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La somme des parties

Impossible de mettre la main sur le droïde médical.

— Attendez, fit Eogan.

Il lâcha son côté de la caisse et se mit à arpenter l’infirmerie à la recherche du GH-7, comme s’il s’était caché.

— Vous avez dit qu’il pouvait désactiver nos charges. Où est-il passé ?

Maul ne répondit pas. Il pensait que Radique les retrouverait ici pour les aider à désarmer les explosifs logés dans sa poitrine. Il avait deviné à l’expression du fabricant d’armes qu’il voulait profiter de l’expertise de Maul en matière de sabres laser. Ce qui signifiait qu’il devait le maintenir en vie, du moins assez longtemps pour…

CRRRAACC !

Les murs tremblèrent si fort que Maul dut se cramponner à l’écoutille. Toute la prison était secouée, les spasmes étaient si violents et si fréquents qu’ils semblaient ne jamais vouloir s’arrêter. Des trous apparaissaient dans les cloisons, des fils dénudés crachaient des étincelles.

— Jagannath…

Maul se retourna. Le garçon examinait un tas de processeurs et de composants calcinés dispersés sur le sol. Ce qui restait du GH-7 ressemblait si peu à un droïde qu’ils avaient enjambé les morceaux sans y prêter attention. La tête et les bras manipulateurs de l’unité chirurgicale avaient explosé et les circuits avaient pris feu et fondu, formant une masse informe.

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? demanda Eogan, paniqué. Nous devons le réparer !

— C’est impossible, répondit une voix grave derrière eux.

Ils se retournèrent. Radique, la peau bleue plus luisante que jamais, se tenait dans l’embrasure. Il les regardait froidement. Il étendit les bras en croix pour servir de perchoir à ses faucons griffus. Une douzaine de rapaces au moins prirent place entre ses épaules et ses poignets. Les plumes noires et les yeux perçants sans âme étaient un écho de ceux de Radique. Les oiseaux lâchaient des cris agités et affamés.

— Qu’est-il arrivé au droïde chirurgical ? voulut savoir Eogan.

— J’imagine que des détenus hostiles l’ont criblé de décharges de blaster. Peu importe, de toute façon. Tu es le détenu 10009, non ? demanda-t-il en levant les yeux vers l’expression désespérée d’Eogan. Je pense que ton tour ne va pas tarder.

— Non ! hurla le garçon en balançant son poing vers le marchand d’armes.

Le coup était violent, mais Radique eut largement le temps de l’anticiper et de l’esquiver. Les faucons griffus posés sur ses bras s’envolèrent en croassant et fondirent droit vers les yeux d’Eogan. Le garçon battit furieusement des bras pour les chasser, mais ils étaient trop nombreux. Maul entendit dans son dos les bruits affamés et gourmands des oiseaux qui picoraient le visage et les mains du jeune homme. L’infirmerie se mit à trembler plus fort encore, comme si l’attaque l’avait réveillée.

Maul saisit Radique par sa tunique noire et le tira vers lui.

— Rappelez vos volatiles !

Puis il sentit le sabre laser s’activer dans la main de Radique. Le marchand d’armes le brandit devant lui et balança la lame vers Maul. Le Zabrak baissa la tête et la lame bourdonna juste au-dessus de ses cornes.

— Un duel final, proposa Radique en avançant vers lui. Je pense que la directrice Blirr aurait approuvé, vous ne croyez pas ?

Il se tut pour admirer la lame qu’il avait en main.

— Vous faites un travail formidable, Jagannath, vous le savez ? Vous devez me confier votre secret.

— Approchez-vous et je vous dirai tout.

Radique esquissa un sourire.

— Ça vous plairait, hein ?

Maul le regarda droit dans les yeux et mesura la distance qui les séparait.

— En matière d’armes, reprit Radique, je suis un homme fier. Mais…

Il tourna la lame de droite à gauche pour l’inspecter sous tous les angles.

— Je n’ai aucun mal à reconnaître le travail d’un autre expert. Ce n’est pas une simple question de compresseur géologique. Alors, dites-moi, Jagannath, comment avez-vous su ce dont mes synthécristaux avaient besoin pour fonctionner parfaitement ?

Maul fut plus vif que la foudre. Il s’agrippa à la rangée d’appareils de diagnostic derrière lui, se pencha en arrière, se balança et enfonça son pied droit de toutes ses forces dans la poitrine de Radique.

Le trafiquant d’armes fut projeté en arrière. Il poussa un grognement et alla se fracasser contre le mur. Le sabre laser lui échappa des mains. Maul le rattrapa au vol et le fit tournoyer juste au moment où les faucons griffus se jetaient sur lui. Les rapaces plongèrent sur son visage et sa gorge, l’assaillant de leurs griffes et de leur bec.

Il fit volte-face et manipula la lame si vite qu’elle eut l’apparence d’une tache rouge indistincte. Il trancha les oiseaux en plein vol. En quelques secondes, l’air fut rempli de plumes noires à la dérive. Maul repoussa du pied les cadavres des rapaces et posa la pointe du sabre laser sur la gorge de Radique, qui était étendu sur le sol, la tête sur le côté.

— Jagannath, articula une autre voix.

Maul entendit un choc étouffé.

Sans éloigner la lame de la gorge de son adversaire, Maul se retourna. Eogan venait de s’effondrer. Le visage habituellement lisse du garçon était strié de griffures et d’entailles dues à l’attaque des faucons griffus, mais ce n’était pas la cause de sa mort. Son corps sans vie était tombé non loin du droïde désassemblé qui aurait pu le sauver.

C’était terminé pour le garçon. Eogan avait encore les yeux ouverts, mais le blanc était vitreux. Ses lèvres étaient entrouvertes, comme s’il essayait de dire quelque chose, de lancer une dernière supplication ou déclaration, au moment où les charges avaient fini par exploser dans son cœur.

Radique secoua la tête.

— Dommage. Même si dans le fond, il le méritait. Son père était un moins que rien et lui aussi.

Il releva la tête vers Maul.

— Si nous continuions notre combat ?

Maul jeta un dernier coup d’œil au corps d’Eogan. À vrai dire, il ne ressentait aucune obligation envers le garçon ; quant à la compassion et la pitié, ces sentiments lui étaient complètement étrangers. Pourtant, Eogan était resté à ses côtés jusqu’au bout et sa mort semblait exiger de Maul une forme de réparation.

Il rapprocha le sabre laser de la gorge de Radique.

— Ce match est terminé.

— Pas encore, répliqua le trafiquant avec un immense sourire.

Maul ne vit pas le blaster dans la main de Radique avant que le trafiquant ne tire. C’était un modèle de poche, si petit qu’il avait dû le cacher dans sa manche. Le coup atteignit Maul à bout portant en pleine épaule droite. La décharge traversa le muscle et le projeta en arrière dans un jet de sang.

— Rendez-moi le sabre laser. Immédiatement.

Maul essaya de bouger son bras droit, de plier ses doigts. Avec les dégâts qu’avaient subis ses tissus et ses nerfs, il n’était pas sûr de brandir le sabre laser et de menacer Radique avant qu’il ne tire à nouveau. À cette distance, un seul coup suffirait.

— Comme vous voulez, sourit Radique en braquant le blaster sur le visage de Maul. Alors, je le prendrai sur votre cadavre.

Maul le vit serrer son arme. La jointure de ses doigts blanchit sur la gâchette. Il entendit un grognement quand le garçon bondit du sol et se jeta sur Radique. Le trafiquant ne l’avait pas vu venir et Eogan fut assez rapide pour le clouer au sol. Il tenta de lui reprendre le blaster en lui tordant la main.

— Non ! gronda Radique tout en le repoussant du coude, sans lâcher l’arme. Non ! Non !

Le garçon épargna sa salive et ne prit pas la peine de prendre son arme à Radique. La mâchoire serrée, les lèvres pincées, ses yeux rougis concentrés sur la tâche à accomplir, Eogan continua simplement à tordre le blaster jusqu’à ce que Maul entende les os du poignet de Radique se briser et que le canon soit pointé droit vers le visage du trafiquant. Le coup partit en un éclair aveuglant.

La tête de Radique disparut dans un nuage de sang et de matière crânienne projetée sur le mur derrière lui. Son cadavre s’écroula. Le garçon s’en écarta, se remit debout et s’essuya les mains sur le pantalon. Il prit une profonde inspiration légèrement tremblotante.

— Bon, fit-il en se tournant vers Maul, j’imagine que nous sommes quittes.

Maul fixait la poitrine du garçon. Eogan haussa les épaules.

— Quand je suis allé dans l’infirmerie avec mon père lors de notre tentative d’évasion, le droïde a planté une aiguille dans ma poitrine. Ça a dû suffire pour désactiver les charges.

— Tu le savais ?

— Je voulais en être sûr.

Eogan se pencha pour ramasser le blaster que Radique tenait entre ses doigts cassés, qui se rigidifiaient déjà.

— Comment va votre épaule ?

Maul ne répondit pas. Le garçon leva le menton et regarda soudain derrière lui. Maul perçut alors une présence à l’entrée de l’infirmerie. Quelqu’un les observait.

Son arrivée lui avait échappé jusqu’à cette seconde, mais, maintenant, il la reconnaissait.

— Komari Vosa.

Le nom jaillit de ses lèvres comme un juron.

— Vous êtes venue.