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Elle a été retrouvée inanimée sur le trottoir. Elle avait peut-être glissé sur la neige. Elle ne se souvient pas. Sa jambe droite la fait atrocement souffrir. Le médecin lui a demandé si elle avait perdu connaissance avant de tomber ou si sa chute avait entraîné l'évanouissement. Il a dit que c'est important, que dans un cas, c'était la jambe qui était malade, dans l'autre, cela pouvait être une attaque cérébrale. Elle a répondu : Quelle importance, ma jambe est cassée. Le médecin n'a pas insisté. Lorsqu'il est revenu, elle s'est souvenue qu'avant la chute, son œil gauche avait subitement cessé d'y voir clair. Elle avait voulu alerter les passants. Aucun mot ne s'était échappé de sa bouche. Ensuite elle était tombée. Et sa jambe s'était brisée. Le médecin l'a remerciée. Pas de quoi.
Elle allait voir Eduard au Burghölzli quand l'accident est arrivé. Elle lui apportait des Kipfer. Elle se demande si on a retrouvé la boîte de biscuits. Si au moins quelqu'un les a mangés. Ou si elle a fait le voyage pour rien, la boîte s'est brisée au sol, les biscuits se sont répandus dans la neige. Elle avait préparé les gâteaux la veille. Elle les trouvait cuits à point quand souvent ils sont brûlés sur les bords. On lui affirme qu'elle ne marchera pas avant un mois et demi. Qui apportera des biscuits à Eduard ?
Le médecin a demandé quel membre de la famille avertir. Elle n'a pas su répondre. Y avait-il un proche, une amie ? Elle a fait non de la tête. Le médecin a eu l'air surpris. Voulez-vous que l'on prévienne votre ex-mari ? Surtout pas ! Personne d'autre ? Elle a hésité. Elle préférait finalement qu'Eduard apprenne la nouvelle. Qu'il ne s'inquiète pas de son absence. Elle a demandé qu'on y mette les formes. Le médecin a assuré qu'il y veillerait.
Elle se sent coupable d'être ainsi allongée, immobile, devant garder le lit, comme paralysée. Le médecin a, dans un geste très doux, caressé son front. Il reviendra demain. Qu'elle dorme le mieux possible. Qu'elle prévienne si elle souffre. On a de la morphine. Au revoir, madame Maric, tout se passera au mieux.
La clarté du jour lui fait ouvrir les yeux. Elle distingue, penché au-dessus d'elle, le visage de son fils. Sa figure nimbée d'un halo de lumière, Eduard ressemble à un ange. Elle esquisse un sourire. Comme par un jeu de miroir, il sourit. Il presse sa main et lui dit, de sa voix désormais plus grave, s'exprimant lentement, comme si chaque mot nécessitait un effort pour être prononcé :
« Je préfère te voir ainsi que lorsque je suis entré dans la chambre. Tu avais l'air morte.
— Tu vois, je suis bien vivante.
— À la clinique, ils m'ont tout raconté. Ils ont dit que la jambe était cassée. Ils n'ont pas su me dire si elle repoussera.
— Dans cinq semaines, je serai remise.
— C'est long, cinq semaines. En jours, cela fait…
— Pas tant que ça. Et puis tu peux venir me voir quand tu veux.
— Heimrat dit que je ne suis plus un danger pour personne. Tu savais que j'avais représenté un danger ?
— Ne fais pas attention. L'essentiel c'est qu'il te laisse venir ici.
— Heimrat prétend que tu as eu une attaque au cerveau.
— Est-ce que j'ai l'air d'avoir quelque chose au cerveau ? C'est ma jambe qui est cassée… Allez, parlons d'autre chose, tu veux bien.
— Maman, j'ai une question à te poser.
— Bien sûr, mon amour.
— Tu te souviens quand nous étions heureux ?
— Pourquoi demandes-tu ça ?
— Simple curiosité.
— Tu devrais profiter qu'il ne neige plus pour retourner au Burghölzli.
— Dis, maman, tu ne vas pas mourir ?
— Comment peux-tu penser de telles choses ?
— Parce que je ne sais pas comment je ferais, si tu venais à mourir. Je me sentirais trop seul.
— Crois-moi, je ne te laisserai pas. »