stopper la machine folle. Roosevelt est mort avant d'avoir lu son appel. Quant à Truman…
Il est considéré comme le père de la bombe atomique. La lettre à Roosevelt signe l'acte de naissance. E = mc2, sa reconnaissance en paternité. Il ne reconnaît pas son enfant, il ne veut pas endosser la paternité. Il refuse le rôle du mauvais génie.
Tous les mois dorénavant, Hans-Albert lui rend visite. Ils font une longue balade sur les bords du lac Carnegie. Ils déjeunent ensemble. Hans-Albert parle de la chaire de physique où il enseigne aujourd'hui, aborde quelquefois le sujet de son travail, le mécanisme du transport des sédiments dans l'eau, ou bien plus simplement tient le récit d'une journée d'école de son fils Bernhard.
Les épreuves de la vie les ont rapprochés. Le temps a gommé les rancœurs. Les années de frustration, de douleur, de colère ont cependant laissé leur empreinte. Le visage du fils ne semble pas être tout à fait le même lorsqu'il s'adresse à son père et quand il parle à d'autres. Le ressentiment fige sur son visage la trace des vieilles peurs. C'est un qui-vive permanent. L'orage peut éclater du plus insignifiant propos. On tente de préserver le lien. On tient à distance le passé. Mais au détour d'un silence, le ton change brutalement. L'appel au calme est oublié et la trêve rompue. Hans-Albert veut en découdre. Il s'érige en procureur, reprend son réquisitoire.
« Est-ce vrai ce que l'on raconte, ou bien une légende ? As-tu fait signer à ma mère un papier régissant les conditions que tu lui imposais pour demeurer chez nous ? Était-il mentionné qu'elle ne devait pas te parler sans ton autorisation, ne pas ouvrir la porte de ton bureau sans ta permission ? »
Ces actes remontaient à trente ans en arrière. Il n'avait pas à se justifier devant son fils mais il allait tout de même tenter de le faire. À cette époque, il était à l'aube d'une gloire immense. Ses théories publiées dans les Annales de physique avaient fait dire à Planck, le patron de la science allemande, qu'Einstein était un nouveau Galilée. Il n'aspirait qu'à résoudre la généralisation de la théorie de la relativité restreinte. Prague lui offrait une chaire de professeur. Berlin l'accueillait. Poursuivre ses recherches était son obsession. Mileva vivait dans un état de jalousie maladif. Elle était dans le reproche permanent. Elle refusait son mode de vie. Elle l'accusait du temps consacré à ses travaux, de ses sorties avec ses amis, Besso, Grossman et Volodine. Tandis qu'il s'ouvrait au monde, elle se repliait sur elle-même. Elle lui imputait la responsabilité de son propre malheur. Alors bien entendu, ce contrat était absurde. Il était jeune, il avait à peine vingt-cinq ans. Ne commettons-nous pas des erreurs à vingt-cinq ans ?
« Mais tu l'aimais, n'est-ce pas ? »
Il répond qu'il l'aimait. Il ne s'étend pas. Il ne veut pas heurter son fils. Il ment. On ne pouvait appeler cela de l'amour. Il n'avait jamais été, à proprement parler, un homme amoureux. Il se laissait emporter par des passions fugaces. Il ignorait ce qu'était la fidélité. Il vivait dans l'illusion d'être sans attache. Il avait multiplié les relations extraconjugales. L'amour n'était pas son sujet. Mileva était un béguin de jeunesse. Il nourrissait à son égard un mélange d'affection et de fascination. La fragilité de la jeune femme l'avait attiré comme l'avaient subjugué son intelligence et sa volonté. Le jour de leur rencontre, il avait à peine vingt ans. Il découvrait la vie. Il n'imaginait pas la portée de ses actes. Liserl était née. Il s'était marié. La gloire s'annonçant, Mileva changeait, devenait pleine d'aigreur. Mais à quoi bon revenir là-dessus ? Tout cela lui semblait si lointain. Tant d'années s'étaient écoulées, tant de drames avaient eu lieu. Les êtres dont on parlait étaient pour la plupart disparus.
« Le temps n'efface rien. Il s'agit de nos vies. Donne-moi un fait, une circonstance atténuante à ton comportement avec ma mère. »
Un souvenir lui revient à l'esprit. Il espère que son fils comprendra. L'événement s'est déroulé en septembre 1913, le 21 septembre. Il s'était absenté de Zurich. Mileva avait évoqué la possibilité d'aller à Novi Sad voir Zorka, lui montrer combien ses fils avaient grandi. Elle n'avait pas évoqué d'autre chose. Il n'était pas question de religion entre eux. La religion était une sorte de non-dit, un statu quo. Elle savait combien il était attaché à ses racines juives. Cela avait été une des raisons pour laquelle sa mère s'était opposée à son mariage. Son propre père, Hermann, n'avait donné la bénédiction que sur son lit de mort. Il avait enfreint la Loi juive pour épouser Mileva.
« Tu t'es rattrapée en t'unissant avec ta cousine ? Ta mère appréciait Elsa, n'est-ce pas ? Tu t'es en quelque sorte réconcilié avec elle en l'épousant. Tu as réparé ta faute ! »
Il poursuit sans relever. Pour les enfants, Mileva et lui n'avaient jamais parlé de conversion, ni de baptême, ni de circoncision. Puis vint ce jour d'automne. Mileva prend les enfants et les conduit jusqu'à Novi Sad. Toute la famille Maric les attend. Une fête a été organisée. L'église Saint-Nicolas a été fleurie pour l'occasion. Le vin de messe est tiré. On a rempli la cuvette de marbre devant l'autel. Le prêtre, Théodor Milic, fait son sermon. On va d'abord le chercher, lui, Hans-Albert. Le père Milic verse l'eau bénite sur son visage. Puis vient le tour d'Eduard. Eduard s'échappe, court dans l'église. On le rattrape au milieu des rires. On le porte aux fonts baptismaux. Le père Milic baptise Eduard. Voilà, les fils Einstein sont devenus chrétiens orthodoxes. Le lendemain, un article du quotidien de Novi Sad relate l'événement avant même que lui n'ait été prévenu.
« Qu'y a-t-il de mal à être baptisés ? À être chrétiens ? Nous ne sommes pas tous voués à devenir des saints juifs comme toi. »
Pouvait-il comprendre le sentiment de trahison qu'il éprouva alors ? Parvenait-il à saisir le degré de déliquescence que cet acte signifiait pour le couple Einstein ? Voilà, il voulait un fait. Il lui en avait donné un.
Il parle de son couple, le plus sincèrement possible. Son fils et lui réveillent le passé. Pourtant, ni l'un ni l'autre ne parvient à évoquer la figure d'Eduard, à seulement prononcer son nom.