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Elle le suit du regard depuis le balcon. Il marche d'un pas rapide, dans la rue déserte. Le soleil à peine levé projette une ombre derrière lui. Il approche du carrefour. Elle espère un instant qu'il se retourne, lève la tête en sa direction, lance un au revoir de la main. Il prend à droite au coin de la rue. Elle ressent un pincement au cœur. Elle devine qu'elle ne reverra pas cet homme, le seul qu'elle ait connu, aimé comme personne, haï autant qu'il est possible. Elle recherche sa silhouette entre les immeubles. Elle n'aperçoit personne. Elle promène son regard au-dessus des toits. Un soleil pâle brille. Le lac resplendit. Ce sera une belle journée.

Elle rentre, ferme la fenêtre, traverse le salon, se dirige vers la chambre d'Eduard, entrouvre, voit son fils allongé, les paupières closes, dormant à même le sol, au milieu des livres et des vêtements. Elle n'a pas le droit de ranger ce qui est par terre. Son regard est attiré par les photographies pornographiques au mur. Elle doit tout endurer en silence. Elle referme. Surtout ne pas le réveiller.

Elle se dirige vers la grande armoire du salon, tire la boîte à chaussures rangée dans l'étagère du bas, s'assoit, ôte le couvercle, tire une enveloppe de la pile de lettres. C'est sa manière à elle d'apaiser le chagrin en glanant au hasard quelques minutes des jours heureux. Elle contemple l'enveloppe, lit la date sur le timbre. Nous sommes en 1900, en été, au mois d'août. Elle déplie la lettre. Elle entend soudain une voix qui lui parle, murmure à son oreille.

Jeudi 19 août 1900, Zurich,

Mileva, mon cher amour, tu n'en reviens pas, n'est-ce pas de me voir réapparaître si tôt ! J'utilise le moindre prétexte pour échapper à l'ennui qui est autour de moi. J'ai bien du mal à attendre le moment où je pourrai de nouveau vivre avec toi et te serrer contre mon cœur. Et tout heureux, nous travaillerons d'arrache-pied et nous aurons de l'argent à la pelle. Et s'il fait beau au printemps prochain, nous irons chercher des fleurs à Melchthal.

Ton Albert.

Elle voyage trente-trois ans en arrière. Les propos du jeune homme la rendent légère, joyeuse. Personne auparavant ne lui a parlé ainsi. Elle porte la lettre à son visage, inspire profondément puis plonge à nouveau la main dans la boîte. L'été 1900 est terminé. Nous voilà fin septembre.

Tu es mon seul espoir, ma chérie, mon âme fidèle. Si je ne pouvais penser à toi, je n'aurais pas le cœur à vivre au milieu de cette triste humanité. Je suis fier de t'avoir, toi et ton amour me rendent heureux. Je le serai deux fois plus quand je pourrai te serrer sur mon cœur, voir tes yeux amoureux qui ne brillent que pour moi et embrasser ta chère bouche qui pour moi seul a frémi de plaisir.

Pour étudier l'effet Thomson, j'ai eu de nouveau recours à une autre méthode qui ressemble à la tienne, pour déterminer comment K dépend de T, ce qui présuppose aussi une telle recherche. Si seulement nous pouvions commencer dès demain ! Nous essaierons à tout prix de nous mettre au mieux avec Weber. C'est son laboratoire qui est quand même le meilleur et le mieux équipé.

Je t'embrasse,

Ton Albert.

Encore ! commande son cœur. Elle veut que se prolongent les effluves du passé. Se croire belle, aimée. Croquer à pleine bouche dans ces heures radieuses. Qu'un trait de plume efface trente années de disette. Entendre chuchoter les serments éternels. Elle veut avoir vingt ans quand elle en a cinquante. Qu'hier soit pour un instant la vérité du jour.

Un poème maintenant, le seul reçu. Le seul peut-être jamais écrit de la main d'Einstein.

Ma toute douce,

Chanson paysanne

Aïe, aïe, le Johonzel,

Il est vraiment tout fou.

Croyant que c'est sa Doxerl,

Serre l'oreiller, le fou.

Si mon amour me boude,

Me voilà bien marri,

Mais ses épaules, elle bouge,

C'est pas grave elle me dit.

Mes parents eux ils pensent,

Que ça n'a pas de sens…

Mais mot ne doivent souffler

Sinon seraient rossés.

Ma Doxerl, son p'tit bec,

J'aimerais bien l'entendre,

Puis joyeusement avec

Le mien lui fermer tendre.

Elle redoute de rester sur une bonne impression. Elle se saisit de la lettre dans l'enveloppe noire. Elle avait changé l'enveloppe, comme une marque de deuil. La lettre avait été envoyée par Einstein à leur amie commune Héléna.

8 septembre 1916, Berlin

Notre séparation est une question de survie. Notre vie commune est devenue impossible et même déprimante. Pourquoi ? Je ne peux pas l'exprimer. Aussi ai-je abandonné mes garçons, que, malgré tout, j'aime tendrement. À mon plus profond regret, j'ai remarqué qu'ils ne comprennent pas le chemin que j'ai pris et gardent envers moi une sorte de rancune. Je trouve, bien que ce soit douloureux, qu'il vaut mieux, pour leur père, de ne plus les voir. Je serai satisfait s'ils deviennent des hommes honnêtes et estimés car ils sont doués et hormis le fait que je n'ai exercé et n'exercerai aucune influence sur leur éducation.

Malgré tout, Mileva est et restera toujours pour moi une partie amputée de moi-même. Je ne me rapprocherai plus d'elle. J'achèverai mes jours sans elle.

Elle entend grincer le parquet. Elle range les lettres à la va-vite, glisse la boîte sous le canapé. Son fils paraît à la porte du salon. Il est nu. Elle s'efforce de ne pas détourner le regard, de le regarder droit dans les yeux.

« Sais-tu, demande Eduard, où est rangée la règle en fer que je place toujours sous l'oreiller ? Les hurlements des loups m'empêchent de dormir. »