Je crois que l'on veut me faire disparaître à Vienne. Je dispose de preuves accablantes. Mais alerter les autorités serait se jeter dans la gueule du loup. On m'a dit que j'allais devoir voyager pour mon bien. Depuis quand veut-on mon bien ici ? Depuis quand l'Autriche est-elle bonne pour la santé ? Il paraît qu'un nouveau traitement m'attend. Je le répète depuis cinq ans : je n'ai besoin d'aucun traitement. Je ne suis pas malade. On se trompe sur mon sort. On commet une erreur médicale doublée d'une erreur judiciaire. Cinq ans ici m'ont terriblement altéré. Et je ne parle pas seulement de ma conscience. Physiquement, ma propre mère a du mal à me reconnaître. Elle me l'a avoué quand je lui ai demandé si j'avais toujours été ainsi. Elle a laissé échapper un « non, pas toujours ainsi ». C'est la preuve qu'on me transforme avant de me faire disparaître.

On m'a enjoint de faire ma valise. Ranger mes affaires et plier mes vêtements. Je suis sûr qu'ils vont me noyer dans le Danube. Je ne les laisserai pas ! Je veux disparaître de mon plein gré ! Je vais devoir prendre le train. Je vais croiser des étrangers. Les étrangers vont me dévisager. On me dévisage toujours quand on est étranger. Être étranger ne confère pas tous les droits ! J'interdis qu'on me dévisage. Voilà pourquoi je préfère changer de visage. Je prends de drôles de formes pour que personne ne me reconnaisse. Hélas les gens disposent de pouvoirs magiques. Ils arrivent malgré tout à me voir. Même si je me suis rendu invisible. Même si je me suis transformé en chien comme cela m'arrive quelquefois. Ils me nomment du doigt. Ils me parlent comme si j'avais gardé mon apparence humaine alors que je sais bien que la transformation a eu lieu. J'aboie. Mes canines s'allongent. J'écume. Je suis un chien. Les étrangers ont des pouvoirs terrifiants. Ils sont capables de transformer un chien en homme. Je vais devoir traverser la frontière. Ils vont me faire disparaître derrière la frontière. Les frontières sont faites pour effacer les hommes. Et si je réussis à passer, ce sera pire encore. Je devrais affronter la colère des Autrichiens. Je ne connais rien de pire que les Autrichiens. Les Autrichiens sont nos ennemis héréditaires par ma mère. Ils vont savoir voir que je suis serbe. Ils ont ça dans le sang avec les Allemands. Les Aryens sont une race à part. Ils vont me regarder de haut, prendre leur air supérieur. Ils vont m'accuser d'avoir voulu participer à l'assassinat de leur archiduc François-Ferdinand. Et ils n'auront pas tort. Je l'aurais volontiers tué de mes mains. S'ils ne devinent pas que je suis serbe, ils vont prétendre que je suis juif par mon père. Ils détestent plus encore les Juifs que les Serbes. Dans les deux cas, je suis un homme mort. J'ai l'impression de n'avoir pas vécu. C'est mon seul regret dans l'existence. Les Autrichiens vont lire à travers moi. Je sens que je deviens perméable. Mes os deviennent poreux. La dernière fois que j'ai tenté de me sectionner le poignet avec un couteau, le médecin m'a dit : tu vas finir par y arriver, tes poignets s'amincissent à force, ils ne cicatrisent plus. Je suis en train de pourrir. Je sens une odeur qui vient de l'intérieur, sort par mes narines et par ma bouche, une odeur intolérable. Je vois bien que cette odeur incommode. Depuis quelque temps, les gens conservent une certaine distance avec moi. Ce n'est pas par respect. Les gens ne me respectent pas, ni moi, ni rien, ni personne. C'est l'époque qui veut ça, et les gens aussi. Je crois avoir compris d'où provient cette odeur. Je pourris de l'intérieur depuis plusieurs mois. Les aliments ingurgités sont en voie de décomposition. Plus rien ne se métabolise. Le ventre est un autre cerveau. Mon ventre est aussi déglingué que mon lobe frontal. Lorsque je vois un de mes interlocuteurs s'éloigner, je comprends sa gêne. Je ferme la bouche, je retiens ma respiration de peur d'incommoder. Je n'y parviens jamais longtemps. J'ai besoin d'oxygène, je ne suis pas si différent des humains. Je possède aussi une âme. Mais dans ses tréfonds pullulent des rats. J'ai vingt-cinq ans, je devrais jouir, baiser, et pour une raison obscure, rien ne m'est permis. Quelqu'un au-dessus de moi m'interdit l'existence normale. Y a-t-il une justice sur cette terre et quand agira-t-elle en ma faveur ? Pourrait-on me dire tout ce qui ne va pas, où cela a cloché, quand tout s'est déroulé, sous des regards absents, ou des éclats de voix, si j'ai accompli quelque chose que je n'aurais pas dû, si j'ai outrepassé mes droits, surestimé mes facultés, et surtout si on me tirera de ce mauvais pas ? Je préfère garder confiance, avoir l'illusion que l'on me prépare un voyage d'agrément, que le temps des Autrichiens est précieux, que les Viennois n'ont pas une minute à perdre avant de devenir nazis comme leurs frères de race allemande. Et même moi, je n'ai pas tout mon temps. Vingt-cinq ans, déjà, et je n'ai rien accompli. Quand on sait ce qu'avait réalisé mon père à mon âge. Je n'ai même pas pu obtenir les titres de docteur, médecin, psychiatre, guérisseur des âmes. Comme seul titre, je dispose de mon nom, c'est peu et beaucoup à la fois. Il paraît que les gens payent pour une particule, moi, je donnerais ma vie pour changer d'héritage. J'endure tellement d'épreuves que j'irai jusqu'à Vienne pour abréger ma souffrance. Je suivrai les conseils du docteur Minkel. Peut-être qu'il ne me veut pas tant de mal que cela. Peut-être qu'à Vienne, ils disposent d'une pilule miracle. Je vais leur laisser une chance de me sauver. Chacun a droit à sa chance.