La science me laisse libre

Ainsi, les deux camps qui s’affrontaient jusqu’à présent, matérialistes et spiritualistes, ne pourront plus s’exclure s’ils sont cohérents et de bonne foi, car le principe d’incomplétude leur interdit de prétendre détenir chacun toute la vérité. C’est pourquoi je pense que reconnaître la complémentarité des approches scientifique et spirituelle est extrêmement important. Je suis persuadé que la science est loin d’être la seule fenêtre qui nous permette d’accéder au réel. Il serait prétentieux, de la part d’un scientifique, d’affirmer le contraire. La spiritualité, au même titre que la poésie ou l’art, en constitue une autre, complémentaire de la science, pour contempler le monde. Jamais la science ne pourra aller seule jusqu’au bout du chemin. Il nous faut donc faire appel à d’autres modes de connaissance, comme l’intuition mystique ou religieuse (que le bouddhisme appelle « Éveil »), l’art ou la poésie, pour nous rapprocher de la réalité ultime. Les Nymphéas de Monet ou les poèmes de Rimbaud ne nous éclairent-ils pas autant sur le réel que la physique des particules ou la théorie du big bang ?

Je dois reconnaître que ce point de vue est plutôt minoritaire dans le monde scientifique. La majorité de mes collègues ne se posent guère de questions spirituelles, ou en tout cas n’en parlent pas ouvertement. D’autres dressent une cloison étanche entre science et spiritualité. S’ils travaillent à leur science pendant la semaine et vont à l’église le week-end, il ne leur viendra jamais à l’esprit de mettre en regard les deux démarches. D’autres encore n’ont que faire de la spiritualité. Le Prix Nobel de physique américain Steven Weinberg pense que les religions sont à l’origine de bien des maux dans le monde. Il écrit de manière résolument provocante : « Avec ou sans religion, les êtres bons se conduiront bien et ceux qui sont mauvais, mal. Un des grands accomplissements de la science a été, sinon de rendre impossible pour les gens intelligents le fait d’être croyants, tout au moins de leur permettre de ne pas être croyants{46}. » Et de citer les croisades, les pogroms et autres djihads. Mais c’est oublier tout le mal que la « science sans conscience » dont parlait Rabelais a également pu causer à l’humanité et à son écosphère. Ensuite, la religion dont Weinberg parle est une des versions déformées de la spiritualité : les gens qui participaient aux guerres de Religion ne pouvaient assurément être mus par le sentiment de compassion envers autrui qui est à la base de toute tradition spirituelle.

Les relations entre science et spiritualité n’ont sans doute pas fini de soulever bien des débats. Pour ma part, même si la spiritualité m’aide à mieux vivre et à mieux interagir avec ceux qui m’entourent, et si, en vivant mieux, je fais mieux mon travail de chercheur, aucun a priori philosophique n’influe directement sur celui-ci. Mon principal sujet de recherche est la formation et l’évolution des galaxies, celles des galaxies naines en particulier, et ce n’est pas le fait de parier ou non sur un principe créateur qui peut affecter mes découvertes. Ma démarche spirituelle intervient sur de tout autres plans.

Plus que jamais, la science me laisse libre.