23
Entourée de Miss Richardson et des parents de Nathaniel, Margareth, qui leur avait servi de guide dans les méandres de River Falls, était assise sur un banc de la salle des pas perdus du tribunal. Il était tout juste 10 heures.
Des pas claquèrent sur le sol pavé de marbre.
Elle leva la tête et vit venir à elle un de ces hommes qu'on ne voit que dans les séries télévisées : grand, brun, la démarche assurée, le visage volontaire. L'homme les aperçut et se dirigea immédiatement vers leur petit groupe.
– Bonjour. Je suis Stanley Warren, votre avocat, fit-il en tendant la main vers M. Morrison.
Ce dernier la prit par réflexe et en apprécia la poignée franche.
– Mesdames, salua Warren d'un signe de la tête.
Margareth sentit ses joues rosir alors qu'elle balbutiait un « bonjour » en regardant le bout de ses chaussures.
– Bien. Tout d'abord, je tiens à vous redire que je ne vous demanderai aucun honoraire. Je crois profondément que la liberté de culte est un droit essentiel. Je suis exaspéré lorsque je vois de petits shérifs tenter de s'en prendre à d'honnêtes gens, sous le seul prétexte qu'ils vivent pleinement leur foi.
Le couple Morrison était impressionné. Un sourire béat éclaira leurs visages. Ils avaient toujours pensé que les avocats appartenaient à la lie de l'humanité. Mais cet homme-là n'était pas comme les autres. Il les comprenait.
– C'est gentil, mais nous vous paierons. Tout travail mérite salaire, et ce n'est pas discutable, répondit Miss Richardson.
Elle avait été très étonnée quand cet avocat s'était présenté au manoir, la veille au soir, pour leur faire part de son intention de défendre Nathaniel.
Elle avait tout d'abord refusé de le voir. Puis, la nuit faisant son œuvre, et sur l'insistance des parents de Nathaniel, elle lui avait téléphoné au petit matin pour accepter son aide. Même si l'homme lui rappelait un peu trop ces managers véreux et beaux parleurs de sa jeunesse.
– Qu'il en soit fait ainsi, mais je vous prierai de verser mes honoraires à une cause qui me tient à cœur.
Margareth n'en revenait pas. Autant de prestance, de sincérité, de grandeur d'âme ! L'homme parfait existait, et il n'appartenait pas à la communauté !
– Nous ferons comme il vous plaira.
Une femme au tailleur strict et aux cheveux mi-longs s'approcha à son tour.
– Bonjour, je suis l'assistante du juge Burrough. Voulez-vous bien me suivre ?
– Avec impatience, dit Warren d'une voix sûre.
Fascinant, comme il avait pris le pouvoir sur sa famille, nota Margareth, toujours sous le charme. Warren semblait comme un poisson dans l'eau dans ce palais de justice.
Ils se rendirent dans une autre aile de l'imposant bâtiment, prirent un ascenseur qui les emmena au quatrième étage, longèrent un corridor aussi impressionnant que le reste de l'édifice et s'arrêtèrent enfin devant une lourde porte de chêne.
L'assistante frappa. Après que le juge leur eut signifié d'entrer, elle ouvrit la porte et s'effaça pour les laisser tous passer.
– Prenez place, je vous en prie, dit le juge resté assis derrière son bureau, en leur désignant quatre sièges installés en rang serré.
La cinquantaine, un embonpoint confortable, des cheveux poivre et sel, une courte barbe bien taillée. Un visage qui inspirait la confiance.
– Monsieur le juge, je suis maître Warren, du barreau de Seattle. Je suis l'avocat de Nathaniel Morrison et parlerai désormais en son nom, ainsi qu'au nom de sa famille.
Burrough hocha gravement la tête.
– Je vous écoute, dit le juge, qui avait une franche horreur de ce genre de personnage.
– Mon client est innocent, et je soupçonne les services de police de River Falls d'avoir fait pression sur lui pour lui extorquer des aveux qui, soyons sérieux, ne reposent sur rien.
Burrough se renfrogna. Margareth se demanda si attaquer d'emblée les forces de l'ordre de la ville était la meilleure chose à faire.
– Le procureur en charge de ce dossier m'a fait part de nombreuses preuves concluant à sa culpabilité, nota le juge. Des traces de sang de la victime sur les vêtements de votre client. L'ADN de votre client sur les lieux du crime. Mlle Bettany Thompson a témoigné, hier soir auprès du procureur, qu'elle était effectivement espionnée par votre client. Cela sans compter qu'à cette heure, votre client ne s'est toujours pas rétracté.
Présentée comme ça, l'affaire paraissait mal engagée.
Margareth perdit tout espoir de voir Nathaniel libéré sous caution. Aussi sympathique soit cet avocat, jamais il ne parviendrait à innocenter son cousin.
– Justement, parlons de mon client. N'est-il pas étrange qu'il s'accuse volontiers du crime, mais qu'il refuse de dire comment cela s'est exactement passé ? Comment il s'est procuré une arme ? Comment il s'en est débarrassé ? Pourquoi taire ces faits, s'il tient tant à se faire condamner ?
Warren ponctuait sa démonstration de grands gestes. Margareth eut l'impression qu'il était en transe.
– Cela n'a aucun sens. À moins qu'il n'en ait, lui-même, aucune idée. Le shérif Logan a extorqué ses aveux. Mais ne sachant toujours pas avec précision comment se sont déroulés les faits, il a préféré éviter que Nathaniel ne s'embrouille dans ses déclarations, de peur qu'une expertise approfondie de la scène du crime ne démontre que son témoignage ne tient pas la route.
Margareth n'était pas certaine d'avoir tout saisi, mais à en juger par l'effet produit sur son interlocuteur, nul doute que ce dernier avait très bien compris la menace.
– Pourquoi, d'après vous, le shérif aurait-il extorqué des aveux ? C'est ça qui ne tient pas la route, affirma Burrough.
Mais le doute s'était insinué en lui.
– Ce n'est pas encore le moment de démontrer les carences des services de police, mais je suis prêt à parier que le shérif Logan en veut particulièrement aux religieux. N'oubliez pas qu'il y a près de deux ans, à la suite de l'affaire Ringfield, il a fait rouvrir une enquête sur un révérend de River Falls qu'il a accusé de pédophilie, attaqua Warren, qui ne remercierait jamais assez Hurley de lui avoir parlé de ce cas. Votre shérif pense qu'en tout homosexuel et homme de Dieu, un pédophile sommeille. Ce n'est pas l'idée que je me fais de l'impartialité.
Le juge Burrough se souvenait très bien de l'affaire en question. Un de ses pairs s'était donné la mort, et le révérend Adams avait effectivement été obligé de répondre de faits de pédophilie remontant à plusieurs années.
– Le révérend était coupable, argua-t-il.
– Peut-être, mais lorsque j'aurai trouvé le véritable assassin de Lewis Stark, j'alerterai immédiatement tous les grands médias de la côte pour mettre en évidence les dérapages du système judiciaire de ce comté contre les groupes religieux.
Warren ne doutait pas qu'un juge républicain ne serait pas insensible à cette attaque. Burrough se frotta la barbe et fit pivoter son fauteuil avant se tourner à nouveau face à son petit auditoire.
– Écoutez, tant que votre client s'accusera du crime, il est hors de question que je le libère sous caution.
Margareth sentit son cœur se briser. C'était fichu. Elle jeta un regard à Warren, qui avait du mal à cacher sa satisfaction. Était-il complètement sourd ?
– Je vous remercie, monsieur le juge. Et si vous le permettez, nous allons prendre congé.
– Je vous en prie, maître, répondit Burrough. Mais je vous conseille de faire très attention. River Falls n'est pas Seattle, et le shérif Logan est loin d'être aussi stupide que vous le pensez.
Warren hocha lentement la tête et le remercia d'un sourire. Il ouvrit la porte et laissa passer la famille de son client avant de sortir à son tour. Une fois la porte claquée, il ne chercha plus à cacher sa joie.
– Venez avec moi, nous allons directement à l'hôpital.
– Mais le juge a dit qu'il était contre toute idée de caution, rétorqua M. Morrison, aussi abattu que Margareth.
Warren posa une main paternaliste sur l'épaule du père de son client.
– C'est de la rhétorique judiciaire, et je comprends qu'on puisse s'y perdre. Mais le juge Burrough m'a clairement fait entendre que si j'obtenais une rétractation de la part de Nathaniel, il ne serait pas contre l'idée d'une caution et donc d'une remise en liberté provisoire.
– Vous êtes certain que c'est ce qu'il a voulu dire ? demanda Mme Morrison, pas franchement convaincue.
– Oui, confirma Miss Richardson.
Elle avait passé trop de temps dans le monde civilisé pour en avoir oublié les codes, la force de la manipulation et le sens caché de chaque phrase prononcée.
– Mais c'est super. Il va sortir ! s'enthousiasma Margareth, prête à fondre en larmes.
– Attendez, ne vous emballez pas trop vite. Rien n'est encore fait. Il faut d'abord convaincre Nathaniel de revenir sur sa déposition, tempéra Warren.
– Il est innocent. Il va le faire tout de suite, répliqua Margareth immensément soulagée.
Warren marqua un temps d'arrêt et s'adressa aux parents :
– Je ne devrais pas vous dire cela, mais il n'est pas impossible que Nathaniel ait tué Lewis Stark.
Voyant leurs visages stupéfaits il ajouta :
– Un simple accident, évidemment, mais si tel était le cas, ce n'est pas à nous de le démontrer.
– Si Nathaniel est coupable, nous ne lui dirons pas de mentir, intervint Miss Richardson.
Elle ne voulait pas entendre de telles horreurs. Le Seigneur était un Dieu miséricordieux pour qui savait L'écouter et suivre Ses lois. Les Morrison étaient défaits. Que répondre à cela ? Elle avait raison, mais si l'avocat pouvait l'innocenter…
– Grand-mère, je crois que le mieux est de faire confiance à maître Warren, hasarda Mme Morrison.
Elle reçut un regard glacial pour toute réponse.
– Écoutez, je crois sincèrement qu'il vaut mieux que je me rende seul auprès de Nathaniel, reprit Warren pour calmer les esprits. De toute façon, il n'y a que moi qui ai autorisation de lui parler. Je peux vous assurer, cependant, que je vous répéterai mot pour mot ce qu'il me dira de vous dire.
Pas forcément la vérité, déchiffra Miss Richardson, qui s'en voulut d'avoir cédé à son neveu. Jamais elle n'aurait dû accepter l'aide de cet avocat.
– Vous avez raison, excusez-nous, dit M. Morrison sans oser braver le regard de sa tante.
– Je peux venir avec vous. Je connais le chemin, intervint Margareth.
Warren avait son GPS et n'avait aucun besoin d'une quelconque aide, mais ses années de pratique lui firent comprendre que cette fille voulait lui parler en privé.
– Bien sûr, à moins que vous n'y voyiez une objection, fit Warren en regardant d'abord les époux Morrison, puis Miss Richardson.
– Non, Margareth connaît mieux la ville que nous, répondit M. Morrison, qui se tourna vers sa tante. N'est-ce pas ?
Miss Richardson aurait bien renvoyé Warren à Seattle illico presto, mais les us et coutumes de la communauté n'avaient pas force de loi à River Falls. Si les parents de Nathaniel désiraient garder Warren comme avocat, elle ne pourrait les contredire sans faire naître des tensions. Dans cette épreuve, les membres de la communauté avaient plus que jamais besoin de se soutenir.
– Bien sûr, accompagne-le, abdiqua-t-elle sans chercher à masquer son mécontentement.
Warren prit un air compréhensif, mais Miss Richardson pouvait presque entendre sa jubilation intérieure.
« Encore un qui ne l'emportera pas au paradis », se dit-elle.
Un noël à River Falls
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