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Pénitencier Engrenage Sept

Paf !

Maul encaissa le premier coup dans le flanc et la violence du choc fit pivoter le haut de son corps. Il tituba en arrière avant de recouvrer complètement l’équilibre. Il eut l’impression que, sous ses pieds, les plaques en alliage du sol de la cellule tremblaient, menaçant de céder.

Il cracha une dent et essuya le sang.

La créature qui lui faisait face était un colosse de deux mètres cinquante de haut. Ses épaules massives et le haut de son torse étaient protégés par les plaques d’une armure primitive qui, à l’évidence, avaient été la mâchoire et la carapace d’un prédateur encore plus grand que lui. Le prisonnier semblait occuper tout un pan de la cellule.

Maul l’observa. Son visage grisâtre aurait été un cauchemar pour un chirurgien : c’était un amas de cicatrices rituelles, d’anneaux organiques et de crochets filandreux. Des poches bleuâtres pendaient sous ses yeux et sa bouche ouverte montrait des dents aussi effilées que des lames de rasoir. Ses bras semblaient avoir été empruntés à deux organismes différents : sa main droite était un poing massif, la gauche une serre aux doigts crochus comme des pattes d’araignée. On aurait dit une masse et une pale : l’une était faite pour frapper, l’autre pour trancher. C’était la droite qui venait de s’abattre sur Maul quelques fractions de seconde plus tôt, le projetant en arrière et lui arrachant une dent.

Le monstre se pencha et ramassa l’incisive de Maul. Il se redressa et la glissa dans un trou de sa propre bouche. Il la fit tourner jusqu’à ce qu’elle tienne en place, puis il adressa un sourire à Maul, comme pour lui demander si ça lui plaisait de voir sa dent dans la bouche de la créature, tel un trophée de plus dans sa collection.

Maul le fixa sans ciller.

Et la rage monta en lui.

Une rage salvatrice.

 

Son uniforme était une salopette orange standard, dont le lourd tissu entravait les mouvements. Il entendit les coutures craquer quand il se jeta sur son opposant, franchissant en un instant le demi-mètre qui les séparait. La créature réagit exactement comme il l’espérait. Elle se précipita vers lui avec enthousiasme pour bondir à sa rencontre. Ses bras désassortis formèrent des moulinets, frappant l’air vicié de la cellule, tandis qu’il laissait sortir un cri guttural dans une langue inconnue.

Ce seront tes dernières paroles, se jura Maul. Ici. Maintenant.

Maul était assez près pour sentir l’odeur de cadavre qui se dégageait de son adversaire, comme si elle était modelée dans de la viande pourrie. Il exécuta une série de mouvements, presque par réflexe. De ses deux mains, il empoigna la créature à la gorge, la souleva plus haut que sa tête et serra jusqu’à sentir les tendons du cou se ramollir sous son emprise. Une sorte de cliquetis humide s’éleva de la poitrine du monstre et un liquide chaud, épais et collant s’échappa de sa gorge.

Du sang.

Noir comme de l’encre.

Cela ne procura aucune satisfaction à Maul. Il était juste irrité à l’idée qu’il lui ait fallu tant de temps pour que la bataille tourne à son avantage. Mettre fin à la vie de son adversaire rapidement suffirait à rétablir l’équilibre. L’honneur n’était peut-être pas sauf, mais la vengeance était assurée. Il resserra son emprise et le cri se fit plus fort, avant de se briser et de ressembler au pépiement d’un oiseau. Un liquide noir et visqueux jaillit de la bouche et des orbites de la créature.

Assez.

Maul pivota dans un mouvement parfaitement équilibré qui fit tournoyer le monstre et le projeta sur le sol avec un bruit mat. Le corps s’abattit avec une violence telle que les plaques d’acier vibrèrent sous les pieds du Zabrak. La tête de la créature s’affaissa, le cou brisé, et ballotta sur le côté, révélant les vaisseaux qui palpitaient sous sa peau grisâtre.

C’est seulement alors que Maul se permit de soupirer. Comme il s’y attendait, il n’avait eu besoin ni de son bâton de Force ni de la Force elle-même pour se débarrasser de ce tas de chair inutile. De toute façon, aucune de ces deux options n’était envisageable. Il se pencha sur le visage de la chose, leva le pied et appuya le talon sur le cou, prêt à pulvériser la trachée ou l’organe que ce monstre utilisait pour respirer, d’un coup fatal. L’espace d’un instant, il croisa ses yeux vides d’expression.

— Maintenant, meurs, ordonna-t-il au monstre, qui semblait enfin réaliser qu’il allait passer les lamentables dernières secondes de sa vie ici, dans cette obscurité sans nom.

Et pourtant, avec une rapidité aveuglante, la créature se dégagea et bondit sur ses pieds. Elle attrapa un objet caché dans son dos, qui ressemblait à un bâton effilé. Tandis que l’arme s’agitait devant lui, Maul réalisa que ce qu’il avait pris pour un morceau de bois ou une sorte d’hybride biomécanique était en réalité un organisme vivant : un serpent qui agitait la tête à la vitesse de la lumière pour mordre son visage et lui lacérer les yeux.

Maul eut un mouvement de recul. Trop tard. Il fut aveuglé d’un coup et plongé dans l’obscurité. C’était la deuxième fois en quelques secondes que la créature le prenait au dépourvu et il comprenait pourquoi : elle était détachée de la Force, complètement coupée du champ de sécurité qui fournissait à Maul en permanence des informations sur son environnement. Les perceptions intuitives sur lesquelles il avait l’habitude de s’appuyer au cours d’un combat étaient tout simplement absentes.

Une acidité terrible fit grésiller ses nerfs optiques, s’insinua au plus profond de ses orbites. Il sentit le venin prendre le contrôle, s’étendre en couches concentriques pour paralyser les muscles et les tissus de son visage.

Le rire perçant de son adversaire retentit de tous côtés. Déterminé. Triomphant.

Tu dois mettre un terme à cet affrontement au plus vite.

Maul se redressa.

La voix dans sa tête était la sienne. Elle était un écho maladroit de sa formation, mais le phrasé était bien celui de son Maître – le souvenir d’heures, voire de journées où les instructions sans pitié, la douleur et la discipline s’enchaînaient sans fin. Sidious n’était jamais loin de lui. L’évocation de la présence du Seigneur Sith aida Maul à reprendre pied dans l’instant présent, avec une lucidité totale.

Il tâtonna dans le noir et palpa le serpent sur toute sa longueur. Il sentit les tendons parcheminés de l’arme s’enrouler autour de son cou, les centaines de petits muscles se contracter autour de sa trachée et serrer ses voies respiratoires comme un nœud coulant vivant. Les prochaines secondes s’annonçaient cruciales.

Il plia les genoux, pencha la tête et la secoua vers l’avant, mais la bête refusa de lâcher prise. Elle continuait à l’enserrer et résistait à toutes les tentatives de libération du Zabrak.

Maul se força à rester complètement immobile, d’une rigidité parfaite, pour permettre au serpent, devenu trop confiant, de serrer plus fort et de s’étendre jusqu’à ce que sa tête passe à nouveau devant Maul. Il attendit encore. Il sentait l’odeur fétide de son adversaire, qui lui lacérait le visage à coup d’ongles en essayant de trouver une prise. La créature poussa un hurlement de victoire, qui ressemblait à un rire. Un rire affamé, dément. Celui d’un guerrier qui n’a rien à perdre.

Tu n’es pas un guerrier, se dit Maul. Tu ignores tout du Côté Obscur.

Le moment était venu. Il saisit la tête du serpent, agrippa son museau pointu et sa gueule à crochets. Ses doigts s’enfoncèrent, serrèrent et tordirent l’animal jusqu’à ce que la tête se détache du corps avec un craquement humide.

Le résultat fut instantané. Dans un frisson électrique, le serpent lâcha prise et se ramollit. Les anneaux se mirent à glisser et Maul s’autorisa une seule respiration profonde avant d’achever son œuvre.

Quelque part devant lui, son assaillant avait déjà réagi à la mort de son arme par un rugissement de rage. Maul ne l’entendait plus. C’était un cri primitif, une émotion, un signe de faiblesse, qui n’était guère plus instructif ou important que la douleur qu’il avait repoussée quelques instants plus tôt. Il ne lui était d’aucune utilité.

En revanche, il profita du hurlement de son adversaire pour plonger la main dans sa bouche ouverte. Maul récupéra sa dent plantée dans les gencives du monstre et sentit la chaleur moite de l’haleine de son adversaire. Il maintint la gueule ouverte pour y fourrer la tête du serpent puis referma les lèvres grises dans le but de le maintenir à l’intérieur. Il arracha trois des plus grands piercings du bras droit du colosse et les planta dans ses lèvres. Il les plia pour former des anneaux qui scellèrent sa bouche, alors que la tête du serpent était encore à l’intérieur. Maul sentit les restes de l’arme s’agiter et plonger les crochets dans la chair, par réflexe, répandant le venin tandis que son adversaire pris de spasmes se débattait et tentait en vain de crier.

Mets fin à ce combat.

Toujours aveugle, Maul maintint le monstre à bout de bras, inclina la tête et défonça les yeux de son adversaire d’un coup de cornes. Il sentit les globes oculaires s’écraser comme de la gelée sur son crâne.

Les spasmes cessèrent. Maul recula et lâcha le corps, qui s’effondra à ses pieds.

Il cligna des yeux et ferma les paupières douloureuses en serrant la dent dans sa main. Sa vision commençait à revenir. Des ombres tachetées de gris et de bleu métallique apparaissaient devant lui. Le processus était horriblement lent, mais Maul n’avait aucune raison de douter qu’au bout de quelques heures, il aurait complètement recouvré la vue. Quand tout à coup…

Le sol se mit à trembler.

Le Zabrak fit volte-face et sonda les profondeurs de sa cellule pour trouver la source des vibrations. Le vacarme était assourdissant : de lourdes chaînes étaient tirées, les pignons et les poulies d’un redoutable mécanisme venaient de se mettre en branle. Les parois, le sol et le plafond semblaient changer de forme et d’inclinaison. Maul étendit les bras et ses doigts confirmèrent ses soupçons.

Les murs se rapprochaient.

Ce n’était pas une illusion ou la conséquence de sa vision endommagée. La cellule subissait une transformation incroyable. Les plaques d’acier qui composaient les murs, le sol et le plafond glissaient et se superposaient comme des écailles géantes. Elles s’incurvaient, rendant le sol pentu, le transformant en une sorte de cuvette plongeant vers le centre de la pièce, à la façon d’un entonnoir géant.

Maul tâtonna derrière lui et serra de toutes ses forces la poignée scellée dans la banquette de sa cellule pour tenter de conserver l’équilibre. Dans un grincement de métal à déchirer les tympans, un trou s’ouvrit au milieu de la pièce.

Il plissa le front pour discerner ce qui se cachait dans l’obscurité. Sa vue lui permettait tout juste de distinguer le corps sans vie de son adversaire. La créature disloquée, engoncée dans les restes de son armure organique, glissa vers le centre de l’entonnoir. Esclave des lois de la physique, elle fut précipitée dans le trou, aussitôt suivie par une traînée de sang noirâtre et le corps décapité du serpent.

Maul regarda le monstre et son arme disparaître dans l’ouverture, au fond de laquelle régnait une obscurité aussi profonde que celle dont il venait lui-même d’émerger. Pendant un instant – mais était-ce réel ? – il crut voir une forme pâle et sans yeux aspirer les deux corps.

Le trou se referma et les plaques se déplacèrent pour que le sol s’aplatisse à nouveau. Les cliquetis et les grincements cessèrent. La cellule avait repris sa forme rectiligne.

Face à Maul, un panneau de lumières rouges clignota et passa au vert.

Le prisonnier attendit patiemment, pendant que sa cellule s’élevait.