Avant-hier, le surveillant Heimrat nous a emmenés au cinéma. Nous avons vu Saratoga avec Clark Gable, un acteur que j'aime beaucoup, et Jean Harlow que je trouve très belle. Sur le chemin du retour, le surveillant nous a appris que Mme Harlow était morte pendant le tournage sans qu'on s'aperçoive de rien. La production a utilisé une doublure pour la fin. Finalement il n'y a pas que moi qui me dédouble. Mais moi, ce n'est jamais du cinéma.
Aux actualités cinématographiques qui précédaient le film, des foules défilaient dans les rues de Paris. J'aimerais visiter Paris maintenant que les Allemands n'y sont plus. On m'a parlé de Saint-Germain, Saint-Paul et Sainte-Anne. C'était soit les nazis, soit moi. Ces gens-là n'aiment pas les hommes de ma condition. Je me demande bien ce qu'on leur a fait. Pourquoi détester sans raison alors qu'il y a décidément tellement de bons motifs pour haïr ? Je n'aurai rien compris à cette histoire de race supérieure. Enfin maintenant que les nazis disparaissent, les races sont terminées.
La fin du conflit laisse tout le monde relativement froid ici. Il faut dire que nous n'avons pas exactement connu la guerre. J'ai demandé au surveillant Heimrat pourquoi les Allemands ne nous avaient pas envahis. Ce que nous avions fait de mal. Il m'a dévisagé avec son regard noir. « Tu aurais vu si les Allemands étaient venus ! Insolent que tu es. Dis merci à ton gouvernement plutôt que de faire tes remarques sournoises ! »
S'il y a un défaut que je n'ai pas, c'est la sournoiserie.
J'ai mon idée sur la question. Il y a une raison si les Allemands ne nous ont pas envahis. Nous ne valons pas moins que la terre entière. Nous sommes la porte à côté et les coffres de nos banques sont pleins. Mon avis : la Suisse dispose d'une arme secrète capable de détruire Berlin. Cette arme est enterrée sous le mont Blanc. Le code secret de cette arme est caché dans le coffre de la Banque fédérale. Autant dire inviolable. Les Allemands ont eu peur, ils redoutaient cette arme plus que l'Armée rouge et l'armée de Roosevelt. Je ne vois pas d'autre explication.
À ce qu'on raconte, la fin de la guerre devait améliorer notre quotidien. Même si je n'ai pas vraiment à me plaindre de privations. J'ai toujours mangé à ma faim. On me laisse sortir à loisir. Que demander de plus à l'existence ?