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Monsieur Carl semblait triste, ce matin, lorsqu'il est passé me voir dans ma famille d'accueil. Je lui ai demandé pourquoi.
« J'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre.
— C'est moi qui devrais être triste, pas vous.
— C'est une mauvaise nouvelle pour nous tous.
— Le Burghölzli va fermer ?
— Eduard, je dois t'apprendre la disparition de ton père.
— Cela fait vingt ans que mon père a disparu.
— C'est quelque chose de plus terrible.
— Vous voulez dire qu'il est mort ?
— C'est cela.
— Définitivement ?
— Oui, Eduard.
— Je n'arrive pas à me faire une idée.
— Il te faudra du temps.
— Et, vous, pourquoi êtes-vous triste ?
— J'ai raconté sa vie, cela crée des liens, c'est comme si j'étais devenu un ami.
— Moi, je n'étais que son fils et encore.
— Tu étais son fils, Eduard.
— Je manque d'éléments de comparaison. Je n'ai été le fils de personne d'autre.
— Tu auras tout le temps de comprendre.
— Est-ce que les gens vont pleurer la disparition de mon père ?
— Le monde entier va le regretter.
— Pour quelles raisons ?
— Ton père était un grand homme.
— Un grand savant ?
— Bien plus que ça. Un esprit éclairé, un homme révolté, un génie.
— Cela m'émeut de vous entendre parler ainsi d'un homme qui est mon père en quelque sorte. Est-ce que je dois être triste aussi ?
— Pour d'autres raisons.
— Lesquelles ?
— Eh bien quand un proche disparaît…
— Vous parlez de mon père ?
— Oui, Eduard.
— Mon père n'était pas un proche. J'ai appris que l'Amérique était très loin d'ici.
— Il y a d'autres façons d'être proche.
— Nous sommes en quelle année, monsieur Carl ?
— En 1955. Le 19 avril.
— Vous m'avez dit un jour que la dernière fois que j'ai vu mon père c'était en 1933, n'est-ce pas ?
— C'est vrai.
— Donc si je fais mes calculs, 1955 moins 1933 font vingt-deux. C'est exact ?
— Exact, Eduard.
— Je suis né en 1910. Donc 1933 moins 1910 égalent 23. C'est juste ?
— Juste, Eduard.
— Cela signifie que j'ai vécu vingt-trois ans avec un père proche et vingt-deux ans sans père proche. Alors vous qui êtes aussi fort en mathématiques qu'en philosophie, peut-on dire que j'ai perdu un proche ?
— Au fil du temps, tu ressentiras les choses.
— Pour l'instant, je ne ressens rien. Est-ce mal ?
— Tu es sous le choc.
— Je ne crois pas, monsieur Carl. Je sais ce qu'est un choc. Ce n'est pas du tout ce que je ressens.
— Je te l'ai dit, cela prendra du temps.
— Pouvez-vous me dire aussi ce que je devrais éprouver ?
— Une grande douleur.
— Je ressens en permanence une grande douleur. Je ne sais pas si je pourrais souffrir plus encore. Je devrais ?
— Rien n'est imposé.
— Je peux vous poser une question, monsieur Carl ?
— Évidemment.
— Est-ce que vous parlez de moi dans votre livre sur mon père ? »
À cet instant, j'ignore pourquoi, le visage de monsieur Carl s'est empourpré. J'ai redouté que ce soit une des hallucinations qu'on me reproche. Mais non, monsieur Carl semblait juste mal à l'aise. Je craignais que mes propos ne soient la cause de son embarras. S'il y a une personne que je n'aimerais pas tracasser c'est bien monsieur Carl, vu que je n'ai plus que lui sur terre puisque même mon père n'est plus à ce que j'ai compris. J'ai détourné la conversation et j'ai dit :
« En tout cas, cela me rend fier ce que vous dites sur mon père. Que c'était un grand homme.
— Oui, Eduard, tu peux être fier. »