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Face cachée
Maul s’était élevé de cent mètres dans le conduit du turbo-ascenseur dans le noir le plus complet, quand Engrenage Sept se mit à changer de forme.
Une nouvelle reconfiguration ? Maintenant ?
Il ne s’était jamais trouvé dans les entrailles de la prison quand le processus se produisait. Ici, tout semblait se dérouler plus vite, à une échelle cataclysmique. C’était comme être piégé dans les rouages de la plus grosse horloge – et la plus meurtrière – de la galaxie. Des trous s’ouvraient dans les murs, qui eux-mêmes se séparaient en fragments, pivotaient et se réalignaient. Un échafaudage en acier changea de disposition dans un grincement de charnières. En quelques secondes, toute l’infrastructure se plia sur elle-même et se redéploya dans des milliers de directions. Des morceaux furent projetés sur Maul, tandis que des conduits de ventilation et des plates-formes automatisées pivotaient et tournoyaient autour de lui dans un chaos mécanique qui laissait à penser que cet univers ne se contentait pas d’une simple reconfiguration, mais qu’il était déterminé à se saborder. À la gauche de Maul, un faisceau de conduits électriques surgit d’un trou qui venait de se former. Maul baissa la tête juste à temps. Un tuyau frôla son crâne avant de percuter un mur qui venait de s’élever. Un autre panneau s’ouvrit à droite pour laisser passer des barres de soutènement qui tombèrent dans le vide de l’autre côté.
Maul se cramponna de toutes ses forces aux échelons. Après quelques soubresauts, le mur du conduit qu’il escaladait quelques instants plus tôt se mit en mouvement. Dans un déluge de grincements et de frottements, il pivota tête en bas, reprit sa rotation et s’arrêta perpendiculairement à son orientation initiale. Maul se retrouva suspendu aux échelons, le corps dans le vide au-dessus d’un abîme dont il ignorait la profondeur.
Sadiki avait visiblement perdu patience et décidé de lancer le prochain match sans lui.
Maul regarda le gouffre. De l’air frais s’élevait du vide. Tout en dessous, des centaines de mètres plus bas, des niveaux se dilataient et s’ouvraient comme les valves et les ventricules d’un cœur mécanique colossal, tapi au fond du conduit. Pendant un instant, Maul crut apercevoir les turbines au centre de la prison, l’arbre mécanique autour duquel se déployait tout le mécanisme.
Après un dernier cliquetis assourdissant, le calme se fit dans la prison.
Maul resta suspendu là à attendre.
Le silence revint.
Toujours pris dans le courant d’air, Maul eut soudain très froid et réalisa que ses épaules lui faisaient mal. Il ne tiendrait pas éternellement. Il avait perdu tout sens de l’orientation, il savait juste que le champ gravitationnel généré artificiellement l’aspirait irrévocablement vers le vide, où les engrenages le réduiraient en pâtée.
Il fit appel à tous ses sens pour tenter de comprendre par où il devait aller, où se trouvait l’issue la plus proche, ou même le mur le moins éloigné.
Quelque chose de visqueux et de collant lui frôla la nuque.
Il leva la tête et s’aperçut que l’espace autour de lui était quadrillé par des fils d’une substance transparente et légère qui pendouillaient. Ces filaments avaient dû former des nids qui s’étaient déchirés quand la prison avait changé de forme. Les brins étaient maintenant en suspension dans le courant d’air.
Maul plissa les yeux. Les toiles tressautaient. Elles contenaient des paquets de petits êtres vivants, dont les corps blancs se tortillaient dans les fils de soie. On aurait dit…
Tout à coup, les échelons auxquels il était agrippé se mirent à vibrer.
Maul se cramponna plus fort. Toute la surface tremblait. Contrairement au grondement mécanisé qui venait de se terminer, ces secousses semblaient provenir d’un être vivant ondulant derrière le panneau d’acier qui avait remplacé le mur, le panneau auquel il était suspendu. Le poids de la créature faisait ployer l’armature.
Le syrox. Le Ver Loup d’Engrenage Sept.
Le vacarme avait dû le réveiller, l’attirer ici, où Maul allait devoir l’affronter.
Il le sentait déjà tout proche. Maul se rendit compte que la dernière reconfiguration avait dû le projeter en plein dans le nid de la créature, là où il élevait ses larves. La directrice l’avait-elle fait exprès ? Serait-ce son prochain combat, son ultime affrontement ?
Qu’il s’agisse d’un accident ou d’une machination, cela n’avait pas d’importance. Il sentait le syrox ramper dans le tunnel juste au-dessus de lui, il reconnaissait les ondes péristaltiques.
Maul plissa les yeux pour mieux scruter l’obscurité jusqu’à ce qu’il distingue les contours de ce qu’il pensait être un mur, à quinze mètres devant lui. En passant d’un échelon à l’autre, il commença à avancer, une main à la fois. Il n’avait aucune idée de ce qu’il trouverait là, il savait juste qu’il ne fallait pas qu’il traîne juste en dessous du monstre, dont le poids risquait à tout moment de faire céder le tunnel. Le ver pouvait lui tomber sur la tête à tout moment.
La bête continuait à ramper exactement au même rythme, comme si elle avait senti la présence de Maul. Celui-ci savait avec précision où se trouvait le syrox grâce aux grincements métalliques, de plus en plus stridents. Des boulons et des rivets sautaient de leurs encoches, des panneaux s’affaissaient et se détachaient.
Qu’est-ce que tu veux ?
La créature s’arrêta, comme si elle cherchait quelque chose.
En faisant appel à tous ses sentiments, Maul entendit des voix exploser dans sa tête, des centaines de voix entremêlées pour former un patchwork irrationnel de peur et d’agonie.
Des détenus.
Tous ceux que le ver avait dévorés depuis son arrivée.
Maul percevait des hurlements, des rires de déments. Des serments de vengeance jamais exécutés. Des appels à la pitié qui n’avaient pas été exaucés. C’était comme si la porte d’un asile s’était ouverte d’un coup dans son esprit pour laisser passer une déferlante de hurlements incohérents, de cris esseulés et de bouts de phrases désespérées.
— … jure que je te…
— … tuerai et que je t’arracherai ta maudite tête…
— … méfait mal, il mange ma…
— … peau, quand ça brûle, on ne peut…
— … au secours, cet endroit est comme…
— … obscurité, c’est un gouffre. Je ne peux plus…
— … courir, cette souffrance ne finira jamais quand elle…
— … me saigne à blanc, je ne sens plus mes mains et je…
— … aveugle, mes yeux pourrissent dans mon…
— … crâne, qu’est-ce que c’est que ce truc dans mon…
— … cerveaux nous mangerons…
— … NOUS MANGERONS…
Maul atteignit le mur du fond et se jeta en avant. Dans l’obscurité, ses pieds rencontrèrent une prise étroite au bord de l’échafaudage qu’il avait vu plus tôt. Elle devait mesurer trois centimètres de large, mais c’était suffisant pour qu’il se stabilise.
Il s’adossa au mur, les bras tendus pour garder l’équilibre et compta jusqu’à dix, pendant que le ver s’éloignait lentement au-dessus de sa tête. Il traînait sa masse albinos avec la détermination tranquille d’une créature qui connaît sa puissance et n’a pas de raison de se presser.
Maul poussa un soupir de soulagement et examina l’endroit où il se tenait. L’échafaudage enveloppait une alcôve oblongue formée par l’intersection de trois parois, chacune sur ses charnières. Il posa son poids pour tester leur résistance. Elles n’avaient pas l’air très solides.
Maul en avait assez.
Il donna un coup de pied dans le panneau du milieu. Celui-ci bascula et révéla un passage arqué bas de plafond, duquel émanait une faible lueur orangée, comme un brouillard dans le froid métallique.
Il plongea dedans, se rétablit sur le sol et se mit à courir.