8

 

Jack secoua la tête pour refuser la bouteille de bourbon que le clochard lui tendait. Des illusions, pensa-t-il. Cet endroit produisait des illusions à seule fin de lui brouiller les idées.

Le clochard était-il réel ? Était-il un autre rêveur, venu du monde où Ottawa était toujours une métropole prospère, la capitale nationale, et non cette ville en ruine ? Ou bien était-il une partie de l’ange, couché sur ce tas d’ordures, à passer sa musique ? Le pistolet ne tremblait pas dans sa main, pointé sur le clochard.

— Qui êtes-vous ? demanda Jack.

— Juste un type ordinaire. Un macchabée de plus qui essaie de faire avec.

Il but une gorgée de Jack Daniel’s, posa la bouteille près de son genou où elle ne basculerait pas, et sortit de ses poches l’attirail pour se rouler une cigarette.

— Je m’appelle Buddy Dempsey, enfin… je m’appelais, ajouta-t-il.

Il secoua une petite blague et fit tomber du tabac sec dans le pli du papier à cigarette. Il roula la clope d’une seule main et la glissa au coin de sa bouche, puis tapota ses poches, cherchant une boîte d’allumettes.

— T’es nouveau ici, m’est avis, reprit-il. T’as une allumette ?

Jack secoua lentement la tête. Il n’était pas sûr d’être prêt pour cette conversation.

Buddy Dempsey.

Un macchabée de plus qui essaie de faire avec…

— Alors comme ça, tu es mort ? demanda-t-il.

— Moi, j’appelle ça un mode de vie alternatif.

Dempsey farfouilla dans les ordures tout en parlant et trouva un briquet Bic. Il alluma sa cigarette et souffla un petit nuage de fumée gris-bleu.

— De la bonne gnôle et une sèche, déclara-t-il. Merde, que demander de plus ?

— Il y a cette femme, commença Jack.

Dempsey secoua la tête.

— Trop tard pour les femmes, maintenant. J’suis trop vieux et trop mort, ah ah !

Jack finit par baisser le P .38, mais il le garda près de sa cuisse au lieu de le remettre dans son étui.

— Écoute, dit-il. Il faut que je sache…

— Tu trouveras deux catégories d’individus ici, l’interrompit Dempsey. Ceux qui rêvent et ceux qui sont morts. Moi, eh bien, j’me suis endormi dans une ruelle là-bas, une nuit, l’hiver dernier. Quand j’me suis réveillé, tout le monde avait disparu et la ville ressemblait foutrement à ce qu’elle est maintenant.

— Il n’y a personne d’autre dans le coin ? demanda Jack.

Il avait l’impression de se trouver dans l’un de ces films européens dont Anna raffolait – le genre où rien ne semblait se passer et où rien ne semblait avoir un sens.

— Sais vraiment pas comment ça marche, dit Dempsey. Je vois des gens de temps à autre – la plupart rêvent, tu piges ? Tu les vois marcher au milieu de la chaussée, complètement déboussolés parce qu’y a rien dans les parages, et puis v’lan ! (Il fit claquer ses doigts.) Ils disparaissent brusquement. Ceux-là, c’est ceux qui rêvent. Les morts… ils sont ici juste un moment et pis ils s’en vont.

— Pour aller où ?

— Le sais foutrement pas, et j’ai pas l’intention de les suivre pour le découvrir. Le vieux Buddy Dempsey, il trouve que les choses sont très bien comme ça. J’ai pas besoin de manger. J’ai ma gnôle, j’ai mes clopes. J’ai juste à aller me servir dans des magasins et des endroits où on m’interdisait d’entrer quand j’étais vivant. Alors ça me convient tout à fait.

— Que veux-tu dire par « ils s’en vont » ?

Dempsey se toucha la poitrine.

— Tu as une sensation là-dedans… un genre de traction qui te donne envie de te lever et de partir. Et ils font tous ça. Moi, j’ai calmé cette envie avec la gnôle. À tel point que je la sens pratiquement plus jamais.

— Cette musique que tu passais… ?

— Ça aussi, ça aide. (Dempsey retira la cassette du lecteur et lut l’étiquette.) C’est un vieux Willie Nelson… de l’époque où il était encore une espèce de hors-la-loi.

Il lui lança la cassette. Jack l’attrapa de la main gauche et l’examina.

— C’est ce que tu écoutais tout à l’heure ?

C’était l’étiquette rouge des vieux CBS. « The Red-Haired Stranger », interprété par Willie Nelson.

— Bon sang, d’où tu viens pour ne pas connaître Willie Nelson ? voulut savoir Dempsey.

Jack secoua la tête.

— Ce que j’ai entendu…

Était une musique différente.

Composée dans le studio de Chad Baker.

Des voix au lieu d’instruments.

De la souffrance dans chaque note.

Les murs couverts de graffitis de la boutique de disques vacillèrent.

Scintillement.

Et Jack se trouva dans les plaines mortes. La musique le traversait et le brûlait, elle était si forte que ses yeux se mirent à larmoyer.

Scintillement.

La boutique était réapparue et le vieux clochard le regardait d’un air bizarre. Jack se passa une main sur le visage. Il continuait d’entendre un écho de la musique, telle l’image rémanente de la lumière lorsqu’une pièce est brusquement plongée dans l’obscurité. Dempsey s’envoya une rasade de bourbon.

— C’est comme ça qu’ils s’en vont, déclara-t-il. Exactement comme ça. Leurs yeux deviennent vitreux et ils s’effacent lentement, on peut même voir à travers eux.

— De quoi est-ce que tu parles ? demanda Jack.

— La façon dont les morts s’en vont. Il y a comme un crépitement dans l’air – un bourdonnement – et alors ils commencent à s’effacer, disons. Pas comme les rêveurs. Eux, ils disparaissent et c’est fini. Les morts, ça prend plus de temps. D’abord ils sont flous quand on les regarde – exactement comme toi, il y a un instant – et ensuite ils s’effacent.

— Il y a cette plaine désertique…, commença Jack, mais Dempsey agita une main aussitôt.

— Tais-toi, ne me dis rien… j’veux rien savoir.

Jack n’était pas disposé à renoncer aussi facilement.

— Quel est cet endroit ? insista-t-il.

Dempsey ne répondit pas. Il semblait écouter quelque chose. Et Jack l’entendit également.

Il y avait un bourdonnement dans l’air… et depuis un moment, réalisa-t-il. Mais il ne l’avait pas perçu tout de suite. Il parcourut la boutique du regard mais ne parvint pas à localiser sa source. Il entendait la musique à nouveau. Juste un léger murmure au-dessous du bourdonnement. Il se rappela…

(le mouvement dans les orbites de Janet Rowe)

… la dernière fois qu’il avait…

(la partie supérieure de son torse se fendait avec un bruit de drap que l’on déchire)

… rêvé qu’il se trouvait dans…

(l’essaim d’insectes s’envolait et obscurcissait l’air)

… cet endroit.

Il regarda vers le clochard, levant vivement son P .38. Mais il ne tira pas. Maintenant il n’y avait plus qu’un cadavre, étendu sur le tas d’ordures, et des asticots grouillaient sous la peau. Des yeux aveugles le fixaient. La balafre d’une bouche semblait former un sourire. La bouteille de Jack Daniel’s avait basculé d’un côté et le liquide ambré s’en écoulait. Une cigarette continuait de se consumer entre les doigts du cadavre.

— Bordel de merde, murmura Jack.

Il fit un pas en arrière, commença à se retourner.

— Tu ne devrais pas demander où nous sommes, dit une voix derrière lui, sauf quand nous sommes là.

Jack finit de se retourner, si vite qu’il faillit tomber. Le P .38 trembla dans sa main, puis il le braqua sur la femme qui se tenait à l’entrée de la boutique.

C’était l’ange qu’il avait vu sortir du côté de la maison de Baker – et non Janet Rowe. Sa voix effleurait doucement ses oreilles, tel un rayon de miel avec une lame de rasoir dissimulée dans la cire. Le corps de danseuse de music-hall était à peine recouvert d’une robe légère qui tombait jusqu’au sol et moulait ses formes. Ses mamelons étaient durcis et foncés sous l’étoffe. Il y avait des marques sur ses bras, ses jambes et son torse. Des tatouages, pensa-t-il tout d’abord, puis des souvenirs scintillèrent en lui. Les murs dans le séjour d’Anna. Sur tous les immeubles dans cette ville morte. Pas des tatouages… des graffitis. Sa longue chevelure blonde lui descendait jusqu’à la taille. Au cœur de ce visage d’ange, des yeux sombres le regardaient sans ciller.

— Ne t’approche pas, dit Jack, et il fit un geste d’avertissement avec son pistolet.

Des lèvres sensuelles formèrent un sourire parfait, mais Jack se souvenait seulement…

(d’une nuée d’insectes… d’une musique qui exprimait la souffrance…)

— Nous sommes enfermés dans un moment du temps, dit l’ange. Toi et moi.

Le bourdonnement devint plus fort, il chevauchait la musique, laquelle avait également augmenté de volume.

— Ce moment est devenu mon monde…

La puanteur de viande putréfiée envahit l’air. Buddy Dempsey, pensa Jack. En train de se décomposer.

— … lorsque je suis morte. Un moment que je garde pour toujours.

Elle était Janet Rowe, pensa Jack. Peu importait son apparence, c’était certainement ce qu’elle voulait dire. Ce qui lui était arrivé dans le sous-sol de Baker l’avait transformée, lui avait permis de s’échapper. Ce qu’elle était devenue avait créé cet endroit. Le monde lui en avait fait voir de dures, et maintenant elle lui rendait la monnaie de sa pièce. Petit à petit. Jusqu’à ce que le monde réel ait le même aspect que cet endroit.

— Écoute, Janet, dit-il. Il y a des personnes qui veulent t’aider. Je comprends ton…

Elle n’écoutait pas.

— Tous les temps deviennent un seul temps, déclara-t-elle.

La musique agressait son esprit, l’empêchait de réfléchir clairement. Ses yeux le cuisaient toujours, irrités par ce qu’il y avait dans l’air ici. La puanteur du cadavre de Dempsey imprégnait ses narines.

— Le temps de tuer, dit-elle.

Sa bouche s’ouvrit largement. Se distendit, à un point qui n’était physiquement pas possible. Un nid de langues se tordait au fond de sa gorge, tels des serpents. Elle fit un pas vers lui, et il tira.

La balle l’atteignit à l’épaule, la fit pivoter à demi sur elle-même, mais elle se ressaisit presque tout de suite. Alors que Jack s’apprêtait à tirer de nouveau, une main putréfiée surgit de derrière son dos et frappa sa main tenant le pistolet. Le P .38 tomba sur le sol avec un doigt dans une pluie d’asticots. Le pistolet glissa sur le sol. Les asticots se tortillèrent et se dirigèrent vers le doigt.

La musique gémissait dans ses oreilles.

Des mouches envahirent l’air.

Le cadavre de Dempsey l’empoigna par-derrière.

Les mâchoires monstrueuses de l’horreur qui avait été l’ange s’ouvrirent largement, et Jack vit sa mort dans cette gorge. Les yeux noirs de la créature le fixaient sans la moindre pitié. Son souffle était chaud. Devenait encore plus chaud. Brûlant.

Maintenant Jack savait comment Baker était mort.

(comme tu vas mourir)

Ce n’était qu’un rêve, essaya-t-il de se dire.

(le temps de tuer)

Les gens ne mouraient pas dans des rêves.

(et Ron Coffey, alors ?)

Comme la créature exhalait son souffle ardent, Jack se jeta de côté et fit virevolter le cadavre agrippé à son dos. Le cadavre lâcha prise et alla valdinguer contre la créature. Son souffle grilla le cadavre et la puanteur de la viande cuite explosa dans l’air. Elle l’écarta d’une bourrade et se tourna vers Jack.

(tu vas mourir)

Jack joua des pieds et des mains pour récupérer son pistolet.