La mélodie secrète de l’univers
Ainsi, la science va de paradigme en paradigme. Ce faisant, nous rapproche-t-elle de la vérité ? Je pense que oui. En cela, je suis en désaccord avec Kuhn qui rejette la notion d’un but de la science (même s’il accepte celle de progrès). Pour moi, la science tend vers un but bien déterminé qui est la vérité. Elle y tend de manière asymptotique, c’est-à-dire qu’elle s’en approche toujours plus, sans jamais l’atteindre. Ainsi, la façon dont est décrit le réel dans la théorie de la relativité d’Einstein est plus proche de la vérité que celle de la théorie de Newton, mais peut-être moins complète qu’elle ne le serait dans une future théorie de gravité quantique qui unifierait la relativité avec la mécanique quantique. La théorie du big bang qui décrit la naissance et l’évolution de l’univers est certainement plus sophistiquée et plus proche de la réalité que l’univers géocentrique de Ptolémée ou que celui de Copernic dont le Soleil était le centre. Un paradigme qui en remplace un autre ne rend pas nécessairement l’ancien obsolète. Ainsi, je l’ai dit, le paradigme einsteinien a dû incorporer tous les acquis du paradigme newtonien quand les vitesses sont infimes comparées à celle de la lumière et quand l’intensité de la gravité n’est pas trop grande.
L’univers du big bang est le dernier en date d’une longue série inventée par l’homme, commençant avec l’univers magique, et passant par les univers mythique, mathématique et géocentrique. Il ne sera certainement pas l’ultime univers sorti de l’esprit humain : il serait bien étonnant que nous ayons le mot de la fin, que nous soyons les élus qui perceront le secret de la mélodie secrète du monde. Il y aura dans le futur une longue série d’univers qui se rapprocheront toujours plus du véritable Univers. Mais atteindrons-nous jamais le but final, parviendrons-nous jamais à la Vérité ultime, où l’Univers nous sera révélé dans toute sa splendeur ? Je ne le pense pas. La science en progressant découvre ses propres limites. L’acte même d’observer modifie la réalité, nous enseigne la mécanique quantique. Le théorème d’incomplétude du mathématicien autrichien Kurt Gödel implique qu’il existe, en mathématiques tout au moins, des limites au raisonnement rationnel. La réalité captée à l’aide de nos instruments de mesure est inévitablement interprétée et modifiée par notre cerveau, avec nos « préjugés » et paradigmes.
Si l’Univers nous est à jamais inaccessible, si sa mélodie reste à jamais secrète, est-ce une raison pour se décourager, pour abandonner la quête ? Je ne le crois pas. L’homme ne pourra en aucun cas échapper à ce besoin urgent d’organiser le monde extérieur en un schéma cohérent et unifié. Après l’univers du big bang, il continuera à en créer d’autres, qui se rapprocheront toujours plus de l’Univers sans jamais l’atteindre, mais qui illumineront et magnifieront son existence.