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Nouvelle partie

— Vous l’avez épargné, déclara Vesto Slipher, d’un ton qui se voulait détendu. Pour quelle raison ?

Aucun des jumeaux Blirr ne répondit. Derrière sa console, Dakarai s’inclina un peu vers l’avant dans son siège, l’index droit toujours posé sur la désactivation à distance du défibrillateur du gardien.

Sadiki se pencha par-dessus l’épaule de son frère pour mieux voir. Les cinq écrans les plus proches du poste de travail de Dakarai avaient été reprogrammés pour afficher le conduit de maintenance sous différents angles. On y voyait le Zabrak et le gardien dont il venait de casser le poignet.

Dakarai appuya sur un autre bouton et encoda les séquences d’initiation.

— Que se passe-t-il ? demanda Slipher. Est-ce… ?

Tout à coup, un bourdonnement se fit entendre. Une minuterie apparut dans le coin de tous les écrans, émettant un bip régulier. Elle se mit à décompter cinq minutes. Slipher entendit des parasites et, une fraction de seconde plus tard, le poste de travail émit un clairon si tonitruant que le Muun eut l’impression que le monde entier était assourdi par ce hurlement strident.

Dakarai fit la moue. Les secousses devinrent plus violentes, plus rythmées, comme le cœur sous adrénaline d’un colosse qu’on aurait ramené à la vie avec des décharges électriques. Des vaguelettes apparurent à la surface de sa tasse de caf. Il se pencha pour la stabiliser, sans quitter l’écran des yeux.

— Qu’est-ce que c’est que tout ça ? demanda Slipher.

Il avait déjà deviné ce qui se passait, mais il savait depuis longtemps qu’il est crucial de poser les questions évidentes au bon moment. Il se tourna vers Sadiki et éleva la voix pour se faire entendre malgré les alarmes.

— Que se passe-t-il ?

— L’algorithme de mon frère a sélectionné les deux prochains combattants, expliqua la directrice en souriant.

— Détenu 11240, lit le Muun quand le profil apparut à l’écran. C’est le Zabrak.

— Oui, c’est Jagannath.

— Et c’est pour ça que… ?

Elle hocha la tête.

— Nous outrepassons l’autorité d’un gardien qui veut activer le détonateur électrostatique uniquement si le prisonnier en question est déjà programmé pour un combat.

Elle indiqua du menton les rangées de moniteurs.

— 11240 a de nouveau été sélectionné.

— Qui lui faites-vous affronter ?

— Vous verrez, je ne voudrais pas gâcher la surprise.

Slipher examina les autres écrans, où l’on voyait des détenus courir dans les couloirs d’Engrenage Sept pour rejoindre leurs cellules à temps pour le confinement. La station spatiale était tellement secouée qu’il dut s’appuyer contre le mur et serrer la poutre de toutes ses forces. Il sentait le mécanisme intérieur d’Engrenage Sept bourdonner sous ses pieds et résonner dans ses mollets et ses genoux.

— C’est aussi bruyant que ça à chaque fois ? cria-t-il. J’ai l’impression que toute la station spatiale tremble.

— Seulement quatre-vingt-cinq pour cent de la structure.

Sadiki lui montra l’espace au-dessus des écrans où un affichage haute résolution suivait en temps réel la reconfiguration du pénitencier.

Slipher étudia le rendu en silence, fasciné. Les nombres avaient toujours été son langage préféré ; les modèles de données sa poésie. Ce qui se déroulait sous ses yeux était captivant : l’affichage montrait comment des ailes et des blocs entiers changeaient de position, se rapprochaient, reformaient l’architecture de la prison.

— Et voici notre nouveau participant, annonça Sadiki en pointant du doigt l’écran qui lui faisait face.

Slipher examina l’affichage.

— C’est ça que 11240 va combattre ?

Sadiki hocha la tête.

— Nous ne l’avons jamais sélectionné. Quelques chasseurs de primes indépendants l’ont amené, après l’avoir capturé dans un spatioport abandonné dans le secteur Anoat, le long du corridor.

Elle consulta l’écran.

— Nous pensons qu’il a déjà été utilisé dans des combats de gladiateurs illégaux. Ça s’appelle…

— Je sais ce que c’est, l’interrompit le Muun.

Sadiki sembla vraiment impressionnée.

— Vous avez déjà vu cette espèce ?

— Pas exactement. Le CBI a brièvement participé à un arbitrage concernant la participation d’un ancien client à une opération de contrebande de fourrure dans la Bordure Extérieure. Nous n’y étions pas mêlés, bien sûr, mais des braconniers et des chasseurs de gros gibier traquaient ces créatures depuis des dizaines d’années.

Il secoua la tête.

— Le taux de mortalité parmi les braconniers était souvent bien plus élevé que celui des créatures. Nous parlons d’un prédateur qui mesure deux mètres cinquante, qui pèse parfois deux cents kilos, voire plus, avec des dents et des griffes aiguisées comme des rasoirs. Ce sont des bêtes incroyablement violentes.

— Alors les probabilités ne vous plaisent pas ?

— Ce monstre contre le Zabrak ?

Le Muun cligna des yeux.

— Ça ne semble pas juste.

— Vous n’avez pas vu 11240 se battre.

— Avec tout le respect que je vous dois, je ne pense pas que ce soit nécessaire, directrice.

— Nous verrons.

Sadiki lui montra les consoles au-dessus de leurs têtes, où des listes de données mises à jour étaient transmises en direct dans toute la galaxie.

— Comme d’habitude, les bookmakers et les patrons de casinos disposent de cinq minutes pour évaluer les probabilités.

Les écrans se mirent à afficher des paris, pour des millions de crédits, de chaque côté.

— On dirait que la plupart sont d’accord avec votre estimation.

— Et vous ? demanda le Muun. Que vont parier les chers organisateurs d’Engrenage Sept ?

— Nous parions ce que nous dit l’algorithme.

— Toujours ?

— Sans exception.

— Et l’algorithme ne se trompe jamais ? insista Slipher. Sadiki se tourna vers Dakarai. Son frère tapa une série de commandes et attendit que le système génère son verdict.

— Vous avez raison, l’issue ne fait aucun doute.