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Il a quitté Berlin définitivement. Il passera la nuit du 4 au 5 mai 1933 à Zurich. Il veut dire au revoir à son fils avant d'embarquer pour l'Amérique.

Il a rendu son passeport. Il ne sera plus allemand. Il ne marchera plus sous la menace. Il n'entendra plus les clameurs assassines. Il a démissionné de l'Académie de Prusse. Trois mois qu'Hitler est au pouvoir, tous les droits civiques ont été abolis. Les persécutions antijuives ont redoublé de violence. Par milliers, on interne à Dachau. Il connaît bien Dachau. Dans l'enfance, lorsque sa famille vivait à Munich, on allait souvent se promener dans la forêt avoisinante, le dimanche. On allait à Germering. On allait à Starnberg. Il n'ira plus en forêt le dimanche.

Goebbels a mis sa tête à prix. Il est numéro un sur la liste noire des personnalités à abattre. Devant Thomas Mann, Joseph Roth, Ernst Weiss, Walter Benjamin, Alfred Döblin, Arthur Kern. Il vaut 5 millions de marks. Le mois dernier, sur la côte belge où il réside temporairement, deux membres de la Gestapo ont été arrêtés près de son domicile.

Son ami, Michele Besso lui a dit : « Toi et Eduard, vous partagez la même existence. On vous suit comme une ombre. »

Dans quel état retrouvera-t-il Tete ? Quelles seront les dispositions de son fils à son égard ? Les dernières lettres du garçon sont empreintes d'une rage extrême. Le fils voue à son père une haine sans bornes. Dans quelle mesure doit-il prendre ses paroles au mot ? Quelle est la part du vrai et la part de folie ?

Son ami Michele Besso qui vit à Berne permet de conserver le lien entre Teddy et lui. Michele a toujours montré une tendresse particulière pour son fils cadet. Il voit régulièrement Eduard à Zurich, et rend compte, dans ses lettres, de l'état de son fils. Leur correspondance a déjà vingt ans d'âge, elle remplirait des cartons entiers. C'est à Michele qu'il a dédié en 1905 l'article sur la théorie de la relativité. Michele est le premier à avoir lu la formule E = mc2. C'est Michele qui l'a convaincu que, décidément, oui, son intuition était la bonne, le petit fonctionnaire deuxième classe de l'Office de Berne allait révolutionner la physique mondiale. Leurs courriers parlent essentiellement de physique et de mathématiques. Mais, depuis trois années, les lettres de Michele sont émaillées de reproches. Pourquoi ne vient-il pas voir Tete plus souvent ? Pourquoi n'emmène-t-il pas Tete avec lui en Amérique ? Ce garçon a besoin de son père. La plupart du temps, il ne répond pas, laisse passer plusieurs semaines avant de prendre la plume. Besso, qui n'est pas homme à renoncer, revient régulièrement à la charge.

Un jour, peut-être, il emmènera Teddy en Amérique. Un jour, père et fils reprendront la route comme jadis, lorsqu'on partait marcher sur les sentiers de montagnes. Mais par les temps qui courent, le grand voyage n'est pas envisageable. Teddy est incontrôlable. Comment imaginer la traversée de l'Atlantique ? Teddy seul sur un paquebot au milieu de l'océan. Le garçon a déjà tenté par deux fois de sauter par la fenêtre du 62, Huttenstrasse. Mileva et l'infirmier l'ont sauvé de justesse. Comment son fils supporterait-il un voyage de plusieurs jours, et l'appel du vide, l'abîme qui le réclame ? Comment endurerait-il une semaine à bord, aux côtés d'un père qu'il dit haïr plus que tout au monde, rend responsable de son état, de ses moindres échecs ? Offrir un tel voyage vers une mort promise ?

Il peut aussi imaginer l'arrivée à New York. Einstein débarque en Amérique. Les flashes crépitent, les foules s'amassent. Et qui est le garçon à l'air un peu absent, à côté du génie ? Il imagine la une du Time, la photographie du père et du fils, côte à côte. L'article insinuant le doute dans les esprits. L'insistance des journalistes pour interroger son fils. Le désarroi mué en discours délirant. Non, Eduard n'est pas un animal de foire.

Contrairement à l'opinion répandue, l'Amérique n'accueille pas Einstein à bras ouverts. Un groupe de pression important, la Woman Patriot Corporation, mène campagne pour lui interdire le droit d'entrée aux États-Unis. Une pétition organisée en ce sens a rassemblé des milliers de signatures. Le groupe et ses soutiens l'accusent de sympathies communistes. On lui reproche son pacifisme. Le FBI enquête. Son opposition au régime nazi jette le doute sur lui. Ses articles parus dans la presse américaine dès 1925 contre la ségrégation raciale lui valent d'innombrables ennemis. On l'a prévenu, il ne sera pas facile d'obtenir la citoyenneté américaine. Les portes d'Ellis Island commencent à se fermer. L'administration Roosevelt exige pour tout immigrant juif allemand une attestation de bonne conduite délivrée par le gouvernement… nazi ! Le Département d'État refuse l'admission de tout réfugié fiché par la Gestapo.

Sa réponse aux attaques de la Woman Patriot Corporation a fait la une du New York Times : « Jusqu'ici, je n'ai jamais fait l'objet d'un tel rejet de la part du beau sexe, ou si cela m'est arrivé, ce ne fut jamais de tant à la fois. Mais n'ont-elles pas raison, ces citoyennes vigilantes ? Pourquoi ouvrirait-on sa porte à quelqu'un qui dévore les capitalistes sans cœur avec autant d'appétence ? »

Tete en Amérique ? Eduard a besoin de calme. Il faut à ce garçon le spectacle du lac paisible et lointain, les toits de la ville, les montagnes des Alpes. Rien ne doit venir perturber son esprit, enrayer la machine, ajouter un grain de sable au grain de folie.

Michele Besso a tort, Teddy n'a pas besoin de son père actuellement. Sa seule présence nuit à l'équilibre mental de son fils. Il est la cause de quelque chose. Il se voit comme un spectre, un feu follet s'agitant dans l'esprit de Teddy.

Il fait partie de l'imaginaire collectif. Il est l'obsession de Goebbels et du patron du FBI. Le grand mufti de Jérusalem l'a récemment accusé de vouloir, lui, Einstein, détruire la mosquée d'Omar. Il est cette figure écrasante dans un esprit fragile.

Il va dire un dernier adieu à son fils. Il aime Tete plus que tout au monde. Il quitte l'Europe. Sa maison a été pillée par la Gestapo au prétexte qu'elle pouvait receler des armes destinées aux communistes. Il ne reste rien de son passé en Allemagne, rien des heures de gloire, rien des rivages heureux.