Un matin du mois de juillet, le surveillant Heimrat en personne s'est présenté à la porte de la maison de ma nouvelle famille et a demandé à me voir. Il arborait un large sourire. Je l'ai accompagné dans sa propre voiture, je ne savais même pas qu'on pouvait en avoir une à soi. Heimrat m'a conduit à la clinique. C'était une fichue sensation de rentrer au Burghölzli autrement qu'en ambulance. Une fois la voiture garée, le surveillant Heimrat a dit :

« Je préfère te prévenir parce que je veux t'éviter les émotions fortes. Sais-tu quel jour nous sommes ?

— Vous savez bien que j'ai perdu la notion du temps dans le passé.

— Nous sommes le 23 juillet. Tu sais ce que cela signifie ?

— Je me souviens être né le 23 juillet, mais c'était il y a longtemps.

— Nous sommes le 23 juillet 1950, Eduard. Tu es né le 23 juillet 1910, cela signifie qu'aujourd'hui tu as quarante ans.

— Vous voulez dire que c'est comme mon anniversaire ?

— Absolument. »

J'avais les larmes aux yeux devant tant d'attention à mon seul égard et le surveillant a préféré que l'on sorte de la voiture pour m'éviter tout débordement. Il sait que je peine à contrôler mes émotions. Nous sommes entrés dans le bâtiment, nous avons traversé le grand couloir, sommes montés à l'étage en direction de la salle de réception. Le surveillant Heimrat a poussé la porte et là, je trouve, alignés face à moi, le docteur Minkel, Gründ et Forlich, Hebert Werner, Alfred Metzger et Maria Fischer ! Ils entonnent un « Happy birthday, Eduard » ! Derrière eux il y a des flonflons et au mur est cloué, fabriqué en papier kraft, le chiffre 40 comme le 40 de mon âge ! J'ai le droit de boire une coupe de champagne malgré l'alcool qui m'est interdit. Tout le monde m'a embrassé, même Gründ. Les invités sont restés à discuter entre eux quelques minutes et Maria s'est approchée de moi, a planté son regard dans le mien, a murmuré, voilà mon cadeau, Eduard. Elle a déposé ses lèvres sur les miennes. Je n'en suis toujours pas revenu. Quelques instants plus tard, le surveillant Heimrat a dit, allez, Eduard, il faut que je te ramène. Nous avons repris la voiture et nous sommes repartis.

Une fois devant la maison d'accueil, le surveillant Heimrat m'a tendu un paquet en disant que c'était son cadeau. J'avais mon émotion à son comble. J'ai ôté délicatement le papier, l'ai plié en quatre, l'ai rangé dans ma poche, et j'ai découvert le livre qui m'était offert. Sur la couverture, il y avait une photographie de mon père. Ma première pensée a été de déchirer l'ouvrage. J'ai ensuite réalisé que, depuis la disparition de ma mère, personne ne m'avait offert de cadeau et que, peut-être, durant le reste de mon existence, personne ne m'en offrirait plus. J'ai rangé ma colère et j'ai remercié le surveillant Heimrat.

« Je savais que cela te ferait plaisir », a-t-il répondu.

Sur la photo, j'avais du mal à reconnaître mon père. On aurait cru un vieillard avec son front terriblement ridé et ses cheveux blancs. Comme je ne me souvenais plus de quand datait la dernière fois où je l'avais vu, j'ai posé la question. Le surveillant Heimrat a réfléchi. Il se rappelait seulement que j'étais entré au Burghölzli quand j'avais vingt ans. J'en ai quarante. J'avais donc vécu la moitié de mon existence au Burghölzli, et l'autre moitié au dehors. J'ignore, de ces deux périodes, laquelle je dois considérer comme la plus heureuse de ma vie. J'ai détesté mon enfance. Mais les électrochocs ne laissent pas non plus de souvenirs impérissables. J'ai demandé au surveillant Heimrat quelle période de la vie il fallait préférer. Il a dit sans hésiter : l'instant présent. Cela semblait évident mais comment penser à l'instant présent ? Je ne veux pas philosopher.

Nous nous sommes quittés avec le surveillant Heimrat. Je me suis précipité dans la chambre qui m'est allouée et j'ai commencé à lire l'ouvrage. C'était toutes sortes de pensées en vrac. Sur tous les sujets, une idée. J'ignorais qu'on publiait ce genre de choses. Qu'il y ait des personnes pour les acheter. Les gens apprennent-ils les citations de mon père par cœur pour les réciter lors des dîners et briller au frais d'un autre ? Ou bien en font-ils une ligne de conduite ? Une morale à disposition ? J'ai entendu un certain nombre de paroles dans la bouche de mon père et aucune d'entre elles ne méritait d'être consignée. Ou bien j'ai oublié lesquelles. Cela fait un grand nombre d'années que tout cela s'est produit.

Mon père a dit : « Je détermine l'authentique valeur d'un homme d'après une seule règle : à quel degré et dans quel but l'homme s'est libéré de son moi. » Je suis enfermé dans mon moi. Mon moi me dévore et m'entrave. Je suis le degré zéro de mon père.

Mon père a dit : « Celui qui ressent sa propre vie et celle des autres comme dénuées de sens est fondamentalement malheureux, puisqu'il n'a aucune raison de vivre. » Qui pourrait trouver un sens à ma vie ? Il faudrait être fou.

Mon père a dit : « Il n'existe pas d'autre éducation intelligente que d'être soi-même un exemple. » Cause toujours.

Mon père a dit : « Je n'approuve pas que des parents exercent une influence sur les décisions de leurs enfants lorsque celles-ci peuvent déterminer le cours de leur existence. » Mon père a respecté ses engagements. Il n'est jamais intervenu, il n'a exercé d'influence sur aucune de mes décisions. Je ne sais si je dois le regretter.

Mon père a recommandé à un jeune homme qui lui demandait conseil sur un litige avec ses parents : « Si vous voulez prendre une décision avec laquelle vos parents sont en désaccord, posez-vous cette question : suis-je assez indépendant au plus profond de moi-même pour être capable d'agir à l'encontre des désirs de mes parents, sans perdre mon équilibre intérieur ? » J'ai toujours agi à l'encontre du désir de mon père. Je n'ai jamais eu d'équilibre intérieur.

Mon père a dit : « Si j'étais jeune homme et avais à décider de faire ma vie, je ne voudrais point tenter de devenir un savant, un universitaire, un professeur. Je choisirais plutôt d'être plombier, ou colporteur, dans l'espoir de trouver dans ce modeste degré l'indépendance. » Je crois avoir pratiquement réalisé le rêve de mon père.

Mon père a dit : « Je dois avouer que l'estime exagérée où l'on tient l'œuvre de ma vie me rend très mal à l'aise. Je suis obligé de me voir comme un escroc involontaire. » Cher père, de ce que j'entends parfois dire sur toi, de ce que je lis dans certains journaux qu'on m'apporte, beaucoup de gens te considèrent comme tu te vois.

Mon père a dit : « Quiconque ne prend pas soin de la vérité dans les petites choses ne peut inspirer confiance dans les affaires d'importance. » Mon père a menti.

Mon père a dit : « N'y a-t-il pas une certaine satisfaction dans le fait que des limites naturelles soient portées à la vie de l'individu, de sorte qu'à sa fin elle apparaisse comme une œuvre d'art. » Je ne serai pas une œuvre d'art.

J'ai cependant trouvé une phrase de mon père qui me parlait et dont j'ai eu l'impression sur le moment qu'elle pouvait avoir été écrite autant à son intention qu'à la mienne. Qu'il avait peut-être songé à moi en l'écrivant, et également à son comportement à mon égard. Sa grande distance à tous les sens du terme. Sans doute je me trompe. Si mon père pensait à moi, cela se saurait. La moindre de ses pensées est connue du monde entier. Celle-là serait remontée jusqu'à moi. Mon père a dit : « L'essentiel dans l'existence d'un homme de mon espèce réside dans ce qu'il pense et comment il pense, non dans ce qu'il fait ou souffre. » Merci du compliment, papa.