30
Aquarium
Les poumons de Maul brûlaient.
Il n’avait aucune idée du temps qu’il avait passé sous l’eau. Les secondes avaient perdu toute signification. Ses deux cœurs battaient à la vitesse maximale pour tenter de faire circuler l’air dans son corps. L’obscurité envahissait la périphérie de sa vision et le manque d’oxygène menaçait de venir à bout de sa conscience.
L’autre avait nagé vers lui et l’avait frappé en plein diaphragme, faisant sortir l’air que le Zabrak avait inhalé juste avant de plonger pour la dernière fois. Maul tourbillonna, se tira à l’aide des liens qui entravaient ses chevilles et se faufila le long du banc immergé.
Il vit un Aqualish fendre l’eau pour revenir vers lui. Il espérait qu’il s’agissait de Novi. Il bondit et enfonça les doigts dans les yeux globuleux de son adversaire. L’Aqualish fit un bond en arrière et disparut, pour mieux revenir par-derrière. Il décocha à Maul un violent coup dans la nuque.
Maul avala une gorgée d’eau contaminée et toussa en recrachant le liquide. Plus rien ne bougeait dans la semi-obscurité. Un fin sédiment de vase et de crasse s’était déposé sur le fond. Le Zabrak fixa la lueur trouble des lumières de l’autre côté de la cellule et réalisa qu’il lui restait très peu de temps.
Il regarda le banc auquel ses chevilles étaient toujours attachées. La pression lui écrasait la poitrine comme un énorme poing. S’il n’avait pas été attaché, il aurait pu prendre encore une bouffée d’air…
Arrête. C’était la voix de son Maître, son mépris reconnaissable entre tous. Ta faiblesse est non seulement honteuse, elle est écœurante.
Maul se ressaisit. Ces mots glacés le calmèrent. S’il était destiné à mourir ici, même dans ces circonstances humiliantes, il ne pouvait le faire sur fond de jérémiades et d’aveux de faiblesse.
Il se tira jusqu’au sol de la cellule, aplatit son corps sous le banc et tâtonna dans le noir jusqu’à ce que ses doigts engourdis repèrent la forme d’un des boulons qui maintenaient la plaque d’acier en place. Il y en avait plusieurs, mais il s’acharna sur celui qui semblait le moins serré. Il leva un coude et le cogna contre le boulon, encore et encore, jusqu’à ce que la vis soit assez desserrée pour qu’il puisse la retirer complètement.
Il plaça la bouche contre le trou pour aspirer de l’air frais et expulsa des bulles par le nez avant de reprendre une nouvelle bouffée profonde. Il laissa l’oxygène réapprovisionner ses vaisseaux. Le résultat fut immédiat. L’obscurité qui lui brouillait la vue se dissipa. Il s’obligea tout de même à rester encore sous le banc, jusqu’à reconnaître la vague silhouette de l’Aqualish au-dessus de lui.
Maul fendit l’eau aussi vite que le permettaient ses liens et saisit son opposant par les défenses, en brisant une au passage. L’humanoïde laissa échapper un cri nasal de surprise et de douleur, pendant que Maul lui martelait l’abdomen. L’Aqualish se pencha en avant et Maul en profita pour lui propulser le crâne contre le mur. Du sang s’écoula de la tête de Novi, qui parvint pourtant à contourner Maul et à disparaître une nouvelle fois dans l’eau.
Le Zabrak balaya les profondeurs du regard, les yeux plissés. Où était passé son adversaire ? L’écoutille avait-elle été laissée ouverte pour que Novi puisse aller, venir et l’attaquer à sa guise ?
Maul tira sur ses liens pour se repositionner sous le banc, appuya les lèvres contre le trou dans le sol et s’apprêtait à inhaler quand quelque chose d’épais, de glissant et de vivant jaillit dans sa gorge. Dégoûté, Maul cracha et vit un petit ver blanc flotter devant son visage. L’animal se tortillait en activant furieusement ses mandibules pour saisir quelque chose. Le Zabrak inspecta le trou. D’autres vers se faufilaient dans la cellule par l’orifice. Ils provenaient de l’étage inférieur et sortaient en flot continu.
Maul se détourna. Y avait-il une créature dégoûtante qui ne soit pas terrée au fond de cette prison ? Combien de temps…
Bam !
Un coup lui explosa l’arrière du crâne, le laissant étourdi et désorienté. Du coin de l’œil, il vit l’Aqualish revenir à la charge. Il nageait sans effort, le poing tendu. Maul s’efforça de remettre de l’ordre dans ses pensées. Maintenant qu’il n’avait plus accès à l’air frais, il fallait qu’il mette fin au combat sans attendre.
Je suis visqueux et graisseux, mais quand on me mélange à du sang, je dévore l’acier.
Maul coinça une main sous le banc et gratta des doigts l’épais magma brun rouille infâme qui s’était accumulé entre les plaques métalliques. Il prit la pâte dans sa paume, la malaxa et attendit sans bouger. Il n’avait qu’une chance de réussite. Il ne pouvait se permettre d’attendre trop longtemps.
L’Aqualish fonça sur Maul, qui l’attrapa par les cheveux de chaque côté du visage et enfonça la moisissure toxique dans l’entaille de son crâne. Il poussa le résidu dégoûtant le plus profondément possible dans la blessure.
Le résultat dépassa ses espérances. L’Aqualish se débattit en hurlant, les deux mains collées contre la tête. La blessure grésillait déjà et des bulles en sortaient, des lambeaux de tissu étaient emportés par l’eau.
Maul coinça la tête de l’Aqualish en passant un bras autour de son cou. Il attrapa une nouvelle poignée de moisissure sous le banc et l’étala sur les liens qui l’attachaient. Puis il tira l’Aqualish vers le bas pour que le sang de sa blessure se mélange à l’eau et entre en contact avec la moisissure. La réaction catalytique attaqua instantanément le nylacier. D’un coup, Maul eut les jambes libres.
Il parvient à détacher le reste de ses entraves, se retourna dans l’eau et entraîna son adversaire vers le fond, la tête la première. Il colla la blessure de Novi contre les plaques d’acier du sol de la cellule pour les dissoudre. Un trou se formait déjà et grandissait à vue d’œil, permettant à l’eau de s’écouler. Dans quelques secondes, il pourrait mettre son plan à exécution.
Les deux combattants furent emportés par le courant, Maul toujours cramponné au cou de son adversaire. Un instant plus tard, ils se retrouvèrent dans un puits de drainage à ciel ouvert. Le tuyau déversait de l’eau en contrebas. Maul poussa l’Aqualish vers une plate-forme surélevée et bondit pour le rejoindre à l’air libre. Il inspira une profonde bouffée d’air, emplit ses poumons et se retourna pour poser le regard sur l’autre prisonnier.
— Tu es Novi ?
L’Aqualish hocha la tête et aboya un oui enroué.
— Tu sais ce que c’est, ce truc ? lui demanda Maul en montrant sa main remplie de la moisissure corrosive. Tu sais quel effet ça provoque, quand je le mélange à ton sang ?
L’Aqualish le toisa du regard. Son visage était atrocement défiguré par l’acide, ses yeux abîmés par le combat, mais, sous les blessures, on distinguait son expression dubitative.
— Je… je ne comprends pas. Ils ne sont pas censés me choisir pour un match. Il m’a promis que je ne devrais plus jamais me battre.
— Tu vas mourir. Maintenant. Lentement. Je vais brûler le reste de ton visage. Sauf si tu me dis tout.
— Je ne sais même pas de quoi…
— D’Iram Radique.
Novi feignit mal de ne pas comprendre. Sa comédie fut de courte durée : Maul approcha la moisissure de sa blessure sanglante au visage, juste assez pour que la chair du détenu se mette à grésiller légèrement. L’Aqualish voulut s’écarter, mais Maul le tenait fermement.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ? cria Novi.
— Comment est-ce que je peux le contacter ?
— C’est pas possible ! Personne ne peut ! Même moi, je ne lui parle pas directement.
— Tu mens.
— Non, je le jure !
— Alors, tu ne me sers à rien, conclut Maul en faisant mine d’étaler le reste de la pâte sur le visage de Novi.
— Attends ! Attends ! Je peux te dire une chose, haleta l’Aqualish.
Ses branchies s’agitaient, tandis qu’il essayait de retrouver son calme.
— Les armes… elles arrivent en plusieurs morceaux.
— Je le savais déjà. Qu’est-ce qui se passe, une fois que les membres des gangs les font entrer dans la prison ? Où vont-elles ? Comment Radique récupère-t-il les pièces sans être vu ?
— Ce sont les oiseaux qui viennent chercher les différents composants et les transportent à l’atelier. Si tu suis les faucons griffus, tu trouveras Radique.
— Quand doit arriver la prochaine cargaison ?
— Un vaisseau de ravitaillement se posera demain pendant le premier tour de garde. Je ne sais rien de plus, je le jure.
— Y a-t-il un intermédiaire entre Radique et toi ? Un autre maillon de la chaîne ?
L’Aqualish le contemplait bouche bée, les yeux rivés sur la poignée de moisissure que Maul tenait. Il murmura une sorte de serment dans sa langue maternelle.
— Je t’en supplie, j’ai coopéré, je t’ai tout dit.
— Réponds-moi : qui d’autre y a-t-il ?
Novi étendit les trois doigts de sa main droite et dessina un cercle sur la surface mouillée d’un tuyau.
— Qu’est-ce que ça signifie ? gronda Maul.
L’autre détenu étouffa un sanglot.
— C’est tout ce que je sais. Ne me tue pas. Ne…
— Tu es mort à l’instant où tu as été sélectionné pour m’affronter. Mais je te promets que ton exécution sera rapide.
Il saisit la tête de Novi à deux mains et lui brisa la nuque d’un coup sec. L’Aqualish trembla une seconde, s’effondra vers l’arrière et disparut dans le puits.