Où l’on voit Jesse Owens
s’inscrire à l’université de l’Ohio
— Il est temps de changer d’air, décréta David Albritton. Toutes les universités du pays te convoitent et te proposent des bourses d’études…
— Tu as raison, Dave, répondit Jesse Owens. Mais tu oublies Charles Riley. Il ne peut pas me suivre partout !
Assis sur un banc, sous un immense peuplier, les deux amis devisaient en fumant une cigarette.
— Lui-même t’encourage à aller de l’avant. Tu ne peux tout de même pas continuer à végéter à la Cleveland High School !
— Pourquoi pas ? Nous avons obtenu d’excellents résultats à Cleveland. Tu oublies notre victoire éclatante aux championnats interscolaires de 1933 ?
— Oui, mais lors des qualifications aux jeux Olympiques de Los Angeles, tu as été battu par Ralph Metcalfe qui bénéficie à l’université de Marquette d’un grand nombre de facilités dont tu es privé ! Nous devons mettre toutes les chances de notre côté si nous voulons aller loin dans la compétition…
Jesse baissa la tête et réfléchit un long moment.
— Tu as raison, admit-il enfin, le coeur gros. Nous ferions mieux de partir.
Il ferma les yeux et revit son père, Henry, au moment de quitter Oakville. « Tout départ est déchirure, mais aussi espérance », pensa-t-il en se mordant les lèvres.
Le soir même, Jesse se rendit chez son entraîneur. Il le trouva dans le garage de sa maison, en train de réparer sa vieille Ford.
— Elle marche toujours ? lui demanda-t-il en riant.
— Ouais, marmonna Charles Riley. Mais pour combien de temps encore, je ne sais pas ! Les pièces de rechange se font rares, je la rafistole du mieux que je peux, mais un jour, elle va rendre l’âme, c’est sûr !
— J’espère qu’elle ne te lâchera pas au milieu d’une autoroute !
— Je l’espère aussi, soupira-t-il en essuyant ses mains couvertes de graisse sur sa salopette bleue.
Jesse secoua la tête. L’homme était si fidèle en amitié qu’il n’arrivait même pas à se séparer de son tacot. Prenant son courage à deux mains, il lui annonça à voix basse :
— Je m’en vais, coach.
— Comment ? fit l’entraîneur en s’approchant de lui pour mieux entendre.
— Je m’en vais, coach. Je quitte Cleveland.
Charles Riley ôta ses lunettes et considéra son poulain en plissant ses yeux de myope.
— Je redoutais cette heure, Jesse, mais je ne peux pas te retenir. Un grand destin t’attend, les jeux Olympiques t’appellent, et je ne suis qu’un pauvre bougre tout juste bon à entraîner des écoliers…
— Ne dis pas ça, coach. Tu as formé les meilleurs athlètes du pays. Je n’oublierai jamais tout ce que tu as fait pour moi.
— L’essentiel est que tu tiennes toujours compte de mes conseils, Jesse. Et que tu ne cesses jamais de croire en toi.
Il marqua une pause, puis demanda :
— Où iras-tu ?
— Je ne sais pas encore. Je pense à l’Indiana, au Michigan ou à l’Ohio. Je choisirai l’université qui embauchera mon père : il est toujours sans travail.
— C’est tout à ton honneur, Jesse, de songer à ton père. Mais pense aussi à toi, tu as une femme, une fille, tu ne peux pas hypothéquer ton avenir à cause de ton père… Si tu as le choix, opte pour l’université de l’Ohio.
— Pourquoi l’Ohio ?
— Elle compte un excellent entraîneur nommé Larry Snyder : il s’occupera bien de toi !
Sur ces mots, Charles Riley s’approcha de Jesse et le serra très fort dans ses bras en sanglotant comme un enfant.
— Pleure pas, coach, pleure pas !
L’entraîneur ferma les yeux et balbutia d’une voix émue :
— La prochaine fois, ce sera de joie, Jesse, parce que tu auras gagné.
*
David Albritton aimait la vitesse. Pied au plancher, il filait à toute allure sur l’autoroute. Assis à ses côtés, le visage fouetté par le vent, Jesse Owens songeait à Ruth, à Gloria, à ses parents, et à la nouvelle vie qui s’ouvrait devant lui.
— Nous nous arrêterons à Kokomo, décréta Dave. Demain matin, nous nous rendrons à l’université de l’Indiana pour voir ce qu’on nous y propose !
Dix minutes plus tard, les deux amis mettaient pied à terre et pénétraient dans un motel. Le réceptionniste, un Blanc ventru à l’haleine avinée et aux joues couperosées, les accueillit sans ménagement :
— Dehors ! maugréa-t-il en balayant l’air du revers de la main. On n’accepte pas les Noirs !
— Mais nous avons besoin d’une chambre, protesta Dave. Où dormirons-nous ?
— A la belle étoile ou dans votre bagnole, ce n’est pas mon problème.
— Pourquoi êtes-vous si agressif ? demanda Jesse. Nous sommes deux étudiants inoffensifs…
— N’êtes-vous pas au courant de ce qui s’est passé en ville hier soir ?
— Non, répondit Dave en hochant la tête. Nous n’étions pas là.
— Un Noir a été lynché par des Blancs. Ce crime a mis le feu aux poudres. La population est nerveuse, je ne veux pas d’histoires !
Jugeant qu’il ne servait à rien d’insister, Jesse prit Dave par le coude et l’entraîna vers la voiture.
— Tu aurais dû protester, Jesse. Il n’a pas le droit de nous foutre à la porte comme ça… Fallait pas se laisser faire !
Conciliant de nature, Jesse refusait de répondre à la violence par la violence.
— That’s the way it is, champ, répliqua-t-il en enfonçant les mains dans ses poches. You do what you can1 !
— Cette ville n’est pas pour nous, décréta Dave d’un ton amer. Allons plutôt dans le Michigan !
L’université du Michigan fit une proposition intéressante à Jesse Owens, assortie d’une offre de travail pour son père. Mais il la déclina, préférant intégrer l’université de l’Ohio selon les conseils de Charles Riley.
— Où habiterons-nous ? lui demanda Dave en remplissant le formulaire d’inscription.
— Nous logerons en compagnie d’autres étudiants noirs dans une maison située dans la East 11th Avenue : les dortoirs du campus sont strictement réservés aux étudiants de couleur blanche.
Albritton secoua la tête.
— Tu le dis comme si ça allait de soi, tu acceptes les discriminations sans la moindre révolte… Tu me parais trop fataliste, Jesse.
Son ami haussa les épaules.
— Surmonter l’humiliation, Dave, c’est aussi une forme de victoire.
1- « C’est ainsi que sont les choses. On fait ce qu’on peut ! »