8
Mathématiques silencieuses
Le turbo-ascenseur s’ouvrit dans le silence le plus complet. Sadiki en sortit et guida Vesto Slipher vers le centre de données. Des consoles rutilantes et des armoires de serveurs aux courbes ergonomiques occupaient toute la largeur d’une baie vitrée, qui donnait sur la station d’amarrage centrale de la prison.
Toute la pièce semblait retenir son souffle. À la droite de Sadiki. Slipher ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis s’arrêta, stupéfait de constater qu’aucun son ne sortait de ses lèvres. Sadiki leva le menton pour indiquer les plaques de mousse acoustique qui se superposaient perpendiculairement, le long des murs et du plafond, pour absorber chaque décibel.
Le Muun hocha la tête pour signaler qu’il avait compris. Ils passèrent un moment à observer le jeune homme s’affairer à la console. Il triait les données de la veille, effectuait des diagnostics et apportait les ajustements nécessaires, ce qui semblait constituer l’essentiel de son travail.
Sadiki finit par appuyer sur un interrupteur : les plaques de mousse changèrent d’angle. Le silence étrange fit soudain place au bourdonnement des machines. On aurait dit que la pièce poussait un soupir de soulagement.
— Très impressionnant, admit Slipher quand sa voix revint. Des générateurs de bruit blanc, j’imagine ?
— Pas uniquement. L’architecture des lieux n’y est pas pour rien. Le centre de données est une salle anéchoïque.
— Une pièce à l’abri du bruit ?
— À l’intérieur comme à l’extérieur. Avez-vous entendu parler d’impédance progressive ?
— J’ai bien peur que ça ne dépasse mon champ d’expertise.
Sadiki indiqua les murs.
— Ces plaques de mousse sont disposées avec des angles de quatre-vingt-dix degrés. Quand elles sont bien alignées, les absorbeurs pyramidaux simulent un changement continu dans la constante diélectrique.
Elle secoua la tête.
— Tout a été conçu pour créer ce que mon frère appelle un espace ouvert en champ libre de dimension infinie, qui absorbe littéralement les ondes sonores.
— Votre frère…
Le Muun jeta un œil au jeune homme assis devant le tableau de commande.
— Il a l’air très intelligent.
— Il l’est.
Elle frissonna.
— Personnellement, je trouve ça plutôt angoissant.
— Ah, fit le Muun avec son sourire suffisant, vous préférez le bruit ?
Sadiki haussa les épaules.
— Je préfère la réalité.
— Nous sommes d’accord sur ce point. Tout de même…
Le Muun examina à nouveau la salle avec respect.
— Vous savez, pendant un moment, je n’ai même plus entendu mon cœur battre.
— Je ne m’y habitue pas. Bien sûr, ce n’est pas pour moi que le dispositif a été mis en place.
Elle s’approcha du jeune homme en tunique grise et se pencha pour déposer un baiser sur sa joue.
— Tu as bien dormi ?
Il se retourna et leva les yeux vers elle. Un sourire enfantin se dessina sur le visage de ce jumeau silencieux – son fantôme – comme s’il venait de se réveiller d’un rêve agréable. Le sourire ne lui était pas destiné, elle le savait, mais il n’en était pas moins charmant. Sadiki savait que seul l’algorithme était une source de gratification dans la vie de son frère.
— Puis-je vous présenter mon frère Dakarai ? Dakarai, voici Vesto Slipher, du CBI. Il est venu nous contrôler et s’assurer que nous ne piquions pas dans la caisse.
— Oh, non, vraiment, je ne le formulerais pas ainsi, protesta Slipher en s’aventurant plus près du jumeau.
Il s’approcha des armoires de stockage des données et des unités de traitement.
— Voici donc le célèbre Dakarai Blirr. J’ai tellement entendu parler de vous !
Il lui tendit la main.
— Tout le plaisir est pour moi.
Dakarai posa les yeux sur la main avec une expression indéchiffrable, puis se retourna et saisit sa lasse de caf en céramique blanche, sur laquelle figurait le logo stylisé PE7. Sadiki constata qu’il la portait à deux mains comme un enfant.
— Vous devez excuser mon frère. Cela fait dix ans qu’il n’a pas parlé à quelqu’un.
— Vraiment ? s’étonna le Muun. Pas même à vous ?
— Pas un mot, confirma Sadiki en observant son frère avec une pointe de mélancolie – réelle ou artificielle, elle n’en était pas sûre elle-même. Je sais même pas s’il reconnaît encore le son de sa voix.
Dakarai se tourna à nouveau vers elle. Par-dessus le bord de la tasse, ses yeux de programmeur bleu pâle et légèrement mouillés semblaient illuminés de l’intérieur. Dans la clarté bleutée du moniteur, Sadiki trouvait parfois que ses iris ressemblaient à des cristaux liquides gris ou à des perles de condensation, enfoncées dans le visage pâle et lisse. Son front haut et son nez aristocratique rappelaient ses propres traits. Comme elle, ses cheveux noirs de jais étaient ébouriffés. Sa frange tombait en dents de scie au-dessus de ses sourcils, ce qui lui conférait un air désinvolte.
— Pas un mot en dix ans, répéta le Muun en examinant Dakarai, comme s’il le voyait sous un jour nouveau. Est-ce un vœu de silence ?
Sadiki passa la main dans les cheveux de son frère.
— Rien d’aussi monastique, non. Dakarai savoure l’absence de son. La dernière fois que nous avons parlé, il m’a avoué que le silence de la certitude algorithmique était ce qui s’approchait le plus de la joie pure pour lui. Tout le reste, y compris sa propre voix, n’est qu’une distraction.
— Je vois.
— Il m’a dit un jour que les maths étaient une musique parfaite. Il ne voyait pas pourquoi nous cherchions sans cesse à améliorer cette perfection avec nos grognements et nos braillements.
— Les maths sont de la musique, répéta le Muun, visiblement enchanté par cette formule. Nous sommes a nouveau étonnamment sur la même longueur d’onde. D’ailleurs, à propos de mathématiques…
Il se tourna vers les consoles.
— Je suppose que c’est ici que vous faites tourner le logiciel ? Les systèmes qui organisent les combats, c’est ça ?
— C’est exact. Dakarai a programmé tout le code lui-même. Après avoir terminé l’amélioration de la course de pods d’Ando Prie pour le Clan Desilijic il y a cinq ans, il a eu l’idée de créer un programme entièrement nouveau…
En voyant Dakarai grimacer, elle se corrigea.
— Excusez-moi, un algorithme capable d’analyser les données de tous les candidats gladiateurs dans un environnement fermé, afin de créer les matchs les plus serrés et les plus passionnants de l’histoire des combats d’arène de la galaxie.
Le Muun se pencha en avant.
— Donc, grâce à ce logiciel, vous pouvez contrôler…
— Tous les aspects du comportement d’un détenu. Oui, c’est exact. Tout depuis le gain de poids, le rythme cardiaque, les alliances entre gangs, qui sont sans cesse en évolution et pourraient influencer l’issue d’un combat. L’algorithme analyse tous les facteurs et génère deux ensembles de numéros de prisonniers pour deux matchs, tous les jours.
— Deux ?
— Nous envisageons d’en ajouter un troisième, précisa Sadiki en reportant le regard vers les écrans de contrôle pour les examiner de plus près. Rien de neuf à signaler.
Dakarai marqua une pause dans son travail, plaça un doigt de chaque côté des ailes de son nez et secoua la tête. Il plissa le front et encoda une série de commandes, attendit que les données apparaissent à l’écran puis plissa les yeux pour étudier le résultat.
— Qu’est-ce que c’est ? voulut savoir Sadiki.
Comme Dakarai semblait toujours préoccupé, Vesto Slipher se pencha vers un des écrans à l’extrême droite de la console, où un détenu zabrak avec des cornes sur la tête s’écartait de la foule réunie dans l’espace central et empruntait une des coursives pour se fondre dans l’obscurité.
— Si je ne me trompe pas, c’est votre nouveau champion, non ? fit remarquer le Muun.
— Oui, il a remporté le match d’hier soir.
— De façon assez spectaculaire, si mes souvenirs sont bons.
Slipher se tourna vers Sadiki.
— Où va-t-il ?
Elle consulta son chrono et les informations les plus récentes du moniteur de réception des données de Dakarai.
— Où qu’il aille, il n’y restera pas longtemps.
— Pourquoi ?
Elle lui adressa un sourire ironique.
— Vous allez le savoir.