19
 
L’heure de la mort

L’éclairage de l’infirmerie était hors-service et l’obscurité du local était ponctuée, çà et là, par les lueurs bleutées de l’équipement de diagnostic. C’est dans ce décor fantasmagorique que trois silhouettes avançaient en file indienne.

— Attendez, murmura Voystock en levant la main sans se retourner. Nous sommes assez loin.

Artagan le regarda. Son fils et lui étaient au milieu de l’infirmerie, dans le noir presque complet.

— Combien de temps pouvez-vous maintenir la panne du réseau central ?

— Laissez-moi faire. Je vais appeler le droïde et le programmer pour qu’il désactive les charges.

Quelque chose bougea au loin. Artagan se raidit et jeta un rapide coup d’œil par-dessus son épaule.

— Nous ne sommes pas seuls ici.

— Si, lui assura Voystock. J’ai verrouillé derrière nous, tu m’as vu faire.

— Je viens d’entendre quelque chose.

— Taisez-vous une fois pour toutes et ne bougez pas d’un poil, leur ordonna le gardien. Et ne touchez à rien.

Il baissa la tête et disparut.

— Père, chuchota Eogan au bout d’un moment, tu sais que nous ne pouvons pas lui faire confiance. Pourquoi…

— Il est le seul à pouvoir nous aider. Nous avons besoin de lui.

— Et si c’était un piège ?

Pressé par l’urgence, le garçon avait élevé la voix.

— Tu ferais mieux d’écouter ton paternel, gamin, gronda une troisième voix. Je suis votre seule chance.

Comme répondant à un signal, une silhouette frôla Artagan dans l’obscurité. Il agrippa son fils par le bras et le tira vers lui. La forme en mouvement pivota et Artagan vit les photorécepteurs du GH-7 s’illuminer. Deux disques bleus d’une régularité parfaite.

Artagan tendit l’oreille et entendit un nouveau bruit confirmant une présence dans l’infirmerie, plus proche encore cette fois.

— Voystock, souffla-t-il en se tournant dans la direction du son, est-ce que c’est vous ?

Personne ne répondit. Devant eux, à peine visible, le droïde avançait. Son manipulateur tendait une longue seringue hypodermique.

— Père ?

— Tout ira bien. Ça ne fera mal qu’une seconde, puis la charge sera désactivée. Vas-y.

— Mais…

Alors qu’Eogan s’apprêtait à protester, l’aiguille traversa son uniforme de détenu, puis s’enfonça directement dans le haut de son thorax. Le garçon laissa échapper un cri de douleur aigu, qui fut couvert par une soudaine volée de tirs de blaster, à l’extérieur de l’infirmerie. Artagan entendit des gardiens hurler des instructions, puis les tirs reprirent.

— Qu’est-ce que… ?

Artagan Truax regarda autour de lui et vit le GH-7 retirer l’aiguille de la poitrine de son fils, pivoter en l’air et s’envoler.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui se passe ?

Cinq mètres plus loin, Voystock se dressa de toute sa hauteur.

— Qu’est-ce que tu crois que c’est ?

Il se retourna pour faire face aux deux prisonniers. Dehors, les blasters s’étaient à nouveau tus et Artagan entendit une voix étouffée leur ordonner d’ouvrir.

— Vous m’aviez promis quinze minutes ! rappela Artagan. Je vous ai donné le khipu ! Je vous ai donné tout ce que j’avais !

— Quoi ? Ça ? rétorqua Voystock en brandissant la ficelle nouée et en la jetant dans la direction d’Artagan. Allons, tu ne croyais quand même pas que Radique te laisserait filer aussi facilement ? Avec tout ce que tu sais sur lui ?

Eogan regardait son père bouche bée.

— Père ? De quoi parle-t-il ?

— Quoi ? Il ne t’a jamais raconté tout ça ? s’offusqua Voystock avec un sourire mauvais. Allez, le vieux, explique à ton fils la vraie raison de ta présence ici. Dis-lui comment tu l’as amené dans cette prison.

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, intervint Eogan.

— Gamin, tu me saoules.

Sans quitter des yeux Artagan, Voystock balança son coude droit dans le visage du garçon. La tête d’Eogan partit sur le côté et, sous le choc, son corps fut projeté contre un plateau d’instruments médicaux stérilisés, de pinces vasculaires et de fraises orthopédiques. Le matériel se renversa et tomba au sol avec un cliquetis d’acier chirurgical. Le garçon resta là, immobile.

— Eogan ! s’écria Artagan en bondissant derrière Voystock. Vous me le paierez ! annonça-t-il, fou de rage.

— Du calme, le vieux, répliqua le gardien en glissant la main vers le détonateur à sa ceinture. Personne ne paie rien pour le moment. Ton marmot vient de signer son arrêt de mort et, par tous les dieux, tu vas assister à son exécution. Ouvre bien les yeux.

Artagan se jeta sur Voystock et se laissa tomber en empoignant sa ceinture à deux mains. Il se battait avec une férocité inutile. En quelques secondes, Voystock parvint à se dégager, frappa Artagan à deux reprises dans l’estomac, puis sur l’arête du nez, avant de lui fracasser le crâne avec la crosse de son blaster, encore et encore.

— Peut-être que la prochaine fois… paf !… tu écouteras… paf !… quand quelqu’un essaie de t’apprendre… paf !… le respect !

Voystock baissa la main vers sa console, mais elle n’était plus là.

Artagan poussa un gémissement. Il fit un effort monumental pour redresser la tête. Son visage et son crâne saignaient abondamment, une dizaine de blessures étaient béantes, mais, au-dessous de tout cela, un éclair de vie et de défi illuminait encore ses yeux.

— C’est… ça… que tu cherches ?

Artagan articulait avec peine, sa respiration était courte. Dans sa main droite, il tenait le défibrillateur qu’il avait arraché à la ceinture du gardien. Il vacillait mais sa détermination était désespérée, il n’était pas question d’abandonner.

— Viens le chercher.

— J’ai pas besoin de ce truc, ricana Voystock en essuyant du sang sur son nez et en dressant son blaster. J’ai mon arme.

— Radique a dit…

— La seule instruction de Radique était de ne pas te laisser filer, le coupa Voystock en pointant le blaster vers la jambe d’Artagan. Il n’a pas dit que je ne pouvais pas te tuer.

Il pressa la détente.

Artagan hurla. Dans la lueur de la décharge, il vit sa jambe droite exploser dans un bouquet de sang et de chair. Au-dessous du genou, il ne restait plus qu’un moignon déchiqueté jusqu’à l’os. Artagan se replia sur lui-même, voulut fuir et s’étala de tout son long sur le dos. Voystock approcha.

— Ça fait mal, hein ? Tu ne marcheras plus jamais. Tu ne te battras plus. Tu es un éclopé, désormais. Tu vivras dans une douleur atroce jusqu’à la fin de tes jours.

Il leva le blaster et le pointa sur la tête du détenu.

— Peut-être que si tu implores ma pitié, je t’épargnerai en t’offrant une mort rapide.

Le vieil homme regarda le blaster, le visage vide d’expression. Puis il sourit.

C’était le sourire d’un guerrier, plein de douleur et de blessures. Par-dessous, il y avait la lucidité froide des soldats et des tueurs qui ont passé leur vie à mettre leur talent au service de la souffrance. Sous le sang, de vieilles cicatrices ressortaient sur son front.

Sa voix était calme et posée :

— Sur ma planète natale, préparer le lit de mort d’un homme n’est pas une tâche qu’on entreprend à la légère. Ça peut ne prendre que quelques secondes, si ce n’est que le sol où il tombe, mais ce n’est pas un sujet à prendre à la légère. Êtes-vous digne de cet honneur, Voystock ?

— Honneur ? railla le gardien. Vieillard, pour qui te prends-tu ?

— Je suis Artagan Truax.

Ses mots se faisaient rauques et faibles, mais ils restaient fermes. Sous ses paupières, le blanc de ses yeux virait au rouge suite à l’hémorragie interne.

— J’ai tué des hommes dans onze systèmes. Je me suis battu avec bravoure, j’ai enduré l’insoutenable et je n’ai jamais fait de quartier. Je ne me laisserai pas briser par un type comme vous et mon fils non plus. Et je n’implorerai pas votre pitié.

Voystock secoua la tête, le doigt serré sur la détente.

— Alors tu peux…

Il ne finit pas sa phrase. Un craquement sec de vertèbres se fit entendre quand la tête du gardien pivota à cent quatre-vingts degrés.

Artagan Truax leva les yeux et reconnut le Zabrak qui tenait le corps du gardien par la mâchoire et la base du crâne. Le prisonnier à la peau rouge lâcha prise et Voystock s’effondra sur le sol, désarticulé.

— Jagannath, parvint à articuler Artagan.

Le détenu le fixait de ses yeux jaunes, sans la moindre pitié.

— Parle ! ordonna-t-il.