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Entrepôt

Smight rampa hors du conduit et se laissa tomber sur le sol.

Il ne se souvenait pas comment il était arrivé là, ni combien de temps il avait passé dans le noir à tâtonner pour tenter de retrouver son chemin dans le labyrinthe de conduits de ventilation et de tuyaux qui alimentaient la prison en électricité, en eau et en chauffage. Son cerveau avait depuis longtemps cessé d’enregistrer les stimuli externes. Ses sens et ses capacités d’analyse étaient réduits aux fonctions primaires.

Il avait été témoin de trop d’horreurs.

Cela avait commencé avec le ver. Assister au carnage de l’énorme monstre blanc dans le tunnel avait été affreux. Si Smight vivait jusqu’à cent ans, il n’oublierait jamais comment Strabo, Tête-de-Clou et les autres avaient disparu, aspirés du sol vers l’horrible gueule en forme de Y qui les engloutissait. Le pire, c’était le son, l’abominable bruit de succion que la chose avait produit. Il n’était malheureusement pas suffisant pour couvrir les hurlements de terreur de ceux qui finissaient sous ses dents. Il n’oublierait jamais les bruits de mastication quand la mâchoire s’était refermée.

Il était malade rien que d’y repenser.

La créature les avait tous dévorés, laissant à Smight – étendu dans le conduit où il était tombé – juste assez de temps pour filer à reculons pendant que le ver blanc dévorait ses proies.

Il avait eu peur que le monstre ne sente sa présence s’il courait ; qu’il l’entende s’il faisait trop de bruit.

Il avait donc rampé.

En silence.

Dans une angoisse terrible.

Lentement.

Il avait rampé.

Le vacarme des battements de son cœur et le martèlement dans son crâne étaient tels qu’il lui était impossible de savoir si la chose le poursuivait encore ou si elle était restée sur place pour digérer son festin. À ce stade, Smight s’en fichait. Tant pis si le monstre l’attrapait. S’il ne l’attrapait pas, il passerait de toute façon le reste de sa vie hanté par des cauchemars où le ver le dévorait. Aucune des deux perspectives n’était particulièrement attrayante.

Après une éternité, il avait fini par tituber jusqu’à une écoutille dans le tunnel. Ses mains et ses genoux étaient endoloris par l’interminable traversée.

Pendant longtemps, il n’osa pas ouvrir les yeux, persuadé que le ver était là à l’attendre, enroulé au-dessus de lui, la gueule prête à l’avaler. Puis, à travers ses paupières closes, il eut conscience de lumières vives et l’odeur âcre de produits chimiques non identifiés vint lui piquer les narines. Sa curiosité finit par prendre le dessus.

Il ouvrit les yeux.

Qu’est-ce que… ?

L’espace lumineux et impeccable dans lequel il se trouvait ne ressemblait à aucun lieu de la prison. C’était à la fois un entrepôt et un laboratoire. De longues tables accueillaient de l’équipement scientifique dont Smight ignorait le nom : des creusets en verre, des tubes étroits et d’étranges flasques de forme et taille raffinées. Tout ce matériel était aligné dans un paysage miniature de machines, d’instruments de refroidissement et de chauffage.

Le long du mur du fond, des caisses de transport de différentes tailles étaient disposées en rangées précises. Sur le côté de chaque caisse, on pouvait lire le manifeste de transport et les diverses destinations.

Sans trop savoir pourquoi, Smight se promena dans la pièce et fit le tour de l’équipement. Rien de tout cela n’avait de sens. Cela ne l’étonnait pas. Il avait depuis longtemps accepté les limites de ses connaissances scientifiques et de ses capacités intellectuelles en général.

Puis, plus loin que le labo, il aperçut quelque chose de familier. L’autre partie de la pièce était un poste de travail différent, équipé d’outils de rectification et de forage à la pointe, de machines de production, de cisailles à tôle, de perceuses et d’outils de calibrage précis.

Smight examina tout cela. Un de ses oncles travaillait dans les chantiers de BlasTech et il reconnaissait ce genre d’outillage : il servait à fabriquer des armes.

L’importance de sa découverte réchauffa son esprit comme un lever de soleil la surface d’une planète. Pendant un moment, il ne parvint pas à y croire.

C’est ici. C’est ça. Je l’ai trouvé.

Il recula d’un pas pour embrasser toute la scène, le labo et les caisses, à la lueur de cette révélation.

Le quartier général de Radique. Il était ici.

Quand Jabba l’avait envoyé sur Engrenage Sept pour infiltrer les opérations d’Iram Radique, Smight s’était montré sceptique. Il avait entendu comme tout le monde les rumeurs au sujet de l’énigmatique marchand d’armes qui opérait sous une série de faux noms. Comme la plupart des gens, il pensait qu’une bonne couche de folklore recouvrait un bien maigre vernis de vérité. Pourquoi un trafiquant, surtout quelqu’un d’aussi renommé que Radique, choisirait-il de se cacher dans un pénitencier, alors qu’il devait y affronter des détenus simplement pour rester en vie ?

Smight avait tout de même accepté la mission, bien évidemment. Impossible de refuser une opportunité d’avancement au sein du Clan Desilijic. Avec ses faux papiers et son casier judiciaire falsifié, il était arrivé sur place et avait pris contact avec les autres hommes de main déjà envoyés par Jabba, embauchés comme gardiens. Ils rassemblaient des informations et faisaient rapport sur leurs découvertes. Le stim l’avait aidé à dissiper le stress et les matchs avaient rendu le poste plus intéressant, mais jamais il n’aurait cru…

Cela.

Les caisses. Il fallait qu’il inspecte leur contenu.

Smight courut vers la boîte en acier la plus proche, défit les fixations et se pencha pour examiner l’intérieur. Il faillit émettre un sifflement admiratif en découvrant le contenu.

Comme la plupart des tâcherons de Jabba, il se targuait de s’y connaître en matière d’armement. Même s’il n’avait jamais utilisé de missile Finbat J8Q-128, il le reconnut immédiatement pour l’avoir vu dans un catalogue de matériel de Gundark. Le Finbat était un missile à concussion, portable à l’épaule, qui pénétrait le blindage des véhicules militaires.

Smight sortit l’arme de son écrin, la hissa sur son épaule, évalua son poids et sa puissance en approchant la tête du viseur. Son doigt frôla la gâchette. La promesse silencieuse de mort qui émanait de l’arme calma le reste de panique qui le secouait encore depuis sa rencontre avec le ver. Un tir du Finbat anéantirait tout ce qui se présentait dans un rayon de cinq cents mètres, y compris la créature. Pendant un instant complètement irrationnel, Smight envisagea d’emporter le missile dans le tunnel pour s’attaquer lui-même au monstre. Évidemment, l’idée était complètement folle : déclencher un missile à concussion dans une station spatiale relevait du suicide. Mais il aurait adoré pulvériser ce monstre et tapisser de ses entrailles le conduit de ventilation.

Il déposa le Finbat et s’intéressa à la caisse suivante. Il explora son contenu en se demandant ce qu’il allait révéler à Jabba au sujet de sa découverte. Il réfléchit à comment tirer le meilleur parti de sa position. Une heure plus tôt, il se considérait comme un homme mort ; si, par miracle, il avait réussi à quitter la prison vivant, il était convaincu que Jabba l’aurait traqué et éliminé comme un gêneur.

Mais à présent…

Il imagina la conversation. Comment informerait-il le patron de sa découverte, du succès de sa mission ? Comment aurait-il pu mieux l’exécuter ?

Tout en réfléchissant, Smight procéda à un inventaire rapide. Parmi de nombreuses autres armes, il trouva une torpille à proton, un canon à pulsion, toute une caisse de fusils d’assaut mandaloriens, des lance-fléchettes et, il en était presque sûr, un LS-150, un fusil à répétition lourd. Il y avait aussi plusieurs paquets d’explosifs, parmi lesquels une caisse de grenades, des bombes à sous-munition et une sélection de détonateurs thermiques fraîchement produits et emballés avec soin. En y regardant de plus près, Smight se rendit compte qu’aucune de ces armes ne répondait aux spécifications techniques de l’usine. Radique les avait assemblées ici et avait ajouté des modifications subtiles à leur précision et à leur capacité de tir.

Smight s’arrêta devant la dernière caisse.

Contrairement aux précédentes, elle était verrouillée. Elle était plus petite, mais également nettement plus lourde, et ne portait aucune indication. Il évalua au premier coup d’œil qu’elle était d’une matière bien plus résistante que le duracier.

Smight posa les mains dessus.

Elle était chaude.

Non, elle était brûlante.

Et elle semblait bourdonner.

Avant de percevoir les vibrations qui venaient de l’intérieur, Smight comprit qu’il avait affaire à une caisse plus précieuse et potentiellement plus redoutable encore que les autres. Celle-ci contenait quelque chose de spécial.

Radique ne pouvait la laisser là sans surveillance longtemps. D’un autre côté, un homme avec son expérience et son intelligence ne voudrait certainement pas la conserver plus que nécessaire.

Ce qui signifiait qu’il allait bientôt revenir.

Très bien, chuchota une voix dans la tête de Smight, au moment où une idée prenait forme dans son esprit.

C’est ainsi qu’Augustine Smight, qui avait commencé sa carrière comme simple valet parmi des milliers dans l’armée de Jabba, comprit qu’un destin hors du commun l’attendait : grâce à sa faculté d’adaptation, il allait tourner la situation à son avantage.

Il n’avait pas beaucoup de temps. Il retourna près des fusils et de l’artillerie qu’il avait triés pour choisir les armes avec lesquelles il se sentait le plus à l’aise. Il opta pour un pistolet blaster lourd DT-12 comme celui avec lequel il avait appris à tirer et – parce qu’il avait toujours eu envie de les essayer – des lance-fléchettes.

Il attacha le holster à sa ceinture et les lance-fléchettes à ses poignets, puis s’adossa à la dernière caisse. Il s’adonna alors à la seule activité qu’il ne s’attendait pas à pratiquer dans ce pénitencier : il sourit.

— Je ne pense pas que ce matériel vous appartienne.

Smight sursauta et regarda la silhouette dressée devant lui.

— Qu…

Il déglutit et retrouva la parole.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Il redressa le DT-12, mais trop tard. Un coup expert lui défonça la tempe juste au-dessus de l’oreille droite et il perdit connaissance.