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Elle marche dans les rues de la capitale autrichienne aux côtés de son fils. Ils sont le long du Ring. Elle fait du mieux qu'elle peut pour que sa boiterie n'entrave pas la promenade. Ils dépassent Burggarten. Elle se tient droite et fière. Seul le bruit de ses pas sur les pavés trahit son infirmité. Elle flâne près d'Eduard dans la ville splendide. L'étreinte de sa paume la ravit, lui donne du courage. De temps à autre un tramway les dépasse, fait sonner sa cloche. Parfois passent de grosses berlines à l'arrière desquelles des hommes fument des cigares. C'est la première fois qu'ils quittent Zurich depuis l'accident. Elle parle d'accident pour qualifier la catastrophe. Elle ne parvient plus à mettre d'autre mot sur ce qui est advenu. Le terme de maladie mentale lui écorche les lèvres. Il n'y a pas de fous chez les Maric. Des âmes oubliées dans leur solitude, des vies dévastées, oui. Des esprits dérangés, peut-être. Quelle existence s'accommoderait-elle du cortège de malheurs qui frappe, sans faiblir et depuis tant d'années ? Quel esprit sain plongé dans une telle boue ressortirait-il indemne ? Les Maric ne sont plus sensibles au mystère de la vie, à la beauté et au charme étrange du jour. Mais aujourd'hui est un jour différent des autres, une ère nouvelle s'ouvre, temps de la délivrance.

Ils parviennent sur la Michaelerplatz. Eduard ouvre de grands yeux, serre la main de sa mère. Tout semble suspendu à la beauté des lieux. Sur le visage d'Eduard se lit une joie sauvage, une pure extase qui éclate au grand jour. Les immenses bâtisses s'élevant triomphantes vers le ciel dégagé effacent toute forme de violence, dissipent tout désespoir.

Ce voyage sera bénéfique, le docteur l'a certifié. « Le jeu en vaut la chandelle », tels ont été ses mots. Le jeu et la chandelle. La vie enfouie resurgira. Voici venu le temps d'avant, dispensé de haine et de fureur. La longue avancée sur les routes obscures s'achève sur l'immémorial Ring. Ils ont connu la douleur infinie. Les pires souffrances ont une fin. Elle ne marchera plus seule, accablée, vers le sommet de la colline. Elle ne frappera plus à la grande porte du Burghölzli. Un autre temps commence. On vient changer d'époque. Ici souffle un nouvel air. Le vent léger soulève les robes des passantes, manque d'emporter leur chapeau. Voilà l'heure du salut.

Ils prennent par Kohlmarkt et comme le café Demel est noir de monde, ils poursuivent sur la Herrengasse. À l'angle avec la Strauchgasse ils s'arrêtent au Café Central.

Eduard se montre très sage. Il boit son chocolat, sans presque rien en renverser. Elle lui a essuyé le peu de crème sur son menton, il n'a pas bronché. Comme le matin même, à l'hôtel Hopfner, il n'avait pas bougé lorsqu'elle l'avait rasé. « Tu es sage, mon ange, il faut que tu sois beau pour l'occasion.

— Pourquoi n'irais-je pas chez le barbier ? On m'a dit que c'était un métier de raser les gens.

— Est-ce que je t'ai déjà blessé ? Une seule goutte de sang a-t-elle jamais coulé de ma main ?

— Tu as raison, inutile d'aller voir le barbier. D'ailleurs il pourrait me trancher la gorge si je fermais les yeux.

— Les gens ne sont pas si méchants.

— Je me méfie, tu sais. Il suffit d'un regard de travers.

— Tu ne fais jamais rien de travers, mon ange. »

Il a terminé sa Sachertorte. Il dit avoir encore faim. Elle rappelle la serveuse. La jeune femme s'avance, un large sourire aux lèvres. Son tablier décolleté laisse déborder sa poitrine. Elle redoute que son fils ne lance une remarque obscène. Elle commande un Kirschenstrudel. La jeune femme prend note, pose son regard sur Eduard et lance en sa direction :

« Il est beau, ce jeune homme. Il nous vient d'où ?

— De Zurich, dit-elle.

— C'est une belle ville.

— Très belle, assure-t-elle. »

La jeune fille est partie. Eduard garde les yeux fixés sur l'assiette vide devant lui. Elle caresse sa joue, demande s'il souhaiterait visiter le Prater. Il pourrait monter sur la Grande Roue et voir Vienne du ciel.

Une autre serveuse vient à leur table, apporte le gâteau. Eduard lève le regard vers elle et demande :

« Est-ce que la précédente jeune femme a peur de moi ? »

La serveuse fait un non inquiet de la tête et s'en va. Il dévore son Strudel, boit une longue rasade d'eau, puis se lève brutalement en s'écriant :

« Je suis prêt, allons-y !

— Nous avons tout le temps.

— Le temps presse ! Le docteur Minkel a affirmé que j'allais guérir. J'en ai assez d'être malade. Cela ne tiendrait qu'à moi, je ne souffrirais pas, ne ferais souffrir personne. J'aime bien cet endroit, tout est si somptueux, je n'ai jamais vu de tasses aussi belles, les cuillères en argent, cette hauteur de plafond, ces lustres. Cette ville est magique. Seuls les magiciens peuvent me guérir. »

Elle règle la note et se lève.

Ils sont à nouveau sur le Ring. Au loin, on aperçoit la Grande Roue du Prater. Il la fixe intensément. Son regard semble aimanté par le mouvement de la roue. On va devoir tourner à droite sur la Herrengasse et quitter cette perspective. Son pas ne suit pas. Il se dirige vers le parc. Elle le prend délicatement par le bras. Elle ne parvient pas à le faire dévier. C'est par là, dit-elle avec douceur. Il poursuit droit devant. Elle aimerait prévenir qu'ils n'ont pas le temps. On les attend à la clinique. Il a fallu deux mois pour avoir ce rendez-vous. Elle n'a pas le courage. Les mots ne viennent pas. Non, par ici, dit-il, je reconnais l'endroit où j'aimerais aller. Elle se laisse conduire. Elle valse avec son fils sur le Ring à Vienne, valse au milieu des grands réverbères dont certains s'allument bien qu'il fasse encore jour. Le jeu et la chandelle.

Sur Schottenring, au milieu des voitures, un fiacre attend. Le cheval pousse de petits hennissements, ses pattes font quelques piétinements sur le pavé. Le cocher, un haut-de-forme sur le crâne, crie en leur direction : « Un tour en calèche, mes princes ? » Eduard tourne vers elle un regard suppliant. Elle acquiesce. Il se précipite vers l'avant du véhicule. Il caresse la crinière du cheval, embrasse l'animal et s'assoit à l'avant, à côté du chauffeur. Elle se place à l'arrière. Eduard demande au cocher l'autorisation de prendre les rênes. Il essuie un refus, hausse les épaules. Il enjambe le siège et s'assoit à côté de sa mère, lui murmure à l'oreille :

« Cet homme a peur que le cheval ne me préfère à lui. Il a dû deviner que je connais le langage des bêtes.

— Les gens sont jaloux, répond-elle. Mais pas méchants. »

Il fixe d'un air émerveillé les édifices somptueux, les forêts de colonnades, les rideaux de cristal, le flot scintillant des fontaines, le reflet des murailles métalliques, bacchanales d'argent et de dorures, dont l'éclat fait briller ses yeux d'une lueur qu'elle croyait disparue. Résonnent l'écho grandiose des foules pressées sur les trottoirs, le flot des voitures qui les dépassent. Soudain c'est le calme, un immense voile de paix déposé sur une place un peu à l'écart qui laisse découvrir un autre palais dont la façade gigantesque lève un espoir insensé dans ses veines. Le cocher énonce les noms des lieux comme on jette des pièces d'or en l'air, ces noms résonnent, Volksgarten, Hoffburg. L'homme freine son fiacre, le gare du côté du trottoir. Il se redresse, leur indique l'endroit où regarder, un coin de place, là-bas, sur la Heldenplatz. Un grand silence règne, puis sur le pavé, un grondement régulier enfle. Elle cherche la raison de l'attroupement. Un bruit de bottes retentit maintenant avec fracas. À quelques dizaines de mètres un groupe d'hommes vêtus de chemises brunes défile au pas, sous des drapeaux à croix gammées, en hurlant des slogans. Eduard contemple la scène, un air étrange posé sur son visage. Le cortège dépasse le fiacre. Une petite foule l'accompagne.

« Alors chère madame, reprend le cocher, nous continuons la promenade ? »

Elle dit qu'elle se sent un peu fatiguée. L'homme pourrait-il les conduire au numéro 3 de la Dumbastrasse ?

Le véhicule s'enfonce dans un dédale de rues. Elle enlace son fils par la taille. Le froid enveloppe leurs épaules. Les bâtisses ont perdu de leur splendeur. L'heure du crépuscule approche. Le cocher stoppe son véhicule. Le cheval hennit. C'est là, dit l'homme. Elle paye. Ils descendent, font quelques pas, se retrouvent devant le numéro 3 de la rue. C'est un petit immeuble de quatre étages, à la façade austère. Au-dessus du perron est inscrit sur une plaque « Clinique du docteur Sakel ». Vu de l'extérieur, l'endroit n'a rien d'une clinique. Ils poussent la double porte. Une pancarte indique que le secrétariat se trouve à l'étage. Ils gravissent les marches. Une jeune femme assise derrière son bureau leur sourit. Elle s'approche, dit qu'elle a rendez-vous avec le docteur Sakel, décline son identité. La jeune femme plonge dans un carnet, fait un mouvement d'acquiescement, lève les yeux. « Le médecin va vous recevoir. Seule, s'il vous plaît. » Elle demande à Eduard de patienter dans la salle. Il va se poster à la fenêtre. La secrétaire se dirige vers la porte du bureau du médecin, donne trois coups, ouvre et la fait entrer.

Elle se retrouve assise face à un homme en blouse blanche. L'homme se met à parler avec un accent qu'elle jurerait polonais.

« Je suis enchanté madame Einstein, et très honoré. J'ai croisé votre mari, à Berlin, il y a une dizaine d'années, à l'Institut où j'étais allé donner une conférence sur ma cure. Il a paru intéressé. Cet homme est curieux de tout. Il n'a pas peur des révolutions, et ma cure en est une. Laissez-moi vous en expliquer le principe. Vous êtes scientifique de formation. Je préfère m'adresser d'abord à votre intelligence, ensuite nous parlerons à votre cœur. L'idée de ma cure, la cure de Sakel, puisqu'on la nomme ainsi, m'est venue comme par miracle. Je travaillais sur le diabète. Un jour je remarquai combien les malades à qui j'administrais une très forte dose d'insuline sortaient confus, désorientés, perdaient tous leurs repères, oubliaient le passé. Des hommes tremblants, couverts de sueur, agités par l'excès d'hormone, mais des hommes neufs, comme sortant du ventre de leur mère, des hommes en souffrance certes, et pourtant d'une écoute inouïe, qui semblaient boire mes paroles de réconfort. Parfois l'excès d'insuline allait jusqu'à les plonger dans le coma. Et voilà le miracle : sortis de ce coma, ils se trouvaient dans un état d'effondrement psychique total, une sorte de sédation temporaire, un désert immense. Et, chère madame, dans le désert, nous bâtissons des mondes.

« Un de mes patients diabétique souffrant également d'une maladie mentale reçut une forte dose d'insuline et tomba dans le coma. Lorsqu'il en sortit trois heures plus tard, ses idées morbides avaient disparu, son délire s'était éteint. Dans son psychisme en ruine, plus rien ne faisait obstacle à mes paroles, tandis qu'auparavant, sa démence m'interdisait tout propos. Mon patient effondré, sa conscience dissolue, non seulement échappait à ses idées noires mais surtout devenait enfin apte à l'écoute. J'appelle cette période la phase de “maternage”, quand le patient a retrouvé son psychisme d'enfant, vierge de toute maladie. Nous pouvons alors polir une âme neuve. On m'a pris bien entendu pour un charlatan, le diable en personne, ont accusé certains. Sauf, chère madame, que les résultats sont là. Les malades ne sont plus les mêmes au sortir de ma cure. Oh, je n'aurais pas l'outrecuidance de prétendre qu'ils sont guéris. Toutefois, leur pulsion morbide a perdu de sa force. Et ne croyez pas que nous ayons fait d'eux des spectres. Non, madame, ma cure n'est pas une lobotomie, ma cure est moins dommageable que les électrochocs. Ma cure apaise et soulage. Alors, vous me direz, où sont les risques ? Ai-je besoin de vous faire un dessin ? Bien entendu la plongée dans ce coma induit une angoisse terrible. Les patients perdent tout contrôle d'eux-mêmes. Leurs gestes et leur pensée sont en vrac. Ils sont pris de spasmes. Ils convulsent. Trois heures terribles à vivre. Mais ils en ont tant enduré. C'est un mal pour un bien. Il faut voir au-delà. Après que le corps a fini son calvaire, tiré de sa torpeur par l'injection de sucre, vous verrez comme l'âme revient apaisée. Alors notre travail peut commencer. Alors l'analyse peut jouer pleinement son rôle. La porte de la guérison est entrouverte. Évidemment, je ne peux vous le cacher, la camisole s'impose pour éviter les effets des fortes convulsions. Évidemment aussi, vous n'assisterez pas à la plongée dans le coma, c'est un spectacle insupportable. Vous ne verrez pas l'infirmier qui change les draps, les linges couverts de sueur et de larmes, ni les entraves aux pieds ni les poings liés, ni le mors aux dents pour contrer les convulsions. Tout ce à quoi vous assisterez chère madame, c'est, dans trente jours, après trente injections, à une métamorphose. L'âme de votre fils au printemps de sa jeunesse. Je sais que c'est une épreuve, chère madame. Je sais aussi que le jeu en vaut la chandelle. Allez, assez de mots, il va falloir passer aux actes. »

 

Elle conduit son fils en direction de la chambre 217. Eduard marche en silence. Ses yeux fixent droit devant lui. Son visage a perdu tout l'entrain qui était le sien durant la journée. Ils passent devant une succession de portes. Parfois, une plainte traverse les murs. Parfois un rire éclate. Sans doute est-il encore temps de faire demi-tour ? Courir, dévaler l'escalier, retrouver l'air de la ville. Fuir. Prendre un fiacre, se rendre au Prater, monter sur une nacelle de la Grande Roue, voir les lumières de Vienne s'éclairer une à une, et la ville entière devenir comme un flambeau, s'étourdir du spectacle, dîner dans une guinguette, retourner à l'hôtel et, au petit matin, prendre le train pour Zurich, rentrer à la maison, poser les valises, reprendre le chemin qui mène au Burghölzli. Suivre le fil des jours. Attendre patiemment. Ils sont parvenus devant la chambre 217. Elle ne fera pas demi-tour. Une femme de ménage est en train de faire le lit.

« Vous m'avez fait sursauter ! J'ai presque terminé. On m'a demandé de m'appliquer. Il paraît que le patient de la 217 n'est pas n'importe qui. On me prévient toujours à la dernière minute. Et après, on s'étonne ! Alors, c'est pour le jeune homme ? Vous serez bien, mon garçon, qui que vous puissiez être. Moi, je suis comme le bon Dieu, je ne fais pas de préférences. De toute façon, ici chacun bénéficie d'un traitement de faveur. C'est moi qui passe après pour nettoyer les draps. Madame, soyez rassurée, je prendrai soin du petit. Vous me semblez sympathiques et vous ne prenez pas l'air important… Allez, je crois que j'ai terminé. Cela te convient jeune homme ? Tu peux me faire appeler si quelque chose ne va pas. Greta. Il n'y en a qu'une. Demain, je mettrai des fleurs dans le vase. Et je t'apporterai un gâteau. Tu verras, cela met du baume au cœur. Et du cœur, Greta en a plus que ces maudits docteurs. Je vous laisse madame. Vous pouvez rester jusqu'à la tombée de la nuit. Je vous conseille de laisser le petit se reposer. Demain, il aura besoin de toutes ses forces. Comme je le dis toujours, pour détendre l'atmosphère : la cure du docteur Sakel n'est pas une sinécure. »

 

Elle marche dans les rues. Elle ne reconnaît rien, ne sait plus où elle est, se demande pourquoi elle est venue ici, a abandonné son fils, l'a laissé entre les mains d'inconnus, de prétendus médecins, des barbares, le mal contre le mal, le Diable en personne, elle est l'associée du Diable, elle va plonger son fils dans le coma, elle lui donnait le bain, cela lui semble hier, elle ne doit pas le voir pendant le mois entier, c'est la cure qui veut ça. Le « maternage » a dit Sakel, ne peut se faire que sans la mère. Il faut en revenir aux origines, elle serait prête à disparaître si ce n'était que cela, faire place nette. Ils vont dissoudre sa conscience dans un bain de souffrance. Pourquoi s'est-elle laissé convaincre ? Elle se faufile parmi les ombres. Plus rien n'a d'éclat, les palais, les fontaines. Vienne est ville morte. Elle demande à un passant la direction de la gare. Elle prend l'avenue à droite. Elle poursuit droit devant. Elle rentre à Zurich. Elle laisse dans cette ville la meilleure part d'elle-même et la seule qui vaille.