J'aime courir sur les rives de la Limmat aux côtés d'Ajax. Je précise qui est Ajax, où l'on va encore me prendre pour un toqué. Ajax est le chien de monsieur Carl Seelig, un dalmatien splendide âgé de six ans. Mais comme il faut multiplier par 7, nous avons sensiblement le même âge, même s'il fait beaucoup plus jeune. J'explique qui est monsieur Carl. Carl Seelig est mon ange gardien. Il est zurichois de naissance et d'adoption. Il possède une famille et une grande aisance financière. Tout l'inverse de moi. Une fois par semaine, il vient me chercher au Burghölzli sans que j'aie rien fait de bien. Parfois nous allons déjeuner, toujours dans d'excellents restaurants, où il a ses entrées. On lui donne du monsieur Seelig à tout propos et on me salue comme si j'étais à la hauteur. Un jour, on nous a photographiés. Je mangeais une énorme glace, on peut le constater. Personne ne m'avait pris en photo à l'âge adulte. J'espère que cette image ne tombera pas entre les mains de mon père. Je me goinfre et je suis gros même si la moustache me va. Sur cette photo, vous aurez aussi une idée de qui est Carl Seelig parce que je ne suis pas très doué en description physique. Alors que je traduis bien les sentiments.
Monsieur Carl m'a aussi conduit au théâtre deux fois. Nous avons vu Tartuffe de Molière et le Songe d'une nuit d'été. J'aimerais bien voir Hamlet. J'ai cru comprendre que ce n'était pas dans mes cordes.
Avec monsieur Carl, nous discutons de tout et de rien, une conversation toujours d'un excellent niveau. Cela me change d'Herbert Werner sans parler de Gründ et Forlich. D'autres fois, nous prenons le train. Nous allons faire de longues marches. Nous allons à Saint-Gall, nous traversons le Wienerberg. Nous sommes montés au milieu des vignes vers le Castel Weinstein. Monsieur Carl affirme que le grand air me fait du bien.
Monsieur Carl évoque souvent un autre de ses protégés, M. Robert Walser qui est écrivain et aliéné comme moi. Monsieur Carl s'occupe de lui aussi bien que de moi et lui rend très souvent visite. Ils partagent également une correspondance. Monsieur Carl m'a offert deux livres écrits par Robert Walser Les Enfants Tanner ne m'a pas inspiré. La Pension Benjaminata m'a beaucoup parlé. Monsieur Carl prétend que Robert Walser est considéré comme un grand écrivain par ses pairs, même Kafka que mon père avait rencontré, d'après mes souvenirs, l'année de ma naissance où il était à Prague. J'ai déjà mentionné que c'était un père absent. Maintenant c'est l'homme invisible.
J'ai avoué à monsieur Carl que j'écrivais aussi. Il a demandé à me lire. Je lui ai donné quelques-uns de mes poèmes. J'avais déjà envoyé un recueil entier à mon père dans l'idée qu'il les publie vu son influence et j'ai essuyé un refus. Mon père a honte de moi. À moins que ce ne soit de la jalousie. Monsieur Carl m'a promis qu'il ferait son possible pour que mes textes voient le jour. Je lui ai expliqué qu'ils existaient déjà par le seul fait d'être écrits. Je me moquais qu'ils soient lus par le plus grand nombre qui n'est jamais d'un goût très sûr. En revanche, j'aurais été très fier que mon père les aime. Monsieur Carl m'a appris que Robert Walser partageait ma conception de la chose littéraire. Aux yeux de Walser aussi, peu importait la célébrité, le fait d'être lu et d'être honoré. Robert Walser avait fui le monde littéraire en pleine gloire pour intégrer l'hospice de Waldau à Berne. Aujourd'hui il vit à l'hospice cantonal d'Appenzell-Ausserhoden à Herisau, où il coule les jours les plus heureux possibles eu égard à notre condition. Après quoi Ajax m'a tiré par la manche et nous avons joué ensemble. J'en avais suffisamment entendu sur ma condition humaine.
Monsieur Carl m'interroge souvent aussi sur mon père. Il écrit un livre sur lui. Je l'aide du mieux possible. Carl Seelig a l'air fasciné par sa personnalité. Il prétend vouloir rétablir des vérités. Je lui ai posé la question. Connaît-il seulement la vérité ? Espère-t-il la découvrir ? Une fois qu'on sait la vérité, on ne vit pas mieux, au contraire. Et en quoi la vérité sur Albert Einstein est-elle plus importante que celle de quiconque ? Je connais beaucoup de choses sur mon père. Je ne suis pas plus heureux pour autant. Pour la plupart des mortels, mon père est un sujet de réflexion. Tout le monde se trompe. Mon père n'a pas de vérité. Aucun être n'a de vérité propre. Par exemple, en ce qui me concerne, j'ai bien conscience que les gens me prennent pour un fou alors que je ne lui suis pas. Qui détient la vérité sur mon cas ? Les gens ou moi ? Or ce qui est vrai pour moi ne l'est-il pas pour mon père ? Mais Carl Seelig a l'air si honnête dans sa démarche que je vais m'évertuer à l'aider. Même si l'honnêteté ne fait en rien mieux connaître les gens. Voilà le fond de ma pensée : chercher la vérité cache quelque chose.
Je révèle à monsieur Carl tout ce que je sais sur mon père. Mais je doute d'être d'un grand secours dans son entreprise : je ne dispose que de vagues souvenirs déformés par le temps et le prisme de mon cerveau tout dérangé. Mon père est de l'histoire ancienne.
J'ai raconté le premier souvenir qui me traversait l'esprit, le jour où mon frère et moi étions allés voir mon père à Berlin. Dans l'appartement, il y avait de grands sabres qui m'impressionnaient. Il m'a demandé si je me souvenais de ma grand-mère, Pauline Einstein. Je ne me souviens pas avoir eu de grand-mère. Il m'a certifié que les dates concordaient et que j'avais dû rencontrer Pauline Einstein à l'âge de sept ou huit ans. Elle ne m'a pas marqué suffisamment, désolé. Est-ce que je me souvenais d'autre chose ? Non, la mémoire n'est pas mon point fort. Désirai-je continuer à parler de mon père ? Non, mon père n'est pas mon fort, non plus.
J'ai demandé à monsieur Carl pourquoi il n'écrivait pas plutôt sur sa propre existence. Il m'a répondu que ça n'intéressait personne. Il est dans l'erreur. Si j'avais pu réaliser mon rêve et être psychanalyste, j'aurais adoré me pencher sur sa vie. Son cas était aussi intéressant que celui d'Einstein. Sans vouloir le heurter, je lui ai demandé s'il n'était pas curieux de dépenser tant d'énergie avec des personnes comme moi ou monsieur Robert Walser.
Dans une de nos conversations, monsieur Carl s'est étonné que je ne mentionne jamais ma mère. Pas une seule fois, depuis que l'on s'était rencontrés. Je n'ai pas relevé. Tout cela ne regarde que moi et mon psychisme qui, on le sait, n'est pas au mieux. Monsieur Carl n'a pas insisté parce qu'il est vraiment quelqu'un de bien, un être comme je n'en ai rencontré nulle part.
Un jour, au retour d'une de mes promenades avec monsieur Carl, le surveillant Heimrat m'a dit :
« Il est curieux, ce Seelig, tout de même ?
— Vous voyez le mal partout, surveillant Heimrat.
— Ça ne t'étonne pas, toi, quelqu'un de richissime qui pourrait courir les palaces et préfère perdre ses journées avec toi pour boire un fendant à Teufen ? Tu n'es pas surpris ?
— Moi, surveillant Heimrat, voir des femmes sans tête n'est pas parvenu à me surprendre.
— Je suis sûr qu'il en a après ta fortune.
— Vous savez bien que je ne possède rien. Mon tuteur Heinrich Meili prétend que j'ai juste assez pour vivre jusqu'à la fin de mes jours, vu que je ne peux gérer mon argent et que je serais capable de le jeter par les fenêtres, comme je l'ai fait avec ma propre personne.
— Tout de même, à la place de ton père, je me méfierais.
— Vous êtes à la place de mon père, surveillant Heimrat ! Enfin, du moins, là où il devrait se trouver, c'est-à-dire auprès de son fils. Et puis, sans vouloir vous rassurer, mon père doit penser comme vous. Il doit se poser des questions sur monsieur Carl. Parce que vous et mon père, vous ignorez la bonté désintéressée. Vous ne pouvez même pas imaginer passer plusieurs heures en ma compagnie gracieusement, et même y trouver du plaisir. Avouez-le, surveillant Heimrat, ce n'est pas par plaisir que vous me parlez.
— C'est pour mon métier, Eduard. Mais parfois il m'offre des satisfactions personnelles.
— Moi, je vous offre des satisfactions ?
— Cela va te surprendre, Eduard, mais oui.
— Et quand ça ?
— Quand je te vois quitter ce lieu.
— Vous aimez me voir partir et vous voulez que cela me plaise ?
— Exactement, Eduard. Même si tu me considères comme une brute épaisse. Ma plus grande tristesse, c'est de te voir revenir ici.
— Ce que vous dites me touche beaucoup, surveillant Heimrat. Je crois qu'à part monsieur Carl sur mes poèmes, on ne m'a jamais dit quelque chose d'aussi aimable. »