Je suis aussi célèbre que mon père. Le E de l'équation, c'est le E d'Eduard.
Eduard = mc2.
Vous voulez que je vous dise ce que je vois dans ces dessins ? Ce que m'inspirent ces ombres tracées à l'encre noire ? Je pourrais vous mentir, prétendre : cette planche, c'est le visage de ma mère en colère, dans celle-là, le gros chat s'adresse à moi. Mais je hais le mensonge. Je vous le répète, la psychologie est mon domaine de prédilection. Vos tests de Rorschach n'ont pas de secret pour moi. Je connais les ficelles. Je pourrais facilement me faire passer pour fou ou même le contraire. Savez-vous que mon père a croisé ce Rorschach sur les bancs de la faculté de Zurich ? Moi, j'aimerais rencontrer le docteur Bleuler, le vénérable ex-patron de votre Burghölzli. Monsieur le professeur Bleuler se targue d'avoir découvert la schizophrénie. J'aurais beaucoup à lui apprendre.
Sans vous commander, ne serions-nous pas mieux chez moi, 62, Huttenstrasse, troisième étage droite ? Nous prendrions un verre sur la terrasse, enfin, si les cactus qu'a plantés maman n'ont pas envahi la place, étrange tout de même cette passion pour les cactus. Chut, pas un mot, elle entend tout ce que je dis. Après quoi je suis puni dans ma chambre.
De ma fenêtre, je vois la Limmat faire ses méandres dans le rouge du soir. Cela m'apaise, les jours de grandes tensions nerveuses. Je souffre terriblement, voilà pourquoi je peine dans mes études médicales. Schopenhauer a écrit : « On peut avoir ce qu'on veut, mais on ne peut pas vouloir ce qu'on veut. »
Est-il normal que, depuis quelque temps, les gens me dévisagent ? On me suit dans la rue. On se comporte à mon égard comme si j'étais quelqu'un. La semaine dernière, je descends me promener jusqu'au lac comme tous les jeudis. La boulangère balaye devant sa porte. Elle me demande si tout va bien. Je réponds parfaitement. Son mari, Hanz, la rejoint, un homme de bon sens, qui fait un pain délicieux, allez-y de ma part. Il interroge son épouse, ne faudrait-il pas appeler un médecin ? Je lui dis inutile, Mme Frankel a l'air en pleine forme. Je quitte les lieux pour ne contrarier personne. Je dévale la rue. Arrivé sur les bords de la Limmat, je m'accoude à la rambarde. Un couple de cygnes s'approche en glissant sur l'eau. La femelle me fixe de ses grands yeux noirs. D'un naturel timide, je baisse le regard. Je vois tomber sur l'eau de grosses gouttes de sang. Je porte ma main à mon front. Ma paume revient rouge. Je parcours de l'index mon arcade sourcilière. Je remarque une plaie ouverte. Tout s'éclaire dans mon esprit. Je comprends les interrogations du boulanger et le regard scrutateur de la femelle cygne. Mais je ne saisis pas comment j'ai pu me blesser. Depuis un certain temps, ma mère cache les couteaux de cuisine, je vous dis qu'elle perd la tête. Je suis pris d'un soudain malaise, je m'évanouis. Je me réveille allongé sur le divan du salon, ma mère à mon chevet, un bandeau sur le crâne.
Mon histoire vous plaît-elle ? Celles avec des animaux ont toujours mes préférences. Excepté l'énigme de la poule et l'œuf. Qui est né en premier ? Mon père sait cela. Les lois de l'univers n'ont aucun secret pour lui. Il travaille sur les origines. Je tente de faire de même.
Que je parle à nouveau de ma mère ? Volontiers, d'habitude, les gens n'en ont qu'après mon père, comment papa a découvert la relativité, blablabla, vous connaissez la rengaine ou bien vous en avez une petite idée. Tout le monde a sa petite idée sur Einstein. Des types comme lui, il y en a un par siècle. Des types comme moi remplissent votre salle d'attente.
Hors mon père, je n'ai pas d'existence légale. Aviez-vous déjà entendu parler de moi avant que je débarque ici ? Non. Je n'existais pas. Qu'ai-je fait pour ne pas exister ? Rien. Je n'ai rien pu faire. Il n'y a pas de place dans ce monde pour un autre Einstein. Je pâtis d'un trouble du culte de la personnalité.
Pourquoi suis-je si virulent à l'égard de mon père ? Vous n'êtes pas au courant ? Je pensais que nous étions dans le domaine public. Mon père nous a abandonnés ma mère, mon frère et moi en août 1914 sur le quai de Berlin. Depuis, la guerre est déclarée.
Ah, oui, vous parler de ma mère… Je vous ai dit qu'elle boitait. On ne peut résumer une personne à sa forme physique quand elle dispose d'aussi grandes facultés intellectuelles. Kuca ne lezi na zemjli, nego na zeni. Quand je pense à maman, des mots serbes me viennent. « La maison ne repose pas sur la terre mais sur la femme », dit le proverbe. L'essentiel vient de ma mère. Je suis un Slave dans l'âme, fier de ma tribu et de ses traditions. Rien ne fera jamais plier un Serbe. Les Turcs n'y sont pas parvenus, nous avons assassiné l'archiduc en 1914, nous sommes prêts à déclencher d'innombrables guerres pour laver notre honneur. Ma mère a été la seule fille de sa promotion à être admise à l'École polytechnique de Zurich. Imaginez la fierté des siens ! Songez à la fête qu'a donnée mon grand-père Milos, au village de Kac. Regardez ce parcours, une légende ! La petite Mileva Maric quitte sa province pour l'École royale de Zagreb. Hélas, l'Empire austro-hongrois, va lui fermer les portes de l'université de Prague. Alors la petite boiteuse traverse les frontières. Et la voilà, en novembre 1894, âgée de dix-sept ans, ses semelles orthopédiques aux pieds et tenant la main de son père devant le bâtiment de Höhere Töchterschule. Et deux années plus tard, la petite bohémienne est acceptée dans une des plus prestigieuses universités d'Europe, l'École polytechnique de Zurich ! La seule fille du département de physique et de mathématique ! Hélas, Mileva tombe sous le charme de mon père. Si semblable tragédie était advenue à Marie Curie, les rayons X n'existeraient pas.
Mileva Maric a sacrifié ses rêves de grandeur pour s'occuper du petit Eduard, elle a abandonné ses études, son travail, ses ambitions. Pour changer mes couches. Voilà le vrai génie. Voilà l'humanité. Voilà l'être dont la photographie devrait faire les couvertures des journaux du monde entier. Les bonnes manières ne sont jamais récompensées. Une sainte femme, Mme Maric. Quelqu'un d'entier malgré son handicap. À toute chose malheur est bon, même si je cherche encore pourquoi je suis ici. Un jour, mon père travaillera sur mon cas. À quoi bon une telle intelligence si elle n'est pas mise au service de l'homme ? Celui qui a découvert les grands principes de l'univers ne peut-il travailler sur mon hémisphère droit ?
Je dois maintenant vous raconter une anecdote de la belle époque quand nous vivions encore tous les quatre, dans l'esprit de famille. Nous partagions, mon frère et moi, la souffrance des fils chéris. J'étais toujours le mieux servi. La maison tremblait du matin jusqu'au soir. On s'emportait pour un rien. À la tombée du soir, papa endosse son manteau. Où sors-tu ? Voir des amis. Nous ne sommes pas tes amis ? Maman se lève à six heures du matin, papa à dix. La fin de la matinée est une bonne raison de dispute. Il faut se méfier des parents, ils sont mari et femme. Maman se plaint des agissements de papa. Maman regrette le passé. Avant est un paradis perdu. Zurich, il n'y a que Zurich. Maman refuse d'habiter Prague. Maman ne veut pas accompagner papa à Berlin. À Prague, les Allemands dominent tout. À Berlin, n'en parlons pas. Maman déteste les grandes villes. La belle vie est dans la nature humaine. Promenons-nous dans les bois. La formule du bonheur n'est pas dans les chiffres.
Un jour, une femme fait irruption dans nos assiettes. Celle qui deviendra la deuxième Mme Einstein. Pourtant maman se bat. Maman veut rester la première dame. La place paraît enviable. Maman surveille son pré carré. Maman est très soupçonneuse. La femme suspectée habite Berlin où mon père était parti résider. La future deuxième épouse connaît bien mon père. C'est, à vrai dire, sa cousine au second degré. Je ne comprends rien à cette histoire de degré. Zéro degré, il neige. Tout n'est pas à prendre au premier degré. Mais cousine au second degré ? Maman a trouvé une lettre dans la poche de mon père, parce qu'où voulez-vous qu'une femme jalouse cherche ? La lettre en dit long, à entendre ma mère. Un adultère entre cousins, c'est une affaire de famille.
Papa est rentré passer le dimanche avec nous. Il a fait le voyage de Berlin. Il semble plus heureux que jamais. Je ne sais ce qui dérange le plus notre mère, le bonheur de mon père ou la découverte de la lettre. Maman a toujours été dérangée. Papa prétend que je tiens d'elle. J'ai pris de l'être présent à mes côtés. À l'époque, je dois avoir cinq ans. Comment puis-je me souvenir aussi bien de cette dispute ? Vous pourrez me renseigner, le passé est votre lieu de travail. Je revois mon père sourire sans motif apparent. Ma mère a un regard noir. Mon frère est au collège. Ma mère me paraît immense dans mon souvenir, alors qu'elle est toute petite, nul ne prétendra le contraire. Nous déjeunons en silence. Ma mère fixe mon père du regard et lance : J'ai lu une lettre. Mon père ne répond pas. Une belle lettre, reprend ma mère. Je sens que quelque chose cloche dans le ton de sa voix. À cinq ans, on perçoit mieux les choses qu'aujourd'hui. Mon père dit qu'il reçoit souvent des lettres. Ma mère approuve, de belles lettres. Oui, dit-il, certaines plus belles que d'autres. Pour autant ce ne sont que des lettres. Oh, reprend maman, les mots veulent dire un tas de choses, surtout quand ils sont bien choisis, et les phrases joliment tournées. Mais il y a un sens caché dans les paroles de ma mère qui me met mal à l'aise. Les paroles qu'elle prononce ne semblent pas en rapport avec ce qu'elle pense, sans doute pour que je ne comprenne pas. Et ce subterfuge est un échec parce que je comprends que subterfuge il y a. Vous verrez, je suis quelqu'un de très intuitif. Mon père s'étonne que ma mère ait pu lire une lettre qui ne lui était pas destinée. Il demande si elle l'espionne. L'accusation est grave. On ne traite pas ainsi ma mère sans preuves. Maman répond que les hommes mariés ne sont pas au-dessus des lois. Même les physiciens. Papa rétorque qu'il n'enfreint aucune loi. Maman rappelle le 7e commandement de l'Ancien Testament. Mon père répond que dans sa tradition il n'y a pas de Nouveau Testament, par conséquent pas d'Ancien. Ce n'est pas parce que des siècles de catholicisme ont parlé de testament, que testament, il y a. Ce n'est pas parce qu'on assène quelque chose, que cela devient une vérité. Il y a aussi un sens caché dans sa phrase. Ma mère revient à la charge : se souvient-il du 7e commandement ? Papa dit en riant qu'il n'a pas la mémoire des chiffres. Papa a tort de rire en de semblables circonstances. J'ai tourné la tête trop vite en passant d'un visage à l'autre. Je me sens perturbé. J'éprouve un grand besoin de calme. Je suis un être sensoriel. Ma main renverse un verre sur le carrelage. Cela fait un bruit terrifiant. Maman hurle contre moi, une claque part sur ma joue. Je ne suis coupable de rien. Mon père dit que ce n'est pas grave. Ma mère ramasse les bouts de verre, dit : Avec toi rien n'est grave ! Mon père répète ce n'est que du verre. Non, beaucoup plus que cela, crie ma mère. Mon père prétend ne pas comprendre. Tu comprends très bien, dit ma mère. La seule chose qu'il comprend, c'est qu'on ne doit pas fouiller dans les poches. Dommage, on y apprend beaucoup, dit ma mère. Il y a des choses qui ne se font pas, dit mon père. Je le confirme, dit ma mère. Mon mal de tête ne fait qu'empirer, je vous aurais prévenu. De quel droit t'autorises-tu ? demande mon père. C'est toi qui parles de droit ? Toi qui couches avec ta propre cousine ! Je ne comprends pas ce que maman veut dire. J'imagine qu'on ne peut pas coucher avec sa cousine. Il y a des lois pour cela, enfin contre. Je ne suis pas certain, je n'ai jamais eu de cousines même au premier degré. Mon père frappe du poing sur la table et se lève, il dit quelque chose de définitif et là, vous n'allez pas me croire parce que cela paraît impossible : à cet instant, les murs de la pièce ont commencé à bouger, la table elle-même s'est déformée, est devenue toute molle, mes coudes se sont dérobés sous moi, la voix de ma mère est devenue terriblement forte : tu es un monstre, un monstre ! Alors ma mère s'est subitement transformée. Elle a pris l'apparence d'un loup. Son corps s'est recouvert de poils, des griffes ont poussé au bout de ses longs doigts, et soudain, oui, vous pouvez me croire, ma mère a dévoré mon père. Vous me croyez, n'est-ce pas ?