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Lutte finale
— Eogan !
Le garçon regarda son père, étendu sur la couchette de sa cellule. C’était la première fois qu’il parlait depuis que son fils l’avait ramené de la morgue. Même si sa voix était faible, elle était étonnamment claire.
— Il arrive.
— Qui ?
— Radique.
Artagan fit un immense effort pour se redresser sur les coudes et faire face à Eogan.
— Il vient… pour… me tuer.
— Je pensais que tu lui avais sauvé la vie ?
— Aucune importance, répondit le vieil homme en secouant la tête. Depuis que j’ai aidé le Zabrak à inviter le Bando Gora ici…
— Mais.
— Silence, mon garçon.
La voix d’Artagan se fit plus pressante, trahissant un reste de sa fermeté d’antan.
— Il y a autre chose… que je dois te dire. Quelque chose que je n’ai jamais dit.
Eogan attendit.
— Avant ta naissance… ta mère et moi faisions… tous les deux partie du Bando Gora. Nous pensions qu’ils détenaient les secrets de la galaxie. Nous faisions fausse route, mais… nous l’ignorions à l’époque. Même quand…
Artagan reprit son souffle en frissonnant.
— Même après sa mort. Je suis resté avec eux. Tu étais encore un bébé. Je ne pouvais pas partir.
Il y eut un silence dans la cellule.
— Puis ce jour est venu, il y a seize ans… Je les ai entendus comploter l’assassinat de Radique. Lui tendre une embuscade pour détourner sa cargaison d’armes. Radique était déjà puissant. J’ai compris que c’était notre chance. Je me suis dit que si je coupais les ponts avec le Gora à ce moment-là… si je sauvais la vie de Radique… si je gagnais sa confiance… au moins, tu aurais quelqu’un pour te défendre, pour veiller sur toi…
Une quinte de toux vint interrompre le récit d’Artagan. Il recouvra peu à peu sa voix.
— Au début, mon plan a fonctionné. Quand l’assaut a été donné, j’avais un vaisseau prêt. Nous nous sommes enfuis avec Radique. Il nous a déposés au premier spatioport et a promis de rester en contact. Pour rembourser sa dette. Mais…
Artagan reprit douloureusement son souffle.
— … je n’ai pas eu de ses nouvelles pendant des années. Nous avons voyagé, toi et moi. J’ai participé à des combats pour de l’argent. Je savais que je ne durerais pas éternellement. J’attendais toujours de ses nouvelles. Finalement, des années plus tard, un message est arrivé. C’était lui. Il me disait qu’il pouvait nous aider. Ici…
— Alors tu m’as emmené en prison, compléta Eogan.
Le vieil homme hocha la tête.
— Je l’ai cherché dès notre arrivée. Et je l’ai trouvé. Ou plutôt il m’a trouvé. Il m’a contacté le premier mois. Il m’a proposé un boulot. Je devais l’aider à fabriquer des armes. Il m’a offert sa protection. Pour moi et pour toi. Tout ce que je devais lui offrir en retour… c’étaient mes yeux.
Artagan secoua la tête.
— J’en étais incapable. Je n’ai pas voulu devenir aveugle à cause de lui. Alors il a disparu une fois de plus. Jusqu’à maintenant. Quand j’ai contacté… le Bando Gora. Et cette fois, il vient… pour m’achever.
Eogan se leva.
— Je ne le laisserai pas faire.
— Ça n’a plus d’importance. Je suis… déjà mort.
— Pas comme ça.
Eogan prit la main de son père et la serra.
— Désolé, mon garçon, fit une voix derrière lui, mais c’est exactement comme ça que ça va se passer.
Eogan se retourna. Une demi-douzaine de détenus – humains et non humains – bloquaient l’entrée. Il fallut moins d’une seconde à Eogan pour remarquer qu’aucun n’avait d’yeux. Comment étaient-ils arrivés jusque-là ?
Puis il aperçut les oiseaux. L’un d’eux ouvrit son bec et poussa un croassement aigu.
C’étaient les oiseaux qui les avaient guidés jusqu’ici.
— C’est M. Radique qui nous envoie, annonça un aveugle qui tenait dans chaque main un long tuyau de métal affûté, qui luisait comme une machette artisanale. Tous les autres étaient équipés des mêmes armes.
— Pour régler son compte au vieillard qui a demandé au Bando Gora de venir sur Engrenage Sept ?
Il secoua la tête.
— Toutes nos actions ont des conséquences. Tous les fleuves se jettent dans la mer. Leurs parcours sont différents, mais le résultat est toujours le même.
— Non, s’écria Eogan en faisant un pas vers eux. Vous ne pouvez pas…
L’aveugle se jeta sur lui en poussant un hurlement et en agitant les deux bras. Eogan baissa la tête et visa les genoux de l’homme. Il encaissa un coup à la joue, qui le projeta par terre. Ses pensées furent aspirées dans un tourbillon d’étoiles. La douleur l’avait mis à moitié K.O.
Des semelles s’abattirent sur lui pour le clouer au sol. Quelque part dans la cellule, son père essayait de parler, luttait pour se faire entendre. Eogan leva la main. C’était sans espoir.
— Père, non !
Eogan leva la tête et vit les détenus encercler son père et l’attaquer avec leurs armes pointues. Du sang giclait tandis qu’ils s’acharnaient sur ce qui restait de son corps. Ils le massacraient comme une horde d’animaux sauvages, comme si leur cécité les rendait aveugles à toute forme de pitié humaine.
Pendant ces secondes interminables, les paroles du Zabrak, qui l’avait comparé à son père, retentissaient dans l’esprit d’Eogan : Tu n’as pas sa puissance… Tu ne lui arrives pas à la cheville…
Eogan secoua la tête.
C’était fini.
Quelque chose de profond et de définitif bascula en lui. Sans même se rendre compte de ce qu’il faisait, il bondit en avant. Son corps – ses muscles, son adrénaline et le sang qui coulait dans ses veines – se mit en mouvement et il lança une série d’attaques rapides comme l’éclair.
Tous ses muscles étaient en action. Il décocha une pluie de coups de poing et des coups de pied, qui sembla s’abattre sur les six aveugles à la fois, avec une rapidité incroyable. Ils s’écroulaient de tous côtés, dans des craquements d’os, leurs lames tombant avec un cliquetis métallique sur le sol de la cellule. Eogan comprit que s’il avait tenté ce genre d’assaut avant cet instant décisif, il n’aurait pas survécu. Il avait l’impression d’avoir abandonné son propre corps et d’avoir été ramené à la vie dans un autre, infiniment plus puissant et plus rapide que le sien, comme s’il venait de ressusciter pour un éphémère moment de triomphe.
Quand le combat s’acheva, il laissa retomber ses poings et, à bout de souffle, examina la pile de cadavres, les bras dégoulinant de sang jusqu’aux coudes.
Une voix s’éleva au milieu de la mêlée.
— Eogan ?
— Père.
Le fils s’approcha et repoussa un des hommes de Radique. Le corps de son père était là, horriblement mutilé, mais il s’accrochait à ses derniers instants de conscience.
Artagan leva une main ensanglantée. Il souriait.
— Les Cinquante-Deux Poings, parvint-il à articuler.
Eogan sentit sa gorge se nouer. Il était incapable de parler.
— Je suis si fier de toi.
Le garçon tomba à genoux et prit Artagan dans ses bras. Le cœur du vieil homme battait encore avec défi dans sa poitrine, même si les derniers instants de sa vie étaient proches.
Eogan garda le vieil homme contre lui jusqu’à ce que les battements cessent.
Au bout d’un moment, il entendit à nouveau des pas franchir l’écoutille. Il se retourna et vit Jagannath. Le Zabrak observa la pile de cadavres qui jonchaient la cellule, les armes artisanales et le sang qui avait commencé à sécher. Les yeux du détenu à la peau rouge se posèrent enfin sur Eogan.
— C’est toi qui as fait tout ça ?
Le garçon ne répondit pas.
— Ton père…
— Mort.
Le Zabrak hocha la tête, comme s’il s’y attendait.
— Viens.
— Où va-t-on ?
— Dans le hangar.
Eogan plissa le front.
— Le…
— J’ai des choses à terminer là-bas.