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Au milieu du mois de décembre, à Clemson, Caroline du Nord, le petit Klaus a été pris d'une fièvre brutale. L'enfant ne pouvait plus rien avaler. Il ne parvenait à prononcer un mot. Un cri rauque jaillissait parfois de ses lèvres. En examinant sa gorge, on voyait des voiles blancs recouvrir ses amygdales. Le petit Klaus était atteint de diphtérie. La paralysie générale le menaçait. L'asphyxie le guettait. Des traitements existaient. Sérums, antitoxines pouvaient atténuer la maladie. La trachéotomie, un geste simple pour un chirurgien aguerri, l'aurait sauvé de l'asphyxie, et lui aurait peut-être permis de passer le cap le plus difficile.
Mary Baker a fondé l'Église du Christ scientiste au XIXe siècle sur la côte est des États-Unis. Mary Baker a écrit :
La guérison physique par la Science chrétienne résulte, aujourd'hui comme au temps de Jésus, de l'opération du Principe divin, devant laquelle le péché et la maladie perdent leur réalité dans la conscience humaine et disparaissent aussi naturellement et aussi nécessairement que les ténèbres font place à la lumière et le péché à la réforme.
L'Église scientiste refuse tout traitement au patient. Seule la prière est censée sauver les corps malades, rattraper les âmes en détresse. Hans-Albert et Frieda Einstein sont des adeptes de l'Église scientiste. Ils s'y sont convertis en Europe des années auparavant. Hans-Albert et Frieda refusent toute assistance, toute médication, toute intervention. Durant une semaine, Hans-Albert et Frieda vont prier nuit et jour.
Jusqu'au dernier instant, Einstein tentera de convaincre son fils dans l'espoir que Klaus puisse bénéficier d'une hospitalisation.
« Qui es-tu pour me donner des leçons ? Tu es mon père lorsque ça t'arrange. Tu t'es détaché de nous comme tu t'es détaché de notre mère. Tu nous as abandonnés pour partir vivre avec une autre. Tu te montres soudain concerné par nos vies. Tu prétends maintenant veiller sur l'existence de Klaus ? Souviens-toi, tu m'avais recommandé de ne pas avoir d'enfants avec Frieda. Si j'avais écouté tes conseils, Klaus ne serait pas de ce monde. Aujourd'hui seul le Seigneur veille sur Klaus. Peut-être que tu ne peux pas comprendre cela. Toi, tu n'as pas la foi. Tu ne sais que blasphémer, ironiser. Moi, je remets la vie de mon fils entre les mains du Seigneur. Nos prières valent mieux que toutes les médications qu'on pourrait lui prodiguer. Tu t'étonnes de mes choix, moi, un ingénieur, un scientifique qui construit des ponts, des ponts solides censés rapprocher les hommes. Rien n'est solide sur cette terre, rien sinon la volonté divine et la foi en Jésus-Christ. Je suis devenu scientiste porté par cette foi et cette foi restera inébranlable. Maintenant, papa, j'aimerais que nous arrêtions cette conversation. »
Le petit Klaus est mort dans la nuit du 5 janvier, sans médecin à son chevet, emporté par la maladie. Aucun traitement ne lui aura été donné pour apaiser ses souffrances.
Il est des malheurs auxquels on ne peut rien. On ne peut blâmer ni soi ni personne. Il range dans cette catégorie le mal qui frappe Eduard. Son chagrin se double d'un sentiment d'impuissance. Mais il ne ressent pas une once de culpabilité. Il garde la certitude que sa seule présence, la moindre de ses actions aggraverait l'état de son fils. La seule évocation de son nom agit comme un brasier dans l'esprit d'Eduard.
Mais quant au drame qui vient de se produire, il pense en porter une part de responsabilité. Il a le sentiment d'un terrible gâchis.
Il se remémore sa rencontre avec Zweig en 1930, à Berlin au café Beethoven. C'était la première fois que les deux hommes se voyaient, malgré la longue liste d'amis qu'ils avaient en commun. Au milieu du repas, le Viennois lui avait offert un livre. C'était un exemplaire à peine sorti de presse, d'un ouvrage intitulé La Guérison par l'esprit. Zweig l'avait informé que ce livre lui était dédié. Et en effet, feuilletant l'ouvrage, il avait lu, imprimé, en page 3 : « À Albert Einstein. » Au-dessous, l'écrivain avait annoté, à l'encre violette, sa dédicace personnelle : « Un homme que j'admire par-dessus tout. » « Peut-être, avait lancé l'écrivain, un jour, j'écrirai sur vous. Après tout, le monde d'Einstein est aussi captivant que celui de Freud, et vos mystères aussi impénétrables. » Ils s'étaient quittés avec la promesse de se revoir.
Le livre comptait une biographie de Freud et un essai sur Mary Baker.
Et voilà : son cadet Eduard fasciné par Freud, s'était retrouvé emprisonné dans la nef des fous. Et son petit-fils Klaus avait été perdu par les théories démentes de Baker.
« La Guérison par l'esprit,
À Albert Einstein. »
Il se demande si le destin est écrit. Et s'il l'est parfois, imprimé dans les livres. Il songe que le destin s'amuse avec les hommes et qu'il se rit de lui.