37
 
Bestiaire

Smight recula et réalisa qu’il était déjà contre le mur. Il ne savait pas pourquoi son cœur s’était emballé. Il semblait prêt à exploser. Des gouttes de sueur ruisselaient entre ses omoplates et le long de son dos, collant sa chemise humide à sa peau. Il se força à prendre une profonde inspiration.

Reste calme. Ils ne verront que ce que tu leur montreras.

Il espérait disparaître entre les gardiens qui l’entouraient, mais se rendit compte qu’il ne pouvait pas se cacher.

Respire.

— Alors, Jabba, dit Sadiki debout devant les gardiens alignés. J’ai entendu dire que vous aviez envoyé vos valets dans ma prison pour qu’ils se fassent embaucher comme gardiens. J’espère que vous allez pouvoir clarifier la situation.

Elle indiqua d’un geste de la main les neuf gardes présents dans la salle.

— Est-ce que l’un de ces hommes vous semble familier ?

Smight retint sa respiration. Personne ne bougea. Sur l’holovidéo, le Hutt s’inclina en arrière et balaya lentement la salle de ses yeux bridés. Il laissa échapper un rire guttural, un ho ho ho moqueur que Smight associait à une sensation désagréable qui lui nouait les tripes dès qu’il l’entendait. Il n’avait assisté à ce rire qu’une fois, mais c’était déjà une de trop.

— Vous me faites perdre mon temps, directrice, décréta Jabba dans un hutt que les oreilles de Smight traduisirent sans effort en basic. Je ne connais aucun de ces porcs.

— En êtes-vous certain ? Parce que je serais ravie de vous renvoyer vos hommes sans leur faire de mal, pour préserver la paix avec le Clan Desilijic.

Son front se plissa légèrement.

— Ceux que vous ne réclamerez pas, eh bien…

Elle jeta un œil en direction de 3D.

— Disons qu’ils sont plus… jetables.

— Tuez-les tous et jetez leurs carcasses aux limaces des marais, ça m’est égal.

— Je vois. Eh bien, je devrais peut-être poser la question aux humains.

Elle activa un bouton sur la paroi. Smight entendit un bourdonnement à sa droite et regarda derrière lui. De l’autre côté de la salle, en face de l’holoprojection de Jabba, un panneau oblong coulissa pour révéler un couloir qui n’était pas là quelques instants plus tôt. Il devina que c’était le résultat de la dernière reconfiguration.

D’où il se tenait, Smight ne voyait pas derrière l’ouverture, mais il réalisa soudain que les occupants du couloir avaient déjà commencé à entrer dans la pièce.

— Messieurs, déclara Sadiki, je suis sûre que vous connaissez tous Messieurs Tête-de-Clou et Strabo.

Un silence se glissa dans la salle, puis Tête-de-Clou et Strabo firent leur apparition. Smight vit les autres gardiens reculer en poussant des jurons et des cris de surprise, se serrant les uns contre les autres pour s’écarter de la menace. Ils cherchaient à saisir des armes et des boîtiers qui n’étaient pas là.

— Une seconde, intervint Hootkins, à la gauche de Smight.

Sous l’effet de la panique, la voix graisseuse du gardien ventripotent montait dans les aiguës.

— Directrice, qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que vous faites ?

Smight était incapable de bouger. Il avait l’impression que son corps ne pesait plus rien, que ses jambes avaient disparu. La même paralysie s’était emparée de sa poitrine : il se rendit compte qu’il ne parvenait plus à respirer.

Sadiki se contenta de sourire. Elle s’avança pour s’interposer entre les Rois des os et les gardiens.

— J’ai une question toute simple : que ceux d’entre vous qui travaillent pour le Clan Desilijic avancent d’un pas.

Elle examina les hommes.

— Personne ? Vous en êtes sûrs ?

— Moi ! cria Lodovik, à la gauche de Smight.

Il bondit en avant, manquant renverser les collègues qui se trouvaient à ses côtés.

— Jabba nous a envoyés ici pour que nous débusquions Iram Radique !

— Ah…, sourit Sadiki. Et quels étaient vos ordres exactement ?

— Jabba nous a dit de récolter le plus d’informations possible. De le dénicher et de le démasquer.

— Y a-t-il quelqu’un d’autre dans cette salle qui voudrait s’identifier ?

— Crete ! Il en fait partie ! ajouta Logovik en indiquant un grand gardien aux cheveux gris de l’autre côté de la pièce.

Tout à coup, les noms semblèrent se bousculer sur ses lèvres.

— Et Galway ! Tyson ! Olyphant ! McCane ! Et là, Webberly ! Et…

Sa main pivota vers Smight.

— Ce nouveau, là, le bleu, je ne connais pas son nom. C’est aussi Jabba qui l’a envoyé. Il a falsifié nos CV et nous a dit que…

— Vermine.

Le sourire paresseux de Jabba avait disparu, remplacé par une moue de dégoût.

— Tu viens de signer ton arrêt de mort.

Si Logovik avait entendu le Hutt, il feignit de l’ignorer. Son regard désespéré passait des Rois des os à Sadiki.

— C’est tout. Il n’y en a pas d’autres. Je peux m’en aller, maintenant ?

Sadiki le dévisagea avec pitié.

— Je suis désolée… Logovik, c’est ça ?

Elle secoua lentement la tête d’un air triste.

— J’ai bien peur que votre employeur n’ait raison sur un point. Je ne peux pas vous laisser filer. Messieurs…

Elle se tourna vers Strabo, Tête-de-Clou et les membres des deux gangs, Rois des os et Gravité massive, qu’ils avaient menés jusque dans la salle de garde.

— Quoi qu’il arrive, qu’aucun d’entre vous n’oublie que le seul boîtier de cette pièce est attaché à ma hanche.

— Attendez ! parvint à articuler Logovik.

Son visage était d’une pâleur maladive.

— Bonne chance, messieurs. Et je vous remercie pour votre honnêteté.

Sadiki s’écarta pour laisser la place aux membres des gangs.

Il y eut un silence qui dura une fraction de seconde, durant lequel Smight entendit un ricanement.

C’était Tête-de-Clou.

Puis tout s’accéléra.

C’était peut-être l’effet du glitterstim, mais Smight vécut au contraire les secondes qui suivirent comme si elles se déroulaient au ralenti.

Les membres du gang fondirent sur les gardiens comme un seul homme, poussant des hurlements assourdissants. Ils renversèrent des chaises, sautèrent par-dessus la table et se jetèrent sur leurs adversaires comme une horde d’animaux sauvages. Smight fut projeté sur le côté et la table atterrit sur lui, lui cachant la vue. Il devinait pourtant ce qui se passait au-delà avec une clarté effrayante.

En un instant, la salle venait de basculer dans le chaos. Des os volaient, des dents étincelaient, des poings s’écrasaient. Les gardiens tentaient de se disperser de tous côtés, mais il n’y avait nulle part où fuir. L’arrivée des deux gangs avait bloqué la seule issue. Les détenus se jetèrent sur les gardiens et eurent facilement le dessus.

Pressé entre la table renversée et le mur, Smight se mit à genoux puis sur le ventre, comme s’il allait pouvoir ramper hors de la salle sans être vu. La réalité commençait déjà à lui échapper. Tous les collègues qu’il avait fini par appeler par leur prénom hurlaient en essayant de fuir.

Depuis son poste d’observation, il vit d’abord Hootkins chercher à bondir par-dessus la table. Le gros gardien fonça bedaine en avant pour se frayer un chemin vers la sortie entre deux Rois des os. La panique déformait son visage. Il parvint à faire deux pas, avant de tituber et de perdre l’équilibre. Deux Rois l’attrapèrent et le plaquèrent au sol, puis l’empalèrent avec des côtes aiguisées qu’ils avaient attachées à leurs poignets pour faire office de griffes démesurées. Ils le mirent en pièces.

Adieu, Hootkins.

Smight était incapable de détacher les yeux de la scène. Juste devant lui, des membres de Gravité et des Rois s’affairaient sur Crete et sur un chauve large d’épaules qui aurait pu être Webberly, il ne pouvait en être certain. Un autre membre de gang avait coincé McCane contre un mur, avait déchiré sa chemise et lui creusait la cage thoracique à l’aide d’un crâne cassé, tandis que Tête-de-Clou et son lieutenant, une brute qui se faisait appeler Molosse, maintenaient les mains et les pieds d’Olyphant, le lacérant en deux dans une cascade d’hémoglobine.

Adieu, Olyphant.

Smight n’avait plus aucun espoir. Dans trente secondes maximum, les membres des gangs n’auraient plus de gardiens à massacrer et mettraient la main sur lui. Il ne pouvait pas rester là.

Il s’assit.

Boum ! Une chaise vint se fracasser contre le mur au-dessus de sa tête et retomba en morceaux. Logovik, celui qui les avait tous trahis et avait provoqué ce carnage, ramassa un fragment de métal et le brandit comme une arme improvisée. Smight fut pris d’une rage soudaine et, faisant fi de la peur qui lui nouait la poitrine, agrippa le gardien par la cheville.

— T’es content ? hurla-t-il. Tout ça, c’est ta faute !

— T’as ce que tu mérites, vermine, rétorqua Logovik en lui balançant un coude dans la figure. Les yeux de Smight explosèrent en une supernova d’étoiles aveuglantes. Quand sa vision redevint claire, il entendit Vasco Tête-de-Clou pousser ce qui ne pouvait être qu’un cri de guerre. Le détenu leva le fémur aiguisé qu’il tenait à la main et en frappa de toutes ses forces le crâne de Logovik, qui céda avec un bruit insupportable.

Adieu, Logovik.

Avant même que le gardien ne touche le sol, Tête-de-Clou le saisit à la gorge, lui pencha la tête en arrière et plongea les dents avec avidité dans le haut de son torse. Smight se détourna. Il avait perdu toute velléité de fuir et était envahi par la nausée. Un pied l’atteignit à la poitrine, lui coupant le souffle, décuplant son envie de vomir. Il allait mourir là, avec tous les autres.

Il se contorsionna, se tortilla, et c’est alors qu’il aperçut le panneau derrière les Rois des os. Il était toujours ouvert.

La salle était encore plongée dans le chaos, même si l’assaut semblait déjà moins sauvage. De tous côtés, Tête-de-Clou, Strabo et leurs sbires éviscéraient joyeusement les derniers gardiens. La rage contenue des années durant explosait tandis qu’ils démembraient les surveillants et empalaient leurs cadavres le long des murs.

Au milieu de cette scène barbare, Blirr, la directrice, observait les combats d’un œil serein. Au bout d’un moment, elle tourna les talons et sortit, suivie de son droïde. L’écoutille s’activa derrière eux.

Smight n’avait pas de temps à perdre.

Toujours à quatre pattes, il se faufila aussi vite qu’il le pouvait entre les corps et les restes de la table. La tête baissée, il bondit dans l’ouverture et se laissa rouler dans l’obscurité.