Où l’on voit Goebbels assister à un match de
boxe
opposant un Aryen à un Noir
Joseph Goebbels aimait le silence à la fin d’une symphonie, ce moment magique où l’auditoire conquis savoure les dernières notes encore suspendues dans l’air avant d’applaudir. Cette répétition de l’hymne olympique de Richard Strauss, à laquelle il avait tenu à assister pour ne rien laisser au hasard, était concluante. « Le gars sait composer », se dit-il en songeant à l’effet que l’oeuvre aurait sur le public le jour de l’ouverture des Jeux. Il appréciait le talent de Strauss qui l’avait d’ailleurs soutenu dans l’affaire Furtwängler-Hindemith1, mais le compositeur manquait de caractère et était tombé en disgrâce pour avoir tenu des propos imprudents à l’égard du régime dans une lettre à son ami Stefan Zweig – encore un Juif ! – interceptée par la Gestapo et pour avoir commandé à ce librettiste autrichien le livret de son nouvel opéra Die schweigsame Frau… Alors qu’il sortait de la Philharmonie, un artiste aborda Goebbels, le sourire aux lèvres. Le ministre ne le salua pas : d’après un rapport confidentiel, l’énergumène entretenait une liaison avec un journaliste connu. Or, Goebbels ne supportait pas les homosexuels et n’hésitait pas à les faire arrêter sur la base de l’article 175 du Code pénal qui punissait cette « déviance ». Un mois plus tôt, un grand procès de moeurs s’était tenu à Berlin et avait conduit à la condamnation de plusieurs prêtres catholiques pour immoralité, malgré les protestations de l’Eglise, outrée par ce qu’elle considérait comme un complot. « Ce pédé ne perd rien pour attendre », songea-t-il en s’engouffrant dans sa voiture.
— Où va-t-on ? lui demanda son chauffeur.
— A la maison. Le match de boxe opposant Max Schmeling au Nègre va bientôt commencer.
La Mercedes démarra et prit la route menant à la villa du ministre à Schwanenwerder, près du lac de Schwielow, dans les environs de Berlin.
Il était 3 heures du matin quand le combat commença. Sur le ring du Yankee Stadium de New York, deux magnifiques boxeurs se faisaient face : d’un côté, Max Schmeling, l’Allemand, 1,85 mètre de muscles, champion du monde des poids lourds de 1930 à 1932 ; de l’autre, Joe Louis, l’Américain, 1,88 mètre, surnommé The Brown Bomber – « le Bombardier brun » – pour la puissance de ses coups et la couleur de sa peau. Goebbels alluma l’imposant poste de radio trônant dans le salon et, debout, commença à écouter le journaliste Arno Hellmis qui commentait le match. A ses côtés, Magda et une invitée de marque, Anny Ondra, l’épouse de Schmeling, une actrice tchèque qui avait tourné sous la direction de Carl Lamac et d’Alfred Hitchcock avant d’épouser le boxeur. Elle ressemblait à une poupée, avec sa robe blanche, ses cheveux blonds frisés sur les côtés, ses traits délicats, ses grands yeux surmontés de sourcils bien dessinés et sa bouche en forme de coeur. « Elle est magnifiquement naïve », songea le ministre quand, heureuse d’apprendre que son mari prenait le dessus sur son adversaire, elle serra les poings comme si elle se trouvait elle-même sur le ring. Comment résister au charme de cette comédienne ? Goebbels était obsédé par les femmes. « N’importe quelle femelle m’excite jusqu’au sang. J’erre comme un loup affamé », admettait-il en riant. Conscient que ni son infirmité ni son physique ingrat ne lui permettraient de les séduire, il abusait de son pouvoir pour attirer dans son lit les starlettes désireuses de faire carrière au cinéma. Depuis le départ de Schmeling pour les Etats-Unis, il s’était arrangé pour rencontrer Anny Ondra à quatre reprises. Il n’avait certes pas la superbe de Max, mais il avait de l’esprit, ce dont le boxeur était certainement dépourvu. Avec sa verve habituelle, il racontait à l’actrice toutes sortes d’anecdotes qui la faisaient rire aux éclats – ce qui, croyait-il, la lui rendait plus accessible.
— Le Nègre est un boxeur en pleine ascension, observa-t-il en posant le coude sur la radio. Il paraît qu’il n’a jamais encore connu la défaite. Mais rassurez-vous, Max n’en fera qu’une bouchée !
— Le croyez-vous vraiment ? minauda Anny, les yeux remplis d’espoir et de crainte.
— Vous verrez, répondit le ministre en lui pressant l’épaule d’un geste protecteur. Le Nègre ne perd rien pour attendre !
Rapidement, le match tourna à l’avantage de l’Allemand. « Le Nègre affiche un rictus nerveux, commentait Arno Hellmis. Il ne sait plus quoi faire contre un boxeur en excellente condition. Max Schmeling est en train de démontrer aux Américains que nous savons nous battre. » Avec une vaillance hors du commun, Joe Louis résista longtemps aux assauts de son adversaire. Au douzième round, la vue brouillée par les coups et les projecteurs, l’Américain finit pourtant par s’écrouler. « Max l’a terrassé ! annonça Hellmis à des millions d’Allemands. Bravo Max ! Bravo Max ! Le Nègre est à terre, il ne se relèvera plus. Aus ! Aus ! Aus ! » Fou de joie, Goebbels se jeta dans les bras d’Anny Ondra pour la féliciter.
— Calme-toi, Joseph, lui chuchota Magda, visiblement agacée par cet excès de zèle.
— Mais tu ne te rends pas compte ? répliqua-t-il avec enthousiasme. Max symbolise pour nous la toute-puissance nazie, la victoire de l’Aryen sur le Noir. C’est de bon augure pour les Jeux !
De retour dans sa chambre, après avoir baisé la main de son invitée et embrassé sa femme sur la joue, Goebbels s’assit à son bureau, prit son stylo et consigna dans son journal le compte rendu de la journée :
Au 12e round, Schmeling a mis le Nègre K.-O. Merveilleux. Un combat spectaculaire et excitant. Schmeling s’est battu pour l’Allemagne et il a vaincu. Le Blanc contre le Noir, et le Blanc était un Allemand.
Satisfait, il se déshabilla et s’allongea sur son lit. L’idée que Mme Schmeling dormait sous le même toit que lui, en petite tenue, peut-être complètement nue, l’excita au plus haut point. Il eut la tentation de s’introduire dans sa chambre, dont il conservait la clé, mais il se ravisa, moins par crainte du scandale que par peur de devoir rendre des comptes à son vigoureux mari. « L’avantage du rêve, se dit-il en fermant les paupières, c’est qu’il ne connaît pas de censure. » Et il rêva, toute la nuit, qu’elle se donnait à lui.
1- Chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin et directeur de la Berliner Staatsoper, Furtwängler avait pris la défense du compositeur Paul Hindemith, victime de la censure nazie en raison d’une oeuvre considérée comme « culturellement bolchevique ». Le 3 décembre 1934, Goebbels l’informa que le Führer attendait sa démission. Furtwängler obtempéra le lendemain.