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Sadiki

Sadiki Blirr, la directrice de la prison, entra dans son bureau et jeta un œil aux holo-écrans qui couraient le long du mur, pareils aux membres d’un jury accusateur. Quelques-uns étaient réservés à la surveillance et montraient certaines zones de la prison : le réfectoire, l’infirmerie, ainsi que le labyrinthe de couloirs, de tunnels et de passerelles qui se ramifiaient comme les rayons d’une roue à partir du vaste espace central où les prisonniers traînaient avant et après les matchs.

La majorité des écrans, cependant, représentaient des appels en attente, des conversations Holonet avec des bookmakers, des bureaucrates et les dirigeants de quelques trusts de paris. Ils voulaient sans doute connaître le résultat du combat de la veille.

— Bonjour, directrice, annonça joyeusement le droïde administratif 3D-4, comment allez-vous ce matin ?

— Le rêve, répondit Sadiki en s’installant derrière la console centrale, où l’attendait déjà son caf.

Elle se pencha et posa l’extrémité de ses doigts pour que la machine l’identifie par code biométrique et fasse apparaître son planning de la matinée. Elle regarda les données défiler sur les tablettes.

— Sors-moi l’holovid du match d’hier soir, tu veux ?

— Bien sûr, acquiesça 3D en tournant la tête vers les appels en attente. Mais comme vous vous en doutez, plusieurs représentants de casinos et quelques membres de la Commission Galactique des jeux sont très intéressés…

— Ils attendront.

— Je devrais peut-être aussi vous rappeler votre réunion de ce matin avec…

— Merci pour tes conseils, l’interrompit Sadiki sans relever la tête. L’holovid est prêt ?

— Bien sûr. Vous voulez que je le remette au début ?

— Ça te dérangerait beaucoup ?

— Pas le moins du monde.

Le droïde administratif travaillait pour Sadiki depuis trois ans et son trait le plus attachant était son incapacité totale à percevoir l’ironie. Il pépia et fit pivoter son dôme, tandis que son holoprojecteur s’allumait et effectuait de subtils réglages d’amplitude et de modulation de phase afin d’agrandir l’image. Derrière son bureau, Sadiki se cala contre le dossier, posa les pieds sur la table et but une gorgée de caf. Le combat de la veille occupait maintenant un mur entier de la pièce.

Elle s’apprêtait à le regarder pour la troisième fois.

Elle avait l’habitude de suivre les matchs au moins deux fois : une première fois en direct, une seconde en différé, avec un œil plus analytique pour déceler les faiblesses et les forces de chaque combattant. Après plus d’une centaine de combats, elle s’était rendu compte que, parfois, à la suite de plusieurs visionnages, la lutte semblait prendre une vie propre, comme un troisième protagoniste, et dépassait les opposants. C’était une sorte de présence composite, douée d’une personnalité à part entière, née de la sueur et du désespoir, mais avec une élégance inattendue.

L’ancien champion de la veille appartenait à une espèce particulièrement monstrueuse que le plus sophistiqué des algorithmes de reconnaissance de la prison n’avait pas reconnue. Il faisait deux mètres de haut, était couvert de cicatrices rituelles et brandissait simplement une sorte de bâton vivant. Le prisonnier avait débarqué au pénitencier Engrenage Sept six mois plus tôt avec une livraison d’autres condamnés – dont deux qu’il avait tués en cours de route. Depuis son arrivée, le détenu avait défié toute tentative de classification. Il criait et s’exprimait dans une langue que personne ne reconnaissait et massacrait systématiquement tous ses adversaires. Certains gardes étaient persuadés qu’il s’agissait d’une femelle.

Le match de la veille l’opposait à un prisonnier tout récemment arrivé, un Zabrak chauve et musclé à la peau rouge couverte de tatouages noirs, dont le crâne était orné d’une couronne formée par dix vestiges de cornes. Même à la troisième vision, Sadiki ne parvenait pas à détacher les yeux de lui. Dans les derniers instants du combat, quand le challenger détruisait le serpent en lui arrachant la tête pour la fourrer dans la bouche du tenant du titre, elle avait ressenti une pointe d’excitation sourde qu’elle n’avait plus perçue depuis très longtemps. Il devait s’agir de la même fascination primitive qui poussait les joueurs à travers la galaxie à se masser autour des retransmissions holo de matchs et à miser des millions de crédits.

Une fois le combat terminé, elle arrêta le holo sur le visage du nouveau champion. Ses yeux jaunes qui brillaient dans son visage rouge semblaient la fixer avec haine. Elle examina l’image en savourant une gorgée de caf.

— Il a récupéré sa dent, finit-elle par déclarer.

3D pivota la tête vers elle.

— Je vous demande pardon ?

— Notre nouveau champion. Avant de tuer son adversaire, il a repris sa dent.

— Peut-être s’agit-il d’une coutume de son espèce…

— Comment s’appelle-t-il ?

— Le détenu 11240 ? J’ai pris la liberté de transférer toutes les données utiles sur votre tablette.

Sadiki encoda les numéros dans la console devant elle et regarda le dossier de son nouveau champion défiler sur l’écran.

 

Détenu 11240

Date d’entrée : 01102211224

Nom : Jagannath

Espèce : Zabrak

Genre : Mâle

Taille : 1,75 m

Poids : 80 kg

Yeux : Jaunes

Couleur de peau : Rouge

Emploi précédent : Mercenaire

Condamnation : Meurtre

 

— C’est tout ?

Sadiki appuya sur le curseur pour descendre, mais l’écran était vide.

— Où est le reste ? insista-t-elle.

— Il n’y a rien d’autre.

— D’où provient-il ? Est-ce qu’on peut au moins me dire ça ?

— Il a été appréhendé sur Subterrel, lors d’un contrôle de routine des colonies minières. Les autorités locales l’ont identifié grâce à un avis de recherche pour meurtre. On attend encore les résultats des premières analyses de labo et des prises de sang.

Le droïde émit un cliquetis et roula vers elle, ses photorécepteurs brillants.

— Jusqu’ici, nous ne sommes pas parvenus à obtenir une classification plus détaillée. Souhaitez-vous faire établir un bilan psychiatrique complet ?

Sadiki réfléchit, puis secoua la tête.

— Non. Pas encore. Nous verrons d’abord combien de temps il tient le coup. Il ne serait pas le premier à faire grand bruit, puis à s’éteindre rapidement.

— Bien sûr, renchérit 3D. S’il n’y a rien d’autre, j’ai Chlorus, le commissaire aux jeux, pour vous. Et Eamon Huang, du casino sur Ando Prime. À qui voulez-vous parler en premier ?

— Chlorus ? répéta Sadiki.

Elle se redressa instinctivement pour inspecter son reflet dans l’écran le plus proche et recoiffa sa frange du bout des doigts.

— Passez-le-moi.

— Très bien.

L’holovid afficha l’image d’un humain distingué aux cheveux argentés, vêtu d’un manteau en laine peignée qui se terminait en pointe sur ses chevilles. Dragomir Chlorus avait au moins soixante ans, mais ses yeux olive et sa peau bronzée lui en donnaient vingt de moins, même quand il avait le visage plissé par l’impatience, comme en cet instant.

Sadiki leva sa tasse pour lui adresser un salut moqueur.

— Commissaire ! Vous êtes toujours aussi séduisant.

Un jour, vous devrez me révéler le secret de votre jouvence. C’est diététique ?

— Oui, répliqua sèchement Chlorus. J’ai éliminé toute flatterie de mon alimentation.

Il se renfrogna plus encore qu’à l’habitude, creusant une parenthèse de chaque côté de sa bouche.

— Bon, je pense que les amabilités entre nous sont terminées ?

Sadiki but une gorgée de caf et hocha la tête.

— Apparemment.

— Bien. Vous m’avez fait attendre assez longtemps, directrice, et, contrairement à ce que vous imaginez, vous n’êtes pas le centre de la galaxie.

Sadiki sourit et haussa les sourcils.

— Malheureusement, non. Mais à une époque, c’était le cas, me semble-t-il.

Chlorus cligna des yeux.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Bien sûr que non, rétorqua-t-elle sans cesser de sourire. Donnez-moi un instant pour faire pénitence et vous pourrez me dire ce que j’ai fait cette fois pour offenser la sensibilité délicate de la Commission Galactique des jeux.

— Le moment n’est pas à la légèreté, directrice. Quel genre d’entreprise est-ce que vous dirigez ?

Sadiki haussa les sourcils plus haut encore.

— Vous êtes bien officiel ce matin. Très bien, fit-elle en croisant les mains sur son bureau. Comme vous le savez, commissaire. Engrenage Sept constitue une entreprise profitable qui rend service à des millions de…

— Épargnez-moi la propagande destinée aux investisseurs. Je veux que vous me parliez du nouveau détenu qui a combattu hier. Et je veux savoir combien de crédits vous avez remportés quand il a mis son adversaire en pièces.

— Moi, personnellement ?

— Ne jouez pas les innocentes avec moi, cingla Chlorus. Je n’ai ni le temps ni le tempérament pour le supporter.

Sadiki baissa la tête et afficha son air le plus ingénu.

— Moi qui croyais avoir déjà tout découvert à votre sujet. J’en conclus que vos membres n’étaient pas satisfaits du résultat du match ?

— C’est le moins qu’on puisse dire. Ce matin, les pronostiqueurs et les casinos de toutes les planètes du Noyau s’arrachent les cheveux. Je les comprends. On donnait à votre champion en titre, cette créature non identifiée, un très large avantage. Il avait remporté six combats d’affilée, mais ce Zabrak l’a battu haut la main.

Sadiki haussa les épaules.

— Il l’a emporté contre toute attente. C’est ce qu’on appelle une défaite inattendue.

— Puis-je vous rappeler combien de fois ça s’est produit récemment dans votre établissement ?

Sadiki se pencha en avant.

— Un instant. Vous n’êtes pas en train d’insinuer que nous profitons d’un avantage déloyal ?

— Je n’ai jamais…

— Vous savez très bien que mon frère et moi déterminons les probabilités de chaque match à l’aide d’un algorithme unique basé sur l’historique des combats, le poids, le casier judiciaire et toutes sortes d’autres facteurs dont les spécificités sont à la disposition de nos millions d’abonnés. Que ces éléments individuels pris ensemble déterminent l’issue d’un combat n’est évidemment jamais garanti. C’est pour cela que nos affrontements sont considérés comme un jeu de hasard, conclut-elle en haussant à nouveau les épaules.

— Et pourtant, c’est toujours la maison qui gagne.

Sadiki examina Chlorus attentivement.

— Comme des millions d’autres. C’est un business, commissaire.

— Incroyablement profitable.

— C’est une question ?

Chlorus s’éclaircit la gorge.

— Depuis sa création, Engrenage Sept jouit d’une popularité sans précédent auprès des parieurs…

— C’est aimable à vous de le reconnaître.

— Mais je voudrais vous prévenir que de plus en plus de propriétaires de casinos, de banquiers galactiques et de…

Chlorus hésita.

— … et surtout de petites associations criminelles qui contrôlent l’activité des paris dans la Bordure Extérieure ont remarqué que vous fixiez régulièrement les probabilités, puis que l’issue du combat allait à leur encontre.

— De quelles organisations s’agit-il exactement ? Et n’est-ce pas en dehors de votre sphère d’influence ?

— Vous n’écoutez pas ce que je vous explique.

— Oh, je crois que si. Vous avez peur que la Commission ne perde la face auprès du CBI et que votre réputation de sévérité envers la corruption et le crime organisé soit compromise. Je respecte tout ça, mais vous n’avez pas besoin de me menacer d’une amende…

— Une amende ? répéta Chlorus en se penchant en avant et en adoucissant le ton. Sadiki, je vous arrête tout de suite. Je sais que vous avez des pratiques peu orthodoxes et, par respect pour ce que nous avons vécu ensemble, considérez ceci comme une mise en garde amicale.

Il s’arrêta et soupira, comme s’il s’apprêtait à soulever une lourde charge, se reprit et poursuivit :

— Si Engrenage Sept pratique le délit d’initié pour placer ses propres paris, alors vous savez mieux que quiconque que la Commission des jeux est le cadet de vos soucis.

— Et qu’est-ce que ça veut dire exactement ? Une bande de vigos du Soleil Noir va débarquer dans ma prison pour jouer les gros bras ? Avec tout le respect que je vous dois, j’aimerais bien les voir essayer, ajouta-t-elle avec un petit rire.

— Pas nécessairement des membres du Soleil Noir.

— Qui alors ?

Chlorus jeta un regard mal à l’aise à sa droite, vers quelque chose hors champ.

— J’en ai dit assez. Au revoir, Sadiki.

— Attendez une seconde…

Mais le visage avait déjà disparu. Chlorus avait coupé la transmission. Sadiki s’adossa à son siège avec un soupir et prit sa tasse de caf pour s’apercevoir que le liquide était devenu froid.

— Super.

Elle leva la tête et chercha son droïde des yeux.

— 3D, pourrais-tu s’il te plaît me réchauffer ça et me dire qui je suis censée apaiser ensuite ?

— Je pense que ça doit être moi, fit une voix depuis l’entrée du bureau.

Sadiki se tourna vers un Muun grand et élancé qui avait surgi dans l’écoutille sans prévenir. Elle constata avec un dépit résigné qu’il était vêtu de la tenue fiduciaire traditionnelle : une tunique verte à col rond portée sur un pantalon moulant et des bottes. L’uniforme lui apprenait tout ce qu’elle devait savoir sur l’intrus et la raison de sa visite.

Elle se leva de son bureau en lui adressant un sourire détendu.

— Excusez-moi, nous nous connaissons ?

— Vesto Slipher, du Clan Bancaire Intergalactique. Nous nous sommes déjà parlé par transmission holo, mais je n’ai jamais eu le plaisir d’une rencontre en face à face.

Elle laissa son sourire se rétracter légèrement aux commissures de ses lèvres.

— C’est toujours un plaisir de recevoir une visite inattendue du CBI.

— Vraiment ? s’étonna Slipher en lui adressant un sourire aussi mitigé que le sien. Votre visage exprime le contraire.

— Oh, ne le prenez pas personnellement. La matinée a été affreuse.

Sadiki jeta un œil vers 3D, avant de reporter son attention sur Slipher.

— Êtes-vous noté dans mon agenda ?

— J’ai tenté de vous prévenir, commença le droïde, tandis que Slipher continuait à sourire.

— Ma chère, je suis votre agenda, répliqua le Muun avec une politesse infinie.