Quand je suis entré dans la chambre, j'ai pensé que ma mère dormait. Je me suis approché. Elle a ouvert les yeux. Mais son visage est resté sombre et figé. Cela m'a beaucoup déstabilisé. J'ai pensé sur l'instant que ce n'était pas moi et qu'un autre avait pris ma place. Cela m'arrive parfois sans que j'y prenne garde. Mais cet état s'accompagne toujours de bien d'autres sensations. Or là, je me sentais moi-même. Je me suis raisonné. Si ce n'était pas dans ma tête, quelque chose clochait dans le cerveau de ma mère.

L'infirmière auprès d'elle a dit : C'est Eduard ! Vous ne le reconnaissez pas ? Maman a eu l'air surprise. Elle m'a examiné du regard. Elle a bredouillé quelque chose. J'ai compris que c'étaient des excuses. Maman n'a à s'excuser de rien. Ne pas me reconnaître, mon père le fait chaque matin.

Maman a porté son bras droit en ma direction. Sa main a serré mon poignet. Son bras gauche est resté ballant. J'ai demandé à l'infirmière pourquoi. Elle m'a répondu, c'est la nouvelle attaque. Je ne comprends rien à ces histoires d'attaque. J'ai annoncé que je voulais dormir dans la chambre pour défendre ma mère. L'infirmière a souri et dit :

« Tu sais bien que ce n'est pas possible.

— Et pourquoi donc ?

— Ta mère a besoin de repos. Et toi…

— Moi ?

— Toi, tu n'es pas de tout repos.

— Et si on l'attaque à nouveau ?

— Le médecin interviendra

— J'aurais pu l'être, médecin. Les circonstances en ont décidé autrement.

— Je suis sûre que tu aurais fait un bon médecin.

— Si tu es sûre, ne laisse pas l'autre médecin agir.

— Je ferai du mieux possible.

— Le mieux n'est certainement pas l'hôpital. Je sais de quoi je parle.

— Tu sais, ta mère est âgée maintenant.

— Vieille, c'est dans la tête.

— Ta mère ne l'a plus entièrement, sa tête.

— C'est une question d'hérédité. Moi non plus, je n'ai pas ma tête. Et pourtant, je n'ai pas été attaqué. »

L'infirmière quitte la pièce. Je me retrouve seul auprès de ma mère. Maman fixe le plafond. Je fais le tour du lit. Je ramène son bras gauche sur le matelas. Son bras retombe sur le côté. Je le remets en place. Maman tourne la tête en ma direction. Elle semble ne pas comprendre la situation. Je lui recommande de ne pas s'en faire. Elle est droitière quoi qu'il arrive. Elle lève à nouveau le regard. Je saisis la chaise posée contre le mur. Je m'assois près du lit. J'entame la conversation. Je parle de la pluie et du beau temps. Cela ne provoque en elle aucune réaction. J'essaye de parler de ma vie. Maman s'inquiète toujours à ce sujet. Mon ambition dans l'existence reste floue à bien des égards. J'ignore ce que me réserve l'avenir. C'est le lot de chacun, certes, mais le sort s'acharne sur certains plus que sur d'autres. Je choisis de parler de mon amie, Maria Fischer. Je sais que cela fera plaisir à maman qu'une jeune femme s'intéresse à moi. Les mères sont ainsi. Je décris la beauté de Maria. C'est aussi une femme intelligente. J'évoque divers projets qui se précisent dans mon esprit. J'explique qu'un jour, Maria et moi, nous quitterons le Burghölzli. Nous n'avons pas encore décidé de la date. Cela ne saurait tarder. Nous ferons tout dans les règles. Maria poursuit de bonnes relations avec le surveillant Heimrat. Nous irons vivre à Zurich. Le reste du monde paraît trop loin. Nous nous installerons sur les bords de la Limmat. Nous fonderons une famille. Nous aurons trois enfants. Nous exercerons un métier. Nous rentrerons chez nous le soir. Nous dînerons autour de la table. Nous partagerons de beaux dimanches. Le bras gauche de maman retombe. Je me lève pour le remettre en place.