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Les Flèches de Kaldani
— Vous pouvez féliciter votre Apprenti pour son excellent travail, j’imagine, observa Plagueis.
Il venait de se détourner de l’holovid pour contempler le paysage qui s’étendait de l’autre côté des vitres de son appartement, au dernier étage des Flèches de Kaldani. Il observa la foule qui se pressait sur la place des Monuments, tout en bas.
Resté près de l’écran, les poings fermés, la mâchoire serrée, Sidious bouillonnait de rage. Il ne parvenait pas à discerner l’expression de Plagueis dans le reflet de la vitre et le ton de son Maître ne laissait rien deviner de ses pensées. Dans tout l’appartement luxueusement décoré de Plagueis, un silence respectueux s’installa sur les riches tapis, les meubles sophistiqués, les tapisseries et les œuvres d’art qui décoraient les pièces et les couloirs. Sidious entendait les battements affolés de son propre cœur.
Le holo du dernier combat de Maul venait de s’achever. C’était le premier qu’ils regardaient ensemble, même si Sidious les avait tous suivis depuis l’arrivée de Maul sur Engrenage Sept. Aujourd’hui, sans préambule, Plagueis l’avait convié chez lui pour qu’ils regardent l’affrontement ensemble.
Comme s’il avait pressenti ce qui allait se passer.
— Sa mission consistait à assassiner Radique sans recourir à la Force, non ? demanda Plagueis en se tournant vers Sidious.
Comme souvent, le visage gris-bleu allongé restait impassible derrière le masque. Damask affichait l’expression distante d’un être à l’intellect très développé perdu dans ses pensées.
— Ce qui veut dire qu’il a atteint son objectif, non ? Qu’il est prêt à quitter les lieux ?
Sidious parvint à acquiescer d’un mouvement de tête. Sa rage s’intensifiait et il n’osait pas prendre la parole.
— Pourtant, reprit Plagueis en l’examinant d’un air pensif, vous n’avez pas l’air… ravi.
Sidious fit un effort pour desserrer les poings et se ressaisir. Il me teste. Il étudie mes motivations. Et la question ressurgit : Que sait-il exactement ?
— Bien sûr que je suis content, corrigea Sidious en veillant à bien regarder Plagueis dans les yeux. Maul a accompli exactement ce que je lui avais demandé.
Il fallait à tout prix masquer la trahison, dissimuler le véritable objectif de la mission.
— Je ne vous remets pas en cause, se justifia Plagueis. Comme je vous l’ai déjà dit, vos affaires avec le Zabrak, surtout pour ce genre de choses, ne concernent que vous.
Il se tut juste assez longtemps pour que Sidious se demande s’il s’agissait d’une simple remarque en passant, surgie incidemment dans l’esprit affûté de Plagueis.
— En revanche, poursuivit-il, je m’interroge : que se passerait-il si Maul révélait son identité de Seigneur Sith pendant son séjour dans le pénitencier. Les implications pour notre plan pourraient se révéler… majeures.
— C’est impossible. La loyauté de Maul à notre égard est totale. Il préférerait perdre la vie plutôt que de compromettre le secret de sa mission.
— Bien sûr. Je voudrais juste vous rappeler que certains aspects de cette mission ne sont pas entièrement sous votre contrôle. Ni sous le mien.
Pendant un moment, son expression sembla compatissante, voire indulgente. Quand Sidious était plus jeune, il appréciait cette forme d’attention ; désormais, il la trouvait lénifiante, presque condescendante.
— C’est un rappel douloureux, mais nécessaire, Dark Sidious. Des individus comme nous, qui avons la perspective de détenir un pouvoir presque illimité, risquent paradoxalement d’oublier que certains éléments échappent à notre contrôle dans la galaxie.
— Est-ce que vous insinuez que cette mission était une erreur de calcul depuis le début ?
— Il est trop tard pour laisser ce genre d’hypothèse nous égarer.
Plagueis se tut à nouveau et Sidious sentit qu’il préparait sa conclusion.
— Non, quand je réfléchis à ce qui s’est déjà passé, je me demande pourquoi vous avez jugé nécessaire de prendre des mesures aussi compliquées, de courir de pareils risques, qui auraient pu mettre notre plan en péril, pour simplement supprimer ce trafiquant d’armes.
Sidious ne répondit pas.
— À moins que vous n’ayez eu d’autres intentions à son égard, termina Plagueis.
— Comme je l’ai dit, l’assassinat d’Iram Radique était indispensable pour atteindre les objectifs du Grand Plan…
Il s’arrêta sans achever son explication afin de déterminer si Damask souhaitait en savoir plus. Il avait élaboré avec soin une justification pour chacun de ses actes. À aucun moment, le Muun ne devait soupçonner que Sidious avait en réalité envoyé Maul sur Engrenage Sept dans le but d’acheter l’arme nucléaire que le Bando Gora utiliserait ensuite pour éliminer Plagueis. Même à ce stade, cette hypothèse était inconcevable.
Mais Plagueis avait déjà fait une croix sur l’explication et son ton détaché disparut aussi vite qu’il était apparu. Il se tourna d’un air maussade vers l’holo-écran où ils avaient suivi le match.
— Il est fier, ce Zabrak, non ? Même s’il excelle au combat, ça doit être extrêmement difficile pour lui de s’empêcher de recourir à la Force.
— Il a l’habitude de se contenir, lui rappela Sidious, même s’il savait maintenant où le mènerait cette conversation et qu’il ne voyait plus l’intérêt de défendre Maul.
Plagueis le regarda droit dans les yeux.
— Je n’en doute pas. Ce serait vraiment dommage si, au lieu de simplement tuer le marchand d’armes, Maul révélait par inadvertance son identité… et l’identité de ceux qui l’ont envoyé dans cette prison. En fait, je dirais qu’un incident malheureux comme celui-là serait une leçon d’humilité pour les architectes du projet.
Une leçon d’humilité. Ces mots plongèrent au fond de l’estomac de Sidious et y restèrent comme des pierres.
— Je prendrai des mesures pour m’assurer personnellement que ça ne se produise jamais, assura-t-il d’un ton sévère.
Plagueis ne dit plus rien pendant un long moment. Quand il reprit la parole, sa voix était ferme.
— Contactez le Zabrak. Ordonnez-lui de détruire Engrenage Sept immédiatement et d’effacer toutes les preuves de nos plans.
Il marqua une brève pause.
— Si vous le souhaitez, vous pouvez lui laisser l’illusion qu’il a la possibilité de s’enfuir.
Sidious prit une inspiration et retint son souffle. Les muscles de son diaphragme lui semblaient manquer étrangement d’élasticité. Au cours des minutes qui venaient de s’écouler, la tension qui s’était accumulée dans l’appartement lui avait donné l’impression d’étouffer, comme si l’espace entre ces murs avait été vidé de son oxygène, lentement mais sûrement.
— Y a-t-il autre chose ?
— Rien d’urgent. J’apprécie nos conversations, Dark Sidious. Vous êtes le seul avec qui je peux me montrer aussi sincère. N’attendons pas aussi longtemps avant notre prochaine rencontre.
— Certainement pas.
Sidious hocha la tête, prit congé de Plagueis, sortit et entendit l’écoutille se refermer et se verrouiller derrière lui.
Leçon d’humilité. Ces mots lui retournaient l’estomac comme du poison.
Quand il atteignit les turbo-ascenseurs qui menaient au hall d’entrée de la tour, il avait retrouvé une respiration normale et le tremblement dans sa poitrine avait presque disparu.