« Examinez la validité de mes enseignements… »

Mon but, en voulant confronter les approches scientifique et bouddhiste du réel, n’est pas d’imprimer à la science des allures de mysticisme, ni de justifier les enseignements du bouddhisme par les découvertes scientifiques. La science fonctionne parfaitement bien et atteint le but qu’elle s’est fixé – la connaissance des phénomènes et la découverte des lois physiques qui règlent leur comportement – sans aucun besoin d’un support philosophique ou spirituel. Le bouddhisme est la science de l’Éveil – l’accès à la connaissance suprême –, et que ce soit la Terre qui tourne autour du Soleil ou le contraire, ou que l’univers ait débuté dans un big bang ou qu’il existe de tout temps ne change rien à l’affaire. Parce que la science et le bouddhisme représentent l’un comme l’autre une quête de la vérité, dont les critères sont l’authenticité, la rigueur et la logique, leurs manières d’envisager le réel ne devraient pas déboucher sur une opposition irréductible, mais au contraire sur une harmonieuse complémentarité. Pour moi, explorer leurs convergences et divergences était avant tout une recherche de cohérence intellectuelle : si deux systèmes de pensée valides prétendent décrire le même réel, ils doivent nécessairement se rencontrer quelque part ; s’il n’existe aucun point de convergence, un des systèmes de pensée ou tous deux sont erronés. Comme le physicien allemand Werner Heisenberg l’a écrit : « Je considère que l’ambition de dépasser les contraires, incluant une synthèse qui embrasse la compréhension rationnelle et l’expérience mystique de l’unité, est le mythos, la quête, exprimée ou inexprimée, de notre époque{31}. »

Au terme de mon dialogue avec Matthieu Ricard, je dois dire mon admiration accrue pour la manière dont le bouddhisme analyse le monde des phénomènes, de façon profonde, originale, et non dogmatique. En dépit de méthodes d’investigation du réel très différentes, le bouddhisme, comme la science, repose sur une base empirique. En science, nous devons rejeter ou modifier tout concept ou théorie qui n’est pas en accord avec les données expérimentales. De même, le bouddhisme doit accepter tout fait, qu’il ait été découvert par la science ou par l’intuition contemplative, même si celui-ci n’est pas en accord avec ses enseignements. Le dalaï-lama a déclaré que si la science devait démontrer que le bouddhisme s’est trompé sur certains aspects, il accepterait son verdict.

Le bouddhisme est fondé avant tout sur l’expérience directe. Il n’est pas figé dans des dogmes dont il ne saurait s’écarter sous peine de remettre en cause ses fondements mêmes. Il est prêt à accepter toute vision de la réalité qui satisfasse aux critères de la vérité authentique. Le Bouddha lui-même mettait ses disciples en garde contre le danger d’une foi aveugle et dogmatique : « Examinez, disait-il, la validité de mes enseignements comme vous examineriez la pureté d’une pépite d’or, en la frottant contre une pierre, en la martelant ou en la faisant fondre. N’acceptez pas ce que je dis par simple respect pour moi. » Il ne s’agit donc pas de croire, mais de savoir. Bouddha n’est pas Dieu, mais un être humain qui a atteint l’Eveil. Il se présente plutôt comme un guide. Il nous indique la Voie et c’est à chacun de nous de parcourir ce chemin afin d’atteindre l’Eveil et l’état de bouddhéité. Il ne peut le faire pour nous. Son enseignement n’est donc pas dogmatique, mais se présente davantage comme un carnet de route.

Comme la science, donc, le bouddhisme repose sur une base empirique. Ce qui peut paraître étonnant au premier abord l’est moins quand on est conscient que la notion de « base empirique » n’a pas tout à fait la même signification dans les deux domaines. Le bouddhisme en a une conception beaucoup plus large. Quand il parle d’évidence empirique », il ne veut pas seulement évoquer les observations perçues par nos sens et nos instruments de mesure, comme en science, mais il inclut aussi celles acquises par la méditation et la contemplation. En d’autres termes, le domaine d’investigation du bouddhisme ne se limite pas au monde objectif, il englobe aussi le monde subjectif du vécu et de l’expérience intérieure. Pour les sciences naturelles, seul le savoir objectif à la troisième personne a du sens. Elles excluent d’emblée tout phénomène vécu de manière subjective ainsi que tout phénomène immatériel, tandis que pour le bouddhisme, l’expérience subjective et immatérielle est essentielle. Alors qu’une science naturelle s’appuie sur des mesures de phénomènes physiques dans le monde extérieur et sur des équations mathématiques, pour la science de l’esprit qu’est le bouddhisme, une hypothèse peut être vérifiée ou éliminée par l’expérience intérieure. Ainsi, nous pouvons vérifier à travers cette dernière que la malveillance, la jalousie, le désir et l’envie ne procurent aucun contentement durable, mais engendrent au contraire la souffrance. A contrario, nous pouvons constater les effets bénéfiques de certains sentiments comme la générosité, la patience ou l’amour.

La méthode bouddhiste commence par l’analyse et fait souvent appel à des « expériences de pensée » qui sont irréfutables sur les plans logique et conceptuel, même si elles ne sont pas menées dans la réalité physique. Par exemple, le bouddhisme analyse les caractéristiques du moi jusqu’à comprendre que ce moi n’est qu’une étiquette mentale. Les expériences de pensée sont aussi fréquemment utilisées en science. Elles ont été souvent mises en œuvre par Einstein et d’autres grands physiciens, non seulement pour démontrer des principes physiques, mais aussi pour mettre en évidence des résultats paradoxaux dans l’interprétation de certaines situations physiques par exemple. Ainsi, pour étudier la nature du temps et de l’espace, Einstein s’est demandé comment le monde lui apparaîtrait s’il chevauchait une particule de lumière, fendant l’espace à trois cent mille kilomètres par seconde ; pour réfléchir sur la nature de la gravité, il s’est représenté dans un ascenseur en chute libre. Pour démontrer les paradoxes soulevés par une interprétation probabiliste du réel de la mécanique quantique, le physicien autrichien Erwin Schrödinger a quant à lui imaginé le célèbre chat à la fois mort et vivant{32}.