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Reconfiguration

— Directrice ? annonça 3D. Ils vous attendent.

Sadiki but une grande gorgée de caf, se leva et se tourna vers les holo-écrans alignés au-dessus de sa tête. Le moniteur sur la droite affichait la salle de garde, où un groupe de gardiens en pause était assemblé autour d’une longue table. Certains étaient debout, silencieux, ou appuyés contre le mur ; d’autres étaient assis et buvaient du sirop de Rancor en jetant des regards angoissés vers l’écoutille. Même sans leurs uniformes, la tension était perceptible.

— Directrice ? demanda le droïde.

— Je t’ai entendu, répondit distraitement Sadiki sans quitter l’écran des yeux.

Elle avait convoqué cette réunion deux heures plus tôt et avait modifié à la dernière minute l’horaire de la seconde équipe pour assurer une surveillance suffisante à la fois de l’espace central et des cellules.

— Rends-moi service et monte la température de cinq degrés.

— Puis-je vous demander pour quelle raison ?

— J’aimerais qu’ils transpirent un peu. As-tu réussi à joindre mon frère ?

— Maître Blirr n’est pas dans sa chambre et n’est pas non plus au centre de données. Honnêtement, je n’ai pas la moindre idée d’où il a pu passer.

— Cherche encore.

Elle consulta le chrono.

— Le prochain match aura lieu dans deux heures seulement, j’aimerais connaître son opinion sur les combattants sélectionnés.

3D pivota pour lui faire face.

— Les combattants ? Avec tout le respect que je vous dois, directrice, Chlorus, le commissaire aux jeux, ne nous a-t-il pas spécifiquement ordonné de suspendre tous les combats en attendant…

— L’algorithme de Dakarai a déjà effectué la sélection, l’interrompit Sadiki, et la dernière fois que j’ai vérifié, le montant des paris pour ce match avait atteint plusieurs millions de crédits. Si tu veux mon avis, les casinos et les gros joueurs de la galaxie nous ont déjà pardonné.

— Mais la Commission des jeux…

Sadiki vida le fond de sa tasse de caf.

— Ils n’ont qu’à me coller une amende. Comme l’a dit Dragomir, j’ai des soucis plus graves en ce moment.

Une pensée la fit sourire et elle ajouta :

— Et lui aussi, d’ailleurs.

— Ils pourraient faire fermer la station !

— J’en doute très fort, intervint une voix dans le dos de Sadiki.

Elle se retourna et vit Vesto Slipher entrer dans son bureau. Elle ne prit pas la peine de masquer sa surprise.

— Slipher ! Comment êtes-vous entré ici ?

— Comme vous le savez, le CBI a accès aux codes de sécurité de la plupart de ses filiales, souligna le Muun, un sourcil dressé. J’imagine que cela ne pose pas de problème ?

Sadiki se força à sourire.

— Du tout, je croyais juste que vous étiez parti. Je suis ravie de constater que vous avez changé d’avis.

Slipher fit une moue de dégoût.

— Si ça ne tenait qu’à moi, je serais déjà loin d’ici. Mon employeur m’a demandé de rester un jour où deux, le temps de régler les… complications avec la Commission des jeux.

— Cette sollicitude me touche.

— Croyez-moi, ce n’est pas mon idée. Je ne comprends pas moi-même et je ne resterais jamais dans ces bas-fonds un instant de plus que le strict nécessaire, si cela dépendait de moi.

Le Muun indiqua son bureau d’un mouvement du menton.

— Malheureusement, vous semblez avoir mis le commissaire aux jeux dans tous ses états. Le CBI tient à protéger son investissement dans Engrenage Sept.

— C’est bien normal.

Sadiki examina la rangée d’holo-écrans pour contempler le pénitencier dans son ensemble, ce dont elle ne se lassait jamais. Le réfectoire, la tôlerie, l’usine : ces lieux formaient une sorte d’expérience sociologique de sélection naturelle galactique grandeur nature. Même si elle ne s’était jamais aventurée parmi les détenus depuis l’ouverture de la prison, elle reconnaissait la plupart des visages et, dans certains cas, connaissait leurs habitudes mieux qu’eux-mêmes.

— Bon, fit-elle, si vous voulez bien m’excuser, j’ai une réunion avec les gardiens.

— Je vois, répliqua Slipher en regardant l’écran qui montrait les hommes qui attendaient dans la salle. Vous avez des problèmes d’effectifs ?

— Non, de simples questions internes, en réalité.

Sadiki encoda une instruction sur le clavier de son bureau pour obtenir à distance l’accès au centre de données du pénitencier. Slipher regarda par-dessus son épaule et vit l’image de synthèse d’Engrenage Sept prendre forme en trois dimensions, un enchevêtrement compliqué de lignes rouges et vertes qui se réorganisaient. Quelques secondes plus tard, un grondement s’éleva à l’extérieur du bureau.

— Vous reconfigurez la prison ? s’étonna le Muun. Le prochain match n’est prévu que dans deux heures…

— Je modifie quelques détails, rien de plus. C’est l’un des avantages de la structure modulaire de notre station. Tout peut être réorganisé à volonté.

— Je vois.

— Je descends à la salle des gardiens. Tâche de trouver mon frère, lança-t-elle au droïde.

— Entendu, pépia 3D.

Elle s’arrêta.

— À bien y réfléchir, tu ferais mieux de m’accompagner. Par sécurité.

Sans jeter un dernier regard au Muun ou aux écrans, Sadiki quitta la pièce d’un pas déterminé.