Elle déplorait, une fois de plus, de n’avoir eu aucun autre livre à lui faire lire que son La Fontaine. C’était encore une chance qu’elle l’ait emporté dans son cabas-mousse, il y avait seize ans, le jour de la grande manifestation. C’était son institutrice qui le lui avait donné quand elle avait quitté le Cours Préparatoire, en lui faisant promettre de le lire. Elle avait promis, mais elle ne l’avait pas encore lu, elle n’avait jamais trouvé le temps. Elle le gardait toujours à portée de la main, pour le cas où elle aurait cinq minutes. Le jour de son mariage, elle l’avait emporté à l’église. Le curé avait cru que c’était un livre de messe. Pendant la grande manif il était dans son cabas, naturellement, avec son tricot. Heureusement ! Sans quoi il n’y aurait eu aucun livre, ici, pas un seul ! C’était incroyable, un oubli pareil… M. Gé disait qu’il l’avait fait exprès, que les livres transportaient tous les poisons du monde, les idées fausses, la violence, la bêtise. Et la science, qui avait tout détruit. Il fallait oublier, repartir de zéro. Puisque les enfants allaient reconstruire le monde, ce serait à eux d’écrire des livres nouveaux.
Ce qu’il affirmait n’était pas entièrement faux, elle s’en rendait compte : Jim et Jif avaient appris à lire dans le La Fontaine, et naturellement ils croyaient que les bêtes parlaient !… Comme dans le livre. Et Jim pensait sérieusement que le lion répondrait à ses questions quand il serait réveillé. Le lion, Sa Majesté le Roi des animaux !… Pauvre innocent…
Jif est peut-être moins naïve. En tout cas, elle ne pose pas de questions. Ce qu’elle ne peut pas connaître, elle ne cherche pas à l’imaginer. Elle se contente de bien profiter de ce que son petit univers met à sa disposition. Comme un bébé qui ne marche pas encore et qui, assis sur son derrière, explore tout ce qui est à portée de ses mains. Sans chercher à courir ou à s’envoler. Jim, lui, mon chéri, est comme un oiseau dans une cage. Il a mal aux ailes…
Mme Jonas frappa à la porte de l’atelier de son mari, mais n’essaya pas d’entrer. Il l’en avait dissuadée depuis longtemps. Il ne laissait entrer personne dans la pièce dont elle avait aperçu une fois le désordre indescriptible d’outils, d’étagères surchargées, de fils électriques multicolores courant en tous sens, d’établis où tournaient de minuscules machines, et un mur tapissé d’écrans fluorescents autour d’un grand tableau noir poussiéreux. Elle n’avait pas insisté. C’était un domaine qui lui restait étranger et dont elle avait plutôt peur. Elle se souvenait de sa machine à tricoter Super-2000 et de tous les ennuis qu’elle lui avait causés. Chère machine, c’était pourtant grâce à elle qu’ils s’étaient connus, et que tout s’était ensuivi…
Il ouvrit la porte et sortit. Pourquoi s’était-il laissé pousser la barbe ? Si encore c’était une vraie grosse belle barbe… Mais elle n’avait que quelques brins, qui pendaient. Une barbe de mandarin blond…
Elle lui dit une fois de plus :
— Tu étais bien mieux sans ta barbe…
— Je sais, je sais, je la couperai demain.
— Tu dis ça tous les jours ! Une de ces nuits, pendant que tu dors, je prends les ciseaux et clic !…
Il la regarda avec une grande tendresse un peu moqueuse. Il lui dit à voix basse :
— Tu sais si bien faire ce qui est important pendant que je dors !…
À ce souvenir, une énorme boule de bonheur et de regret lui monta à la gorge, et elle se blottit contre lui en pleurant.
— Henri, mon Henri, mon Henri…
— Eh bien, mon amour, eh bien…
— Tout ce qui nous est arrivé… Tout ça, tout ça…
— Est-ce que ce n’est pas merveilleux ?… Ça a si bien commencé, grâce à toi… Et ça aurait pu tourner si mal…
Elle reniflait. Il tira de la poche de sa blouse blanche un petit tournevis, puis un chiffon plein de poussière de craie, et lui essuya les yeux et lui pinça le nez.
— Souffle !…
Elle souffla.
— Je t’ai mis du blanc partout… Tu as l’air d’un Pierrot…
Il l’embrassa avec amour, sur toutes les traces de craie. Elle souriait, heureuse.
Elle redevint grave. Elle dit :
— Et maintenant, avec ce que nos petits ont fait, est-ce que nous sommes vraiment en danger ?
— Oui… Bien sûr… Mais ne t’inquiète pas, on trouvera une solution…
— Je sais que tu trouveras. Tu es si intelligent !… Je me suis toujours demandé pourquoi tu t’étais embarrassé d’une bonne femme comme moi…
— Parce que tu es la plus belle du monde-
Il le lui avait toujours répété. Elle savait bien que ce n’était pas vrai. Mais ça fait plaisir.
Et maintenant c’était presque vrai. Car il n’y avait plus au monde que deux femmes : elle, et Jif.