Mon frère Hans-Albert a reçu les autorisations nécessaires pour rejoindre notre père sous d'autres cieux. Il vient aujourd'hui me dire adieu avant le grand départ. J'ai préparé un cadeau pour Hans-Albert. J'ai réalisé un collage à partir de trois photos. Une photo de mon père prise dans le journal. Une photo de ma mère et moi, à Vienne, sur l'Heldenplatz lorsque je suis sorti vivant de la clinique du docteur Sakel. Et une photo d'Hans-Albert, lors de son mariage avec Frieda. J'ai découpé soigneusement les contours de chacun d'entre nous, les ai disposées ensemble sur une feuille de papier. Cela fait un véritable portrait de famille. Nous n'en avons pas d'autre, à ma connaissance, à l'âge adulte.
Je me suis mis sur mon trente et un pour que mon frère emporte le meilleur de moi en Amérique. Qu'il transmette une bonne image de moi à mon père. Je ne veux pas que papa se tracasse à mon sujet. Je ne le déteste pas au point que j'ai pu le dire par le passé. J'aimerais que nous fassions la paix. Je ne souhaite être une source de problème pour personne. J'espère aussi que mon frère ne sera pas triste de me trouver dans mon état. J'ai trop grossi. Le surveillant Heimrat prétend que j'ai dépassé les 100 kg. Quand j'ai douté de ces allégations, il s'est emporté.
« Je sais de quoi je parle, de poids et d'une balance ! Tu prétends mieux connaître les balances que moi ? Prétentieux, tu te reprends pour Einstein ? Aucune cure ne te sert de leçon. Tu persistes et tu signes. Tu es irrécupérable. »
Il a quitté la pièce. J'ai alors retrouvé le petit fil de fer coupant ramené de mon séjour à Vienne. Je me suis tranché le poignet gauche. Avec mon sang, j'ai écrit sur le mur : je suis le fils d'Einstein. Heimrat est revenu. Cette inscription salissante l'a mis hors de lui. J'ai fait un bref séjour à l'infirmerie pour qu'on me recouse, puis j'ai fini au troisième sous-sol avec ma camisole. J'espère que cela lui servira de leçon.
Voilà, on frappe à la porte. Ça doit être mon frère. Il ne traverserait l'esprit de personne d'autre de respecter ainsi mon intimité. L'intimité est proscrite en ce lieu. Nos vies sont ouvertes aux quatre vents. Mon frère a le souci du respect de la personne humaine. Il témoigne même de respect à mon égard, c'est dire. Nous nous tombons dans les bras. Ses joues sont rasées de près. Il sent bon. Son costume beige tombe bien. Sa veste est douce au toucher. Cela fait longtemps que je n'ai pas mis un costume. Qui me verrait aujourd'hui n'imaginerait pas que je portais beau. Hans-Albert me dit que je n'ai pas changé. Je réponds qu'il ment bien. Je ne m'étends pas. Je sais que les gens, même les plus bienveillants, n'aiment pas s'attarder en ce lieu. Si cela ne tenait qu'à moi, je ne m'éterniserais pas non plus.
« Alors, tu pars ? je demande.
— Dans une semaine.
— Moi aussi, j'aimerais aller en Amérique.
— Mais tu es bien ici ?… Tu es mieux que chez maman, n'est-ce pas ?
— Ne t'inquiète pas pour moi. »
Je sens monter en lui une grande tristesse. Ses yeux se portent au-dessus de mon lit sur le mur où demeurent encore quelques traces rouges. Il a la délicatesse de ne rien me demander à ce sujet. C'est à cela qu'on reconnaît son frère. Un homme qui ne vous questionne ni sur vos poignets entaillés ni sur les murs tachés. Ce sont les liens du sang.
« Alors, je dis, tu vas retrouver notre père. Tu vas vivre à Princeton ?
— Non, nous allons, ma famille et moi, en Caroline du Sud.
— Tu as raison, il faut garder de la distance. Ne pas être les uns sur les autres. Ne pas changer les habitudes. Ce n'est pas parce qu'Hitler est au pouvoir que nous devons nous rapprocher de papa. Dis-moi : est-ce que la Caroline est loin de Zurich en voiture ? »
Il prend soudain un air d'incompréhension. Cet air m'est familier. Je préfère ne pas poursuivre. Je demanderai à maman pour le trajet. S'il le faut, tant pis, j'irai en train.
« Tu vas être citoyen américain ! je lance. Tu me diras ce qu'on ressent. Et n'aie pas peur que je sois jaloux. Ce n'est pas dans mon tempérament. »
Hans-Albert prévient qu'il ne peut pas s'éterniser. Une voiture l'attend dehors. Il m'étreint longuement, avec force. Je dis :
« Prends soin de toi, l'Américain ! »
Il me lance un dernier regard. Il quitte la pièce. J'entends ses pas dans le couloir. Je me saisis de la serviette mouillée que j'avais laissée sous mon lit. Je me mets à frotter les traces sur le mur au cas où Hans-Albert revienne embrasser son frère une dernière fois. Je frotte assidûment. Je m'assois. Je réalise que j'ai oublié d'offrir mon cadeau. J'espère que je pourrai envoyer le collage par la poste. Ce serait tellement dommage, un portrait de famille comme la nôtre.