Je ne pourrais dire à quand remonte la disparition de ma mère. Parfois il me semble que c'était hier. Parfois j'ai l'impression que cela fait de nombreux mois. Si elle était encore de ce monde, maman pourrait répondre à la question. Elle avait réponse à tout. Depuis qu'elle m'a quitté, j'ai perdu mes repères. Sa mort a tout emporté.
Ce dont je me souviens c'est la rudesse des premiers temps en son absence. Il paraît que c'est normal. Je voyais son visage partout. Cela aussi semble très commun. Alors pourquoi avoir multiplié les séances d'électrochocs ? On m'explique encore aujourd'hui que voir partout le visage de sa mère ne signifie pas de parler à sa mère nuit et jour, et d'exiger une réponse en se frappant jusqu'au sang la tête contre les murs. Alors, à quoi cela sert-il ? Quand vous avez des visions, vous avez des visions. Si vous voyez votre mère, vous lui parlez ! Vous l'interrogez. Au Burghölzli, ils ne sont pas capables d'entendre ça. Et ils se targuent d'être fins psychologues !
Au fil du temps, maman a peu à peu cessé de prendre le visage des personnes que je croisais. Je ne m'adressais plus à elle à tout bout de champ. On me réprimandait moins. La vie devenait plus facile.
À la clinique, on m'aurait volontiers laissé sortir. Hélas je n'avais nulle part où me rendre et l'administration reste très à cheval sur le règlement. On ne laisse pas dans la nature un type comme moi. Je me demande bien ce qu'on redoute.
J'aurais pu croupir au Burghölzli et y finir mes jours. Heureusement, on m'a trouvé une famille d'accueil. Ça ne remplace en rien une personne disparue. Mais cela vous offre un toit et l'opportunité de quitter l'univers psychiatrique qui n'est pas aussi hospitalier qu'on le prétend.
La famille où je loge habite sur une colline des environs de Zurich dont je tairai le nom pour préserver son anonymat. J'y fais des séjours réguliers, tantôt longs, tantôt courts. Cela ne dépend pas de moi mais des loups qui rôdent autour de la maison. Lorsque j'entends des hurlements ou que je crois deviner les silhouettes sortant des bois, on me reconduit à la clinique. Lorsque aucune bête sauvage ne vient déranger la tranquillité des lieux, je peux rester à demeure.
Ce sont des gens charmants qui m'offrent le gîte et le couvert alors que je n'ai rien demandé. Ils ne m'ont jamais battu et je crois qu'ils ne savent même pas que ça existe. De nombreux enfants jouent dans leur jardin et l'on me laisse jouer avec eux. Je crois que c'est la plus grande marque de respect que l'on puisse témoigner à un type comme moi. Avant, les gens craignaient toujours pour leurs progénitures. Pourtant excepté à ma propre personne, je n'ai jamais fait de mal à quiconque, a fortiori des enfants. J'aime regarder jouer les enfants. Ils parlent de construire un château. Hop, ils vivent dans un château. Ils disent, je suis le roi de Transylvanie et toi un vampire, et les voilà transformés. Les enfants sont tout à fait normaux. Et ce sont des personnes très douces comparativement aux adultes, notamment à Gründ et à Forlich même s'ils ne sont pas le meilleur exemple. La vie m'a appris que rien n'était définitif. Pourtant je crois savoir que je n'aurai jamais d'enfants. C'est sans doute la meilleure façon d'éviter d'être père.