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– Aïe ! fit Callwin qui venait de se piquer le bout du doigt.
Elle leva les yeux sur ses compagnes de labeur. Trois femmes, de quarante à soixante ans.
– Je vous avais dit de prendre un dé. Vous êtes vraiment une tête de mule ! se moqua Susan.
Elles venaient de terminer de déjeuner. Dans ce manoir, on travaillait le tissu : confection de vêtements neufs et reprisage de ceux des pauvres qui vivaient dans les anciennes scieries. Tout le rez-de-chaussée avait été transformé en un atelier très agréable. On avait conservé les poutres apparentes. L'un des murs était couvert d'une enfilade de placards aux portes rustiques dans lesquels étaient entreposées des pièces de tissus, des broderies anciennes et toute la mercerie nécessaire au travail des couturières. Dans un angle, une antique machine à coudre à pédalier en état de marche. Au milieu de la pièce, deux grandes tables de bois massif, l'une pour la taille des vêtements selon des patrons rangés à proximité, et l'autre réservée aux couturières, avec leurs paniers débordant de fils multicolores.
Callwin était aussitôt tombée sous le charme.
– Vous croyez que je vais m'endormir et qu'un prince charmant viendra me réveiller ? demanda-t-elle sur un ton naïf.
Les trois femmes se mirent à rire, sans interrompre leur ouvrage. Elle s'était intégrée dans cette communauté avec une facilité déconcertante. Seulement quatre jours qu'elle était là, et elle avait l'impression d'être comme chez elle.
« Mais tout de même, je suis chez des cinglés de Dieu ! » s'était-elle dit la veille au soir, avant de se coucher.
C'était un petit miracle que tout se passe aussi bien. Elle avait demandé à Miss Richardson d'être exemptée de messe du dimanche, mais celle-ci lui avait répondu d'un ton sans appel qu'on ne pouvait s'y soustraire, sous peine d'expulsion immédiate. Si elle voulait savoir comment vivaient de vrais croyants, elle devait assister à leur messe, avait-elle affirmé. Faisant profil bas, la journaliste s'était excusée et s'y était rendue la mort dans l'âme.
Cela commença par divers sermons sur le diable qui cherchait la moindre faille pour s'infiltrer dans les consciences et obliger ses victimes à accomplir des actes immondes – référence directe à Nathaniel. Mais quand la voix de Miss Richardson s'éleva sous les voûtes de l'ancienne étable, tout le mépris que Callwin avait pour ces obscurantistes s'évapora. Et quand le chœur de la centaine d'Enfants de Marie entonna un cantique à la gloire de Dieu, Callwin sentit une vive émotion la toucher au cœur. C'était somptueux. Et il y avait tant de générosité, de pureté dans leurs voix merveilleusement synchronisées ! Les hommes se tenaient d'un côté de la travée centrale, les femmes de l'autre. Leurs chants se répondaient, s'enlaçaient dans une béatitude divine. Toute notion de temps avait disparu.
Quand Miss Richardson avait conclu la messe en reprenant l'Ave Maria de Schubert, Callwin avait senti que quelque chose venait de se dénouer en elle. La femme qui se trouvait à ses côtés lui avait passé un mouchoir. Elle se rendit compte qu'elle avait le visage baigné de larmes. À partir de ce moment-là, les derniers réfractaires à sa venue dans la communauté cessèrent de la considérer comme une âme impie.
Callwin était vite retournée dans sa chambre et y avait passé le reste de la matinée. Margareth était venue la retrouver, mais elle avait refusé de parler. À midi, elles étaient descendues ensemble pour le repas. Callwin avait passé l'après-midi à faire une longue visite dans les écuries en compagnie d'un homme charmant, malgré sa longue barbe et son costume austère.
Le soir venu, elle avait rejoint Miss Richardson pour la remise de sa chronique quotidienne, entièrement consacrée à la messe. Pas un mot sur le sermon homophobe de la vieille femme. Elle y décrivait simplement la magie de la musique. Le sentiment d'être en harmonie avec l'infini. La sensation de se perdre dans un doux cocon de plénitude, de ne plus exister en tant qu'entité individuelle, mais de se fondre dans quelque chose de beaucoup plus puissant.
– Si vous le permettez, j'aimerais aller me coucher, avait dit Callwin après que Miss Richardson eut lu l'article.
La vieille femme n'était pas dupe. Elle avait laissé Callwin regagner sa chambre sans l'interroger sur son trouble.



– Aïe ! fit Callwin en se piquant une nouvelle fois.
Elle regarda son index, au bout duquel perlait une goutte de sang.
– Vous êtes incroyable, reprit Susan sous le regard amusé des deux autres femmes. Maintenant, vous allez mettre un dé ou j'en parle à grand-mère.
– D'accord, accepta-t-elle, sachant cependant qu'elle avait l'esprit trop vagabond pour faire du bon travail.
L'important n'était pas le résultat mais le fait d'essayer et d'apprendre. Apprendre la couture évidemment, mais surtout la patience et la concentration. Apprendre à faire le vide en soi pour ne plus penser qu'à l'ouvrage à réaliser. Callwin s'étonnait chaque jour des découvertes qu'elle faisait sur cette communauté.
Certes, les croyances de ses membres étaient ridicules et rétrogrades, mais leur fonctionnement en vase clos, leur mode de vie plus lent, obéissant à des rites ancestraux, centré sur des tâches primaires comme l'agriculture, l'élevage, la menuiserie, la couture, l'éducation des enfants, étaient étonnamment reposants et rafraîchissants. Loin du tumulte de la ville, de la foule, de la course contre le temps, loin de la folie hypnotique des enseignes lumineuses, des publicités obscènes, des séries violentes et sexistes que servait, nuit et jour, la télévision, Callwin avait l'impression de découvrir un monde nouveau. Un monde qui était loin de lui déplaire.
– Tenez, vous irez moins vite, mais au moins vous ne tacherez plus les tissus, s'amusa Susan en lui donnant un dé.
Callwin la remercia et se remit à l'ouvrage, s'efforçant de canaliser le flot d'émotions qui remontaient à la surface.



Quatre heures plus tard, elle retournait dans sa chambre. Elle s'allongea sur le lit, le regard perdu sur les grosses poutres du plafond. Callwin aimait sa vie de citadine, mais devait s'avouer que cette journée passée à coudre, dans un silence quasi complet et en communion avec les autres ouvrières, l'avait emplie d'une certaine sérénité.
On frappa à la porte. Margareth rentrait de l'université, où elle passait une dernière semaine avant les vacances de Noël.
– Ça s'est bien passé ? s'enquit Callwin en se redressant.
À présent, il faisait nuit noire derrière la vitre. La journaliste remonta la mèche de sa lampe à pétrole.
– Oui.
– Tant mieux. En tout cas, moi je n'ai pas perdu mon temps. Regarde, fit-elle en montrant fièrement son doigt, sur lequel on distinguait de minuscules piqûres.
Margareth sourit et, après avoir enlevé son manteau, s'assit sur son propre lit.
– J'avais demandé à grand-mère de vous mettre aux écuries, mais elle n'a pas voulu m'écouter. La semaine prochaine, j'espère.
Elles en avaient discuté la veille. Callwin n'était jamais montée à cheval et était impatiente de tenter l'expérience.
– C'était perdu d'avance. Elle tient à ce que j'apprenne la vraie vie des premiers quakers ! « Il n'y a pas d'élévation de l'esprit sans souffrance », dit-elle en essayant d'imiter le ton de Miss Richardson.
Margareth rit de bon cœur. En l'espace de trois soirées, elle avait appris à apprécier la journaliste, qui avait toujours un mot pour rire. Une femme indépendante et large d'esprit. Elle ne doutait pas qu'elle devait faire des ravages auprès des hommes de Seattle. Mais c'était un sujet qu'aucune des deux n'avait encore abordé.
– Tu as eu le temps de passer voir ton cousin ?
– Oui, il va bien. Les médecins disent qu'il pourra sortir dans la semaine. Je lui ai assuré qu'il serait très bien reçu. Grand-mère m'a promis qu'elle le traiterait avec toujours autant d'égards, même si elle tient à avoir une sérieuse conversation avec lui à son retour.
Callwin secoua la tête. Vu les propos de Miss Richardson durant la messe de la veille, elle avait du mal à croire que Nathaniel resterait bien longtemps parmi eux. La liberté conditionnelle, ce n'était pas une très bonne idée dans ce cas.
– Bon, tout ça est très bien, fit Callwin, qui préféra changer de sujet. Tu sais, ça me coûte de l'avouer, mais je crois que je me plais bien parmi vous. Vous êtes des doux dingues, pas vraiment méchants. Je comprends mieux tous ces gens qui font une retraite spirituelle pour se ressourcer. Jamais je n'aurais cru ça avant d'arriver ici. Je n'en reviens pas. Je n'aurais pas mon Barry, je me serais peut-être définitivement installée avec vous.
Le ton n'était pas sérieux, néanmoins le message passa. Margareth était heureuse de ce changement de regard. La grâce du Seigneur avait touché son âme, la veille, à la messe. La jeune fille exultait, raffermie dans sa croyance.
– Vous êtes mariée ? lui demanda-t-elle.
Callwin eut un petit rire. Ce serait trop beau !
– Non, cela ne fait pas très longtemps que nous sommes ensemble, mais je crois bien que je suis amoureuse et qu'il l'est autant de moi. C'est un chirurgien réputé de Seattle. Un amour.
– J'en étais sûre. Vous êtes tellement belle que vous ne pouviez tomber que sur un prince charmant.
C'était dit avec tellement d'innocence et de sincérité que Callwin se retint de se lever pour l'étreindre sur son cœur.
– Merci, dit-elle en fixant Margareth.
Elle sentit alors que cette remarque n'était peut-être pas complètement anodine.
– Et toi, tu as un prince charmant ? Il me semble qu'Ethan te tourne pas mal autour.
Elle avait remarqué le grand gaillard, à qui elle donnait environ vingt-deux ans, et avait vite compris qu'il voyait d'un très mauvais œil qu'elle dorme avec Margareth. Pauvre type !
– Non, du tout, dit-elle en rougissant.
C'était touchant.
– Tu peux me le dire à moi. Tiens, je te dis un secret, et toi tu m'avoues de qui tu es amoureuse, OK ?
Margareth émit un « hum » peu convaincu.
– Barry est noir, dit-elle sur le ton de la confidence.
Margareth leva la tête et la regarda avec de grands yeux.
– Et alors ? Ce n'est pas un secret, ça ! Qu'est-ce que ça peut me faire ?
– Ben, je pensais…
– … que nous étions racistes ! s'offusqua Margareth. Vous savez, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de Noirs dans notre famille que nous sommes racistes.
Callwin avait effleuré la question avec Miss Richardson l'avant-veille, sans insister, de crainte de ne pas pouvoir se contrôler si les réponses sentaient le fumier.
– Toi peut-être pas, mais peux-tu en dire autant de ta famille ?
Margareth baissa les yeux. Elle avait conscience que toute la communauté ne partageait pas son point de vue.
– Je sais que tous les hommes sont des Enfants de Dieu. Si certains d'entre nous ne le pensent pas, c'est plus par méconnaissance et méfiance stupide que par méchanceté.
Quelle défense lénifiante ! Même si le racisme ordinaire n'était pas accompagné d'actes répréhensibles, il suffisait à stigmatiser toute une population, davantage que ne l'imaginait Margareth. Les mots sont aussi des armes.
– J'espère que tu as raison, dit seulement Callwin. Puis, revenant à sa préoccupation première : Alors tu es amoureuse d'Ethan ?
– Non, il est gentil, mais…
Elle s'interrompit, embarrassée. Callwin vit bien qu'elle se retenait difficilement de ne pas terminer sa phrase.
– Mais quoi ? Tu en aimes un autre ?
Margareth releva la tête. En plein dans le mille !
– Allez, dis-le-moi, je te promets de ne rien raconter à personne. Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, dit-elle en faisant le signe des scouts.
Margareth rentra la tête dans les épaules. Comme une enfant prise en faute, elle avoua son péché.
– Oui, dit-elle d'une petite voix.
Callwin avait déjà rencontré des timides, mais à ce point, c'était pathologique.
– Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu n'as pas à avoir honte. C'est au contraire une très bonne nouvelle.
– Non, pas vraiment, fit Margareth, qui s'en voulait d'avoir abordé le sujet.
Elle avait le cœur qui battait si fort qu'elle était sûre que Callwin devait l'entendre.
– C'est quoi le problème ? Il n'est pas amoureux de toi, c'est ça ? demanda Callwin d'une voix compatissante.
– Oui, non, bredouilla-t-elle. En fait, je ne sais pas, mais c'est surtout qu'il est de la ville.
Callwin ne s'attendait pas à ça.
– Je vois. Tu le connais, tu lui as parlé, ou tu as juste flashé sur lui ?
Toujours aussi mal à l'aise, Margareth maudit sa timidité.
– Oui, c'est un étudiant, il est très gentil. Je crois qu'on s'entend bien, arriva-t-elle à dire. Il m'a même invitée dans un restaurant.
Dans quelle galère était-elle allée se fourrer ? L'expérience de son cousin ne lui avait-elle donc pas suffi ? Callwin eut envie de lui dire qu'elle n'était pas du tout adaptée au monde moderne, aussi ouverte qu'elle pensât l'être.
– C'est lui qui est venu te voir ?
Margareth lui raconta tout depuis le début. Plus elle parlait, plus elle sentait ses épaules s'alléger d'un poids énorme. À l'inverse, Callwin était effarée par ce qu'elle entendait. Quand Margareth lui expliqua que Gerald avait été emmené au commissariat par sa faute, Callwin n'eut plus de doute quant aux intentions de ce fils de la bourgeoisie de River Falls.
– Je lui ai proposé de lui faire visiter le musée indien de River Falls, samedi qui vient. Il est d'accord, conclut Margareth, qui avait retrouvé son enthousiasme.
Comment lui faire comprendre qu'elle se fourvoyait ? « Fais-lui lire Carrie ! » lui glissa une petite voix dans sa tête. Ce garçon comptait l'humilier publiquement pour se venger d'avoir été accusé de dénonciation calomnieuse. Pourquoi pas au bal de fin d'année, où il lui renverserait un seau de sang de porc sur la tête, comme Sissy Spacek dans le film !
– J'aimerais vous demander votre aide, demanda Margareth. Je comprendrais que vous ne vouliez pas, ajouta-t-elle aussitôt.
– Tant que tu ne me demandes pas de décrocher la lune, dit-elle, craignant le pire.
– J'aimerais que vous me donniez des conseils pour être un peu plus jolie.
Le cœur de Callwin se brisa. C'était si émouvant, et si tragique.
« Bon, allons décrocher la lune… », plaisanta-t-elle en son for intérieur, sans entrain.
– Bien sûr, pas de problème !
Un noël à River Falls
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