Qui vous a mandaté pour m'espionner sans cesse ? Disposez-vous de toutes vos facultés médicales ? Montrez-moi les diplômes ! Avez-vous les épaules assez solides ? Un jour, au lieu de mes états d'âme, je vous révélerai le fond de ma pensée. J'ouvrirai mon cœur. Je vous plongerai la tête dans mes entrailles. Vous fuirez en courant. Vous demanderez l'asile. Ceux de mon âge se promènent bras dessus, bras dessous le long de la Plattenstrasse. Et je croupis dans ce lieu infâme devant un inconnu qui ne me répond pas, ne semble pas sensible à ma peine, me donne l'impression de parler à un mur.

Si vous aviez un semblant d'humanité, considérant comme je souffre, vous me prendriez la main, me diriez de me taire, épongeriez mon front et me reconduiriez à la maison.

Puis-je vous confier quelque chose sans vous heurter ? Tout à l'heure, quand vous avez quitté la chambre, un homme a pris votre place. Il n'a pas frappé à la porte ce qui aurait été la moindre des politesses. Il ne s'est pas présenté. J'ai pu lire sur sa blouse qu'il s'agissait du surveillant Heimrat. Passons sur le fait que je n'ai pas besoin d'être surveillé. Le temps de l'école est révolu. Je vous l'ai dit, je suis en première année de médecine, j'y reviendrai plus longuement, j'espère. Ce monsieur m'a lancé d'un ton désobligeant pour un inconnu : « C'est l'heure de manger, lève-toi ! » On ne se connaissait pas et le tutoiement me semblait hors de propos. J'ai regardé ma montre, un cadeau de mon père, regardez, une montre suisse, papa n'a pas lésiné à la dépense. Et voyez, au dos est gravé : « Pour toi, Tete. » Tete est mon surnom, j'y reviendrai aussi. L'aiguille marquait 11 h 15. J'ai répondu à ce monsieur prétendument surveillant que c'était trop tôt. Chez moi, nous mangeons à midi tapant. Pas midi moins cinq. Je suis très à cheval sur les horaires. Dans le cas contraire, tout se détraque dans mon esprit. Midi moins une et je n'ai pas faim. Midi une, mon estomac se serre. Chacun son horloge biologique. Je préviens donc le sieur Heimrat, chez moi on déjeune à midi.

« Chez toi ?

— Oui, on déjeune à midi. Midi est l'heure de manger. On n'a pas faim avant midi. C'est ainsi chez moi.

— Et où est-ce donc chez toi ?

— Je le sais, vous aussi.

— Peux-tu me donner une adresse ?

— Huttenstrasse, numéro 62, troisième étage, porte droite.

— Et que fais-tu alors, loin de chez toi ?

— Je ne sais pas.

— Que fais-tu ici ?

— Je ne sais pas.

— Réfléchis, Eduard. Je suis sûr que tu sais.

— Non.

— Est-ce que tu es perdu ?

— Non.

— Reconnais-tu les lieux ?

— Non.

— T'a-t-on forcé à venir ici ?

— Il me semble.

— Pourquoi t'aurait-on forcé ?

— Peut-être à cause de la désobéissance.

— Alors pourquoi refuses-tu d'obéir ?

— Je refuse juste d'aller déjeuner.

— Et si c'est un ordre ?

— On ne peut pas m'ordonner de manger, c'est dans ma constitution.

— Alors, il va falloir appliquer le règlement.

— C'est la raison de ma présence. »

Tandis qu'il prononçait ces mots, le surveillant Heimrat s'est mis à changer de visage. Ses sourcils ont commencé à pousser. Sa bouche est devenue grimaçante. Son nez s'est rallongé. Le surveillant Heimrat a grandi subitement, comme on le fait à l'adolescence. Il a gagné une tête. J'ai éprouvé un profond sentiment de malaise. Des palpitations battaient dans ma poitrine. Mes tympans résonnaient. La sueur coulait à grands flots sur mon front. Mes jambes défaillaient. Ma main droite, subitement, a perdu un de ses doigts. Je me suis baissé pour le ramasser. « Relève-toi ! » a ordonné Heimrat. Je ne pouvais abandonner mon doigt. J'avais besoin de ma main entière, pour jouer du piano, et aussi pour manger. Chaque geste du quotidien exige une bonne intégrité.

« Redresse-toi ! » a hurlé Heimrat.

Quelque chose m'empêchait d'obtempérer. Ce n'était plus tant mon doigt dont finalement j'aurais bien pu me passer. On peut vivre avec quatre doigts. Thomas Flubert, un camarade de lycée, s'était sectionné la main et vivait avec trois. Il n'y avait pas plus heureux que Thomas Flubert. Une force irrépressible m'a fait tomber. Je me suis à ramper au pied du surveillant. Il s'est mis à crier. « Veux-tu bien obéir ! Relève-toi ! » Je restais cloué au sol. Le marbre était propre, votre maison est tenue impeccablement, rien à reprocher de ce côté-là. J'ai aperçu mon doigt à un mètre devant moi, juste derrière le surveillant. Si Heimrat reculait d'un pas, sa semelle écrasait mon doigt. J'ai trouvé la force de tendre le bras gauche. À la seconde où j'étais sur le point de me saisir du doigt, j'ai senti tout mon corps soulevé par des bras puissants. C'était ceux de deux hommes, les assistants de Heimrat, dont j'ai appris qu'ils se nommaient Gründ et Forlich.

« On se tient droit ici ! commande celui qui se nommait Gründ.

— Pour qui te prends-tu pour te sentir au-dessus des lois, demande le prétendu Forlich, pour désobéir au règlement et au surveillant Heimrat ?

— C'est parce que tu t'appelles Einstein que tu te crois tout permis ? » a renchéri Gründ.

Je ne songeais qu'à mon doigt. Je me suis souvenu que Thomas Flubert n'était finalement pas si heureux que ça. Il avait toujours besoin d'une aide pour couper sa viande, même s'il n'y en avait pas tous les jours à la cantine du lycée. Sur la nourriture là-bas, il y aurait beaucoup à dire, j'espère que la cuisine de votre établissement est mieux tenue.

« Einstein, il n'y a pas de passe-droit, ici ! s'écria Heimrat. Nul n'est au-dessus des lois. Et certainement pas un fils à papa comme toi !… Allez, a-t-il ordonné à ses deux assistants, mettez-la lui ! »

Et voilà pourquoi vous me trouvez ainsi affublé, dans cet accoutrement stupide qui me corsète, empêche le moindre geste, enserre mes poignets et m'étrangle le cou.