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Elle les voit réunis peut-être pour la dernière fois, son fils, son ex-mari. Ils ont le regard rivé sur la partition de la Sonate pour violon et piano n° 3 de Brahms. Elle tourne une à une les pages de la partition. Albert se tient à la droite d'Eduard. Un même éclat brille au fond de leurs yeux. Les mains de l'un suivent les gestes de l'autre. Parfois le père s'arrête pour laisser son fils tout à son solo, puis c'est le fils qui s'incline et laisse la part belle au père. Et voilà, ils jouent la même partition. Ils communient, ils sont ensemble, on croirait que Brahms a composé cette musique pour eux.
Elle pressent que c'est leur dernier concert, l'ultime rencontre que le destin leur offre. Cette sonate est leur chant du cygne. Ça y est, le final est terminé. Le père lève son archet. Les mains du fils demeurent en l'air. Le silence emplit la pièce. Elle se retient de les prendre tous les deux dans ses bras, de les embrasser. La petite assistance applaudit. Eduard salue et se retire.
Les invités sont partis. Elle se retrouve seule avec son ex-mari. Eduard est dans sa chambre. On ne l'entend plus. La question de ce soudain silence l'effleure. Elle s'interdit en cet instant de songer au pire. Elle regarde son ex-mari remettre son violon dans son étui, poser délicatement l'archet. Le violon fera le voyage avec lui en Amérique.
Elle éprouve une impression semblable à celle ressentie lorsqu'elle avait quitté Berlin en 1914. Avec cet homme qu'elle considère depuis longtemps au mieux comme un étranger, au pire comme un ennemi, elle a eu trois enfants, partagé des années de bonheur. C'est sans doute la dernière fois qu'elle le voit. Leurs regards ne se sont pas encore croisés. Ils ne se sont pas dit un mot. Elle finit de ranger les bouteilles et les verres.
« C'était une belle soirée, lance-t-elle. Je crois que tout le monde est reparti heureux. Héléna était tellement ravie de te revoir. Après tout, elle t'a connu avant moi. Vous auriez fait un beau couple tous les deux quand nous avions vingt ans. Bien mieux que la petite boiteuse et le grand génie. »
Il n'aime pas l'entendre parler ainsi. Il dit qu'eux deux formaient le plus beau des couples.
« Tu vas m'en vouloir, mais j'ai gardé toutes les lettres de ce temps-là. Ne t'en fais pas, je les brûlerai comme je l'ai promis. Je les connais par cœur, maintenant... Mon cher amour, autant mon vieux Zurich me donne l'impression d'être de retour à la maison, autant tu me manques, mon amour, ma tendre main droite. Où que j'aille ma place n'est nulle part, et la douceur de tes deux bras… »
Il l'interrompt :
« Ton petit minois resplendissant de tendresse et de baisers me manque.
— Cette lettre-là date du 3 août 1900. Tu imagines, cela fait trente ans. Nous étions à Berne dans notre petite chambre de la Gerechtigkeitsgasse… À peine l'eau courante. Mais tout semblait si facile. C'était comme si la grâce était tombée sur notre chambre. Toi, tu vivais dans un état de fièvre. Tu parlais tout seul. Ou tu t'adressais à Newton affirmant qu'il avait tort, tu expliquais à Galilée ce qu'il n'avait pas compris. Je t'observais à ton bureau. Tu prenais une feuille et un stylo-plume, et la feuille se noircissait sans le moindre effort. L'encre suivait le fil de ta pensée. Le plus étonnant était la certitude que tu avais d'accomplir quelque chose d'immense. J'étais allée porter le courrier que tu avais écrit à ton ami Habicht – tu ne voulais même plus quitter la chambre de peur que quelque chose ne t'échappe. Habicht avait lu ta missive devant moi, il avait éclaté de rire. »
Il se remémore la lettre :
Cher ami, je vous promets quatre travaux dont je pourrai vous envoyer prochainement le premier. Il est question du rayonnement et de la lumière d'une façon tout à fait révolutionnaire. Le quatrième est encore à l'état d'ébauche ; il s'agit d'une électrodynamique des corps en mouvement qui repose sur des modifications de la théorie de l'espace et du temps.
« Toi, Albert Einstein, vingt-quatre ans, tu allais révéler au monde ce qu'étaient l'espace et le temps. Et tu avais raison !… Et moi non plus, je n'ai jamais douté. »
Il savait. Elle lui avait été si précieuse. Oui, sa tendre main droite. Il entendait sa démarche dans l'escalier, et alors qu'elle déposait quelque sac de provision, essoufflée, il promettait que bientôt ils déménageraient. Un jour, assurait-il, j'obtiendrai le Nobel et je t'offrirai tout l'argent du prix !
« Tu as tenu promesse… » Elle laisse passer un temps et lance, plus gravement : « Qu'est-ce qui nous a conduit là ? C'est ma faute, n'est-ce pas ? J'aurais dû rester avec toi à Berlin. J'aurais dû me battre pour toi. Et puis, parfois je songe à ce qu'aurait été notre vie si Lieserl avait été parmi nous. »
Il n'aime pas qu'on rappelle le souvenir de Lieserl. Il ne veut pas réveiller les morts.
« Je suis allée fleurir sa tombe, il y a un mois. Au village, ils en prennent soin. Chez nous, on dit que l'âme des enfants veille sur les autres tombes, on dit que c'est un ange. Souvent, je pense que Dieu m'a punie de l'avoir abandonnée. Tu ne crois pas que Dieu nous punit de nos fautes ? Sinon pourquoi tout ce malheur qui s'abat sur nous ? Pourquoi Eduard… ? Excuse-moi, dit-elle en essuyant ses larmes. Tu pars pour longtemps ? »
Il ne peut répondre avec exactitude. Il pressent que ce sera long. Des mois, sans doute des années s'écouleront avant qu'il remette les pieds en Allemagne. Rien dans la situation actuelle ne laisse augurer la moindre amélioration. Hitler n'est pas un oiseau de passage. Le peuple est derrière lui comme un seul homme. La jeunesse jette les livres au feu. En six mois, l'Allemagne a plus changé qu'en un siècle.
« À Zurich, tu es chez toi. Tu seras toujours chez toi. Tu peux même venir avec Elsa. »
Il remercie. Elle s'est toujours montrée si accueillante. Jamais le lien n'a été totalement rompu.
« Maintenant, dit-elle, il est l'heure d'aller dire adieu à ton fils. »