14

 

Le couloir à l’extérieur de la salle d’interrogatoire était plongé dans l’obscurité, et il faisait trop sombre pour que Ned ou son coéquipier puisse distinguer ce qui sortait de la salle des inspecteurs, quelques portes plus loin. Les deux hommes étaient nerveux, ils s’attendaient à n’importe quoi. Au pire. Pourtant, alors que Grier commençait à tirer, Ned reconnut Anna, juste à temps pour se jeter contre son coéquipier et le déséquilibrer.

Les balles cinglèrent le mur et creusèrent un trou d’un mètre de large dans le plâtre. Des éclats volèrent et ricochèrent dans le couloir. La plainte d’Anna se confondit avec la détonation, se prolongea à travers ses échos assourdissants.

— T’es dingue ou quoi ? hurla Ned en poussant Grier de côté.

— Merde, Ned. Je pensais pas…

Mais Ned n’écoutait pas. Il courut vers Anna et la retint tandis qu’elle oscillait contre le chambranle de la porte, puis il la serra contre lui de son bras libre.

Grier s’approcha derrière lui.

— Ned, je…

— Là, là, détends-toi, chuchotait Ned dans l’oreille d’Anna. Tout va bien se passer.

Il tourna la tête pour jeter un regard à son coéquipier.

— Ned…

— Ça va, Ernie. Personne n’a été blessé.

— Ouais, mais…

Grier essuya la sueur sur son front ; il tenait mollement son fusil à pompe dans son autre main, le canon pointé vers le sol.

— Je suis tellement à cran, j’ai déconné…

— Tout déconne à pleins tubes pour le moment, mon vieux.

— C’est pas une excuse. Merde, j’aurais pu la tuer.

Ned serra Anna plus fort contre lui. Penser qu’elle aurait pu être blessée lui donnait des nausées. D’abord Jack et maintenant…

— Le… le visage…, marmonna Anna contre son épaule. Le visage de Jack dans le parquet…

Ned et Grier échangèrent un regard.

— Je vais vérifier ça, dit Grier.

Il passa près d’eux et franchit le seuil pour regarder avec effarement l’océan de papier qui recouvrait le sol de la salle des inspecteurs. Ça allait à peu près vers l’entrée de la pièce, mais, quelques pas plus loin, les feuilles de papier lui arrivaient à mi-cuisse.

— Tu as vu ça ? dit-il doucement à son coéquipier. Il pourrait y avoir n’importe quoi sous cette merde, ajouta-t-il.

— Que s’est-il passé ? demanda Ned à Anna.

Elle prit une inspiration frémissante et s’écarta de lui pour s’appuyer contre le mur.

— Je… je me suis endormie, dit-elle. Dans la salle des inspecteurs. Et ensuite… (Elle se passa les mains sur le visage.) Ensuite j’étais ici avec toutes ces feuilles de papier… et elles n’arrêtaient pas de s’amonceler.

Grier se pencha pour ramasser une feuille. Il la tint en l’air afin que Ned puisse la voir également. Elle était noircie de mots, la même phrase répétée maintes et maintes fois, à n’en plus finir.

 ne me faites plus souffrir…

— C’est… c’est l’écriture de Beth, murmura Anna.

— Tu as dit quelque chose à propos de Jack… que son visage était… dans le parquet ?

Anna acquiesça avec lassitude et montra du doigt un coin de la pièce.

— Tu vas penser que je suis complètement folle.

— Alors que je me trouve dans cet endroit ? rétorqua Ned. Ça m’étonnerait !

Anna serra les bras autour de son corps et prit une autre inspiration profonde. Elle souffla lentement. Ned se rendit compte qu’elle commençait à se remettre de ce qui l’avait terrifiée. La peur se lisait toujours dans ses yeux, la faisait frissonner, mais Anna reprenait le dessus. Elle était coriace. Exactement comme son frère.

— Jack était là-bas, dit-elle. Son visage… il a surgi là-bas. Comme s’il sortait de la moquette. Uniquement son visage.

Ned voulut la serrer contre lui à nouveau, puis se ravisa. Elle devait d’abord surmonter cela, toute seule. Ses doigts devinrent blancs, là où ils agrippaient ses bras, mais à part cela elle tenait le coup.

— Il… il m’a parlé, Ned. Il a dit qu’il m’attendait ici afin de m’avertir. Il m’a dit de ficher le camp d’ici.

Elle continua et raconta ce que le visage dans la moquette lui avait dit. Sa voix devenait plus assurée au fur et à mesure qu’elle parlait. Lorsqu’elle eut terminé, elle leur lança un regard qui, Ned le comprit, les suppliait de dire « Ne t’en fais pas. Ce n’était qu’un rêve. Rien n’est réel ici ».

Mais ils ne pouvaient pas lui dire ça.

Des gens mouraient ici.

Ils mouraient pour de vrai.

— Je pense que nous avons deux possibilités, dit finalement Ned. Nous restons ici et nous attendons de nous réveiller, ou bien nous partons à la recherche de ce qui contrôle ce foutu bazar, quoi que ce soit.

Anna se redressa et s’écarta du mur.

— Je n’attends pas ici, dit-elle.

Grier approuva d’un signe de la tête.

Ned ne pensa même pas à s’insurger contre la décision d’Anna. Il n’avait aucunement l’intention de la laisser seule dans cet endroit. Et s’ils se contentaient d’attendre ici, comment savoir qui se réveillerait le premier ? Ce pouvait être n’importe lequel d’entre eux. Ernie et lui pouvaient très bien se réveiller, et constater qu’ils avaient abandonné Anna. Mais c’était le frère d’Anna qui était mort ici. Elle méritait de rendre la pareille à celui qui avait tué Jack.

— Tu sais t’en servir ? demanda-t-il en lui tendant son pistolet.

Anna acquiesça, mais elle ne prit pas l’arme.

— Les règles sont totalement différentes ici, déclara Ned. Nous ne pouvons pas agir comme nous le ferions dans notre monde.

Anna prit la feuille de papier que Grier tenait toujours dans sa main et elle la montra à Ned.

 ne me faites plus souffrir…

— Tu te rappelles ce que Jack a dit ? C’est ici que les victimes attendent pour se venger.

— Nous sommes des victimes, nous aussi.

Anna secoua la tête.

— Si nous sortons de ce bâtiment, uniquement dans l’intention de nous venger, alors nous ne vaudrons pas mieux que les gens qui ont créé cet endroit. Lis ce qui est écrit ici, Ned, « Ne me faites plus souffrir. » C’est un appel à l’aide… pas une menace.

— Des gens meurent ici, intervint Grier. Des gens comme ton frère, qui n’avait jamais fait de mal à personne.

— Il a raison, Anna, ajouta Ned.

— Jack a dit que les faibles étaient forts ici, répliqua Anna. Est-ce que vous comprenez ce que cela signifie ? La violence ne sert à rien.

Son regard quitta le visage de Ned pour se poser sur son coéquipier. Ses mains se levèrent pour frotter à nouveau son visage. Ce geste familier suscita une douleur en Ned. C’était encore si difficile de concevoir que Jack était parti pour toujours.

Anna plia la feuille de papier et la glissa dans une poche de sa jupe.

— Nous devrions plutôt penser à aider ceux que nous trouverons ici, dit-elle.

— Même s’ils ont tué ton frère ? demanda Grier.

Anna déglutit avec difficulté, puis acquiesça.

— Même… même dans ce cas, murmura-t-elle.

— Alors on attend qu’ils rappliquent et qu’ils nous liquident, nous aussi ? (Le regard de Grier alla d’Anna à son coéquipier.)

— Non, fit Anna. Nous partons à leur recherche.

— Et lorsque nous les aurons trouvés ?

Comme Anna ne répondait pas, Ned prit la suite.

— Trouvons-les d’abord, déclara-t-il.

Il n’était pas si sûr d’être d’accord avec Anna, son intention de pardonner et d’aider – pas maintenant, pas dans cet endroit – mais il voulait bien attendre et voir ce qu’ils trouveraient. Il marcha en tête tandis qu’ils sortaient du commissariat.

Les ascenseurs ne fonctionnaient pas, aussi prirent-ils les escaliers jusqu’au hall. Des monceaux d’ordures recouvraient le sol, et par endroits ils étaient obligés de les contourner. Au-dehors, le ciel fuligineux s’était assombri avec la tombée de la nuit. L’air avait toujours cette saveur métallique, où se mêlaient de temps en temps des bouffées d’odeurs de pourriture apportées par le vent.

Les rues paraissaient désertes, pourtant tous trois avaient l’impression qu’on les observait. Il leur semblait entrevoir des mouvements furtifs aux fenêtres sans vitres des immeubles environnants. Des visages blêmes s’esquivaient. Des formes spectrales se glissaient vers des renfoncements de porte et disparaissaient lorsque l’un d’eux regardait dans leur direction.

— On commence par où ? Vous avez une idée ? demanda Grier.

Ned et Anna regardèrent vers le nord-est. Là-bas, il y avait une lueur dans le ciel, assez intense pour faire ressortir les panaches de fumée qui s’élevaient en spirales. La fumée était épaisse et noire, visible malgré le ciel assombri par la nuit. Une rafale de vent fétide venant de cette direction leur apporta l’odeur du feu.

— J’ai l’impression que quelqu’un nous a envoyé un carton d’invitation, dit Ned.

Chacun d’eux pensa aux corps carbonisés qui étaient apparus dans leur monde.

— Prière de répondre et cramer, grommela Grier.

— Un vote est-il nécessaire ? demanda Ned.

Anna lui lança un regard.

— Tu crois que nous avons le choix ?

Ned secoua la tête. Les deux hommes soulevèrent leurs fusils et se mirent de part et d’autre d’Anna, puis tous les trois commencèrent à se diriger vers le lieu de l’incendie.