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Monsieur Carl m'affirme qu'il ignore la raison pour laquelle on m'a délogé de ma famille d'accueil et à nouveau interné au Burghölzli. Cela n'aurait rien à voir avec la mort de mon père. Je suis d'accord avec lui. La disparition de mon père ne change rien à ma vie. En réalité, pour moi, mon père est mort depuis longtemps. Je ne lui en veux pas pour autant. J'ai cessé tout rapport affectif depuis des années.

Gründ a fini par me révéler le pourquoi de mon incarcération récente. Sur le livre d'admission qu'il a pu consulter est inscrit :

Monsieur Einstein a été de nouveau admis au Burghölzli. Le patient ne cesse de circuler autour de la maison et avec ses airs de vagabond, il peut effrayer les visiteurs.

D'abord, je ne vois pas en quoi je peux effrayer qui que ce soit avec mon air de vagabond. Ensuite, je ne circule pas.

Monsieur Carl soutient qu'il a essayé de me maintenir dans ma famille d'accueil en pure perte. Finalement je suis aussi bien ici. Au moins, je suis chez moi. Une famille d'accueil ce n'est pas pareil. On se sent redevable.

Bien sûr le confort de Brughölzli est moins satisfaisant. D'autant que depuis la mort de mon père, on m'a rétrogradé. Je vis dorénavant dans une chambre de catégorie C. Elle se trouve en sous-sol et ne possède pas de fenêtre. Je ne me plains pas. L'essentiel n'est-il pas d'avoir un toit ? Je préfère me sentir à l'étroit qu'à l'étranger. À vrai dire, avoir une fenêtre est aussi un peu dangereux dans mon état. Le vide m'attire. J'ai failli mal y finir à plusieurs reprises.

Monsieur Carl m'a aussi appris une autre nouvelle récemment. Son ami M. Robert Walser, est mort. Disparaître n'est jamais agréable, pourtant, les conditions du décès de M. Robert Walser étaient particulièrement pénibles. Cela ajoutait encore au chagrin de monsieur Carl. L'idéal, semble-t-il, serait de mourir dans son lit. Mais M. Robert Walser était sorti seul, ce jour-là, de son hospice pour faire une promenade dans la forêt. Il a marché dans la neige sans discontinuer durant des heures au milieu des arbres jusqu'à ce que mort s'ensuive. On l'a retrouvé loin de l'hospice, recouvert d'une mince couche blanche. C'est une leçon pour nous tous qui sortons sans autorisation.

Monsieur Carl se sentait coupable parce que d'ordinaire son protégé se promenait à ses côtés. Lui ne l'aurait pas laissé mourir ainsi. Mais il faut laisser le sort décider de lui-même. Certains hommes se battent, résistent. Pour nous autres, lutter est impossible. Nous sommes le jouet du destin et très sensibles au froid.