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Depuis le décès de Zorka, elle éprouve une forme d'étrange lassitude. Elle sort de moins en moins. Peu à peu, ses sentiments semblent lui échapper. La disparition du petit Klaus l'a ébranlée moins qu'elle ne l'aurait pu imaginer. Elle ne parvient plus à se souvenir de son visage. Sa tristesse s'est émoussée. Toute forme de courage l'abandonne. Elle n'a pas eu la force d'apprendre la nouvelle à Eduard. Et après tout, cela changerait-il quelque chose ?
Se mettre à la fenêtre et contempler la Limmat ne suscite plus aucune émotion. Déguster un Strudel aux pommes au café avec Héléna ne lui procure aucune joie. Elle ne pourrait plus dire depuis quand elle n'a pas ri. Des années peut-être. Elle ne se souvient plus. Peut-être perd-elle aussi la mémoire ? Comme ont fui les bons moments, les bons souvenirs s'échappent. Elle ignore où trouver une raison d'être heureuse. Tout est sec à jamais.
Le dernier ouvrage qu'elle a tenu entre les mains était La Sonate à Kreuzer. Une phrase a interrompu sa lecture : « Tous, tous, hommes et femmes, nous sommes élevés dans ces aberrations de sentiment qu'on nomme amour. » Elle ne lira plus rien.
Elle voit monter en elle d'étranges impressions. C'est un regard chez la boulangère lorsqu'elle demande un demi-pain. Ou le bonjour de sa voisine, quand Eduard a passé une nuit agitée et bruyante. La marchande de légumes la vole, presque rien, 100 grammes sur les carottes, deux centimes sur les oranges. On la prend pour Crésus parce qu'elle est l'ex-épouse du Nobel. Les gens savent que l'argent du Nobel lui a été versé. Un jour, sa coiffeuse lui a dit : « 80 000 couronnes suédoises, c'est une belle somme ! » Ses économies sont parties en fumée. Albert qui continue de verser ses 300 francs suisses mensuels vient de lui racheter, sous couvert d'une société, l'appartement du 62, Huttenstrasse. Elle ne parvenait plus à en payer les charges. Elle était menacée d'expulsion. Elle demeurera dans l'appartement jusqu'au jour de sa mort. C'est la promesse qui lui a été faite. Cet homme a tous les défauts du monde, pourtant il tient ses promesses. Depuis l'enfance, il tient ses promesses.
L'argent file entre ses doigts. Elle n'a pas su assurer la gestion des deux appartements censés lui garantir un revenu. Elle n'a rien d'une administratrice. Elle a fini par vendre les deux appartements. Elle ignore où est passé l'argent. Elle soupçonne le notaire de l'avoir volée.
Aucun étudiant ne vient plus frapper à sa porte pour un cours de mathématique. Elle ne se sent plus apte à enseigner. Elle ne trouve plus les solutions aux exercices. Elle ne comprend plus rien aux chiffres. Elle a perdu le sens de la formule. Aucun problème n'a de solution.
Autour d'elle, les êtres ont fui. Ses enfants l'ont quittée. Hans-Albert, parti en Amérique. Eduard, perdu dans son monde. Lieserl, dans l'au-delà.
Elle va avoir soixante-six ans. C'est une vieille femme. La lumière ne pénètre plus dans son esprit. Aucun étranger n'entre plus chez elle. Elle redoute de finir comme Zorka.
Elle désespère de voir la fin de la guerre. On lui dit que le vent tourne. La contre-offensive de l'Armée rouge est un succès. On parle d'un débarquement des Alliés sur le continent. Vivra-t-elle assez pour voir son pays libéré, Novi Sad retrouver les couleurs serbes ? Elle doute que cela change quelque chose pour elle. Elle est trop vieille pour que les choses s'améliorent. Elle espère seulement que l'arrêt des hostilités sera bénéfique à Eduard. Eduard connaîtra-t-il jamais la paix ?
Héléna, son amie, lui rend visite deux fois par semaine. Nulle autre ne vient briser le cercle de sa solitude. Au fil des semaines, elle se déprend de tout. Sa mémoire lentement lui fait faux bond. Sa vie lui échappe par bribes. Seuls les mauvais instants demeurent. Ses hanches lui font vivre un calvaire. Ses doigts sont perclus de douleurs. Sa vue s'est mise à baisser. Elle ne distingue plus aussi clairement qu'avant les formes des objets. Son corps entier s'est détraqué. Son âme est la proie d'un immense tourment. Autour d'elle, rien ne bouge.
Quand elle se regarde dans la glace, elle voit une expression de dégoût et de souffrance sur un visage gris et maigre. Elle a rangé tous les miroirs.
Au début, elle vivait dans l'illusion que sa réclusion serait un rempart contre le bruit et la fureur du monde. Elle sombre seule, sans réconfort. Elle est née en 1876. Elle s'accroche à l'existence, ou est-ce le contraire ?
Elle veut mettre Eduard à l'abri. Elle redoute ce qu'il adviendra le jour où elle disparaîtra. Elle n'a pas confiance en son ex-mari. Elle a caché dans le placard, toutes ses économies, la somme de 80 000 francs suisses en liquide. Elle n'a révélé à personne que sa fortune était là. Elle préfère la savoir ici qu'à la banque. Les banquiers sont des brigands. La boulangère est une voleuse. Le monde entier l'a flouée. Elle ne cesse d'adresser à son ex-mari des lettres l'implorant de lui donner de l'argent. Son ex-mari veut la mettre sous tutelle. Son ex-mari n'a pas de cœur. Qu'adviendra-t-il d'Eduard ?
Hans-Albert parle de venir lui rendre visite quand la guerre sera finie. Depuis combien d'années n'a-t-elle pas vu son fils aîné ? Elle ne possède qu'Eduard dans l'existence. Et Eduard ne possède rien. Eduard est le seul qui ne l'abandonnera jamais. Celui qui ne trahira pas. Tous les deux, à la vie, à la mort.