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Callwin arrêta son Hummer devant l'immense portail
de la villa des Thompson. Elle venait de passer à l'antenne de
News of the Valley, l'émission de radio
du matin la plus écoutée à River Falls. Elle avait fait son
intervention en direct par téléphone tout en roulant vers Golden
Hill. Elle se sentait dans un état euphorique. Il n'y avait rien de
plus jubilatoire pour un journaliste que d'avoir un scoop,
songea-t-elle en sortant de son véhicule.
Les derniers nuages de la veille avaient disparu,
faisant place nette à un magnifique ciel d'un bleu intense. La
longue route qui serpentait sur toute la colline était quasi
déserte en cette matinée hivernale. Callwin s'approcha du portail
et appuya sur l'interphone.
– Oui ? fit une voix féminine d'un ton
sec.
– Bonjour, excusez-moi de vous déranger, mais il
faut à tout prix que je parle à votre fille, répondit Callwin d'une
voix qu'elle espérait chaleureuse.
Il y eut un instant de silence, puis :
– Vous êtes de la police ?
Callwin hésita, mais finalement préféra ne pas
mentir sur toute la ligne :
– Non, je suis journaliste. Il est primordial que
je parle à votre fille avant la police. Ils veulent l'inculper pour
complicité de meurtre.
Callwin fut certaine d'entendre une légère
exclamation de stupéfaction. Elle n'eut pas longtemps à attendre
avant que le portail s'ouvre devant elle. « Tu sais toujours
trouver les mots », se félicita-t-elle en remontant l'allée
bordée de parterres fleuris qui menait à la villa.
La porte d'entrée s'ouvrit sur une femme aux yeux
cernés :
– Vous avez votre carte de presse ?
« Et comment ! » pensa Callwin avec
fierté. Le Seattle Tribune la lui avait
fournie, même si elle ne travaillait pour eux qu'en free-lance.
Elle la sortit de sa sacoche et la présenta à Mme Thompson. Un
imperceptible changement dans l'expression du visage et Callwin sut
que c'était gagné. La réputation du Tribune n'était plus à faire.
– Entrez.
Callwin passa devant son hôtesse et s'avança dans
un hall aux dimensions imposantes qui donnait sur ce qui semblait
être un salon non moins fastueux.
– Ma fille est enfermée dans sa chambre. Elle ne
veut voir personne, reprit Mme Thompson en se dirigeant vers
une véranda aménagée en jardin d'hiver. Une amie vient de
m'appeler. Elle a entendu dire que la police avait innocenté Paul
Brown et que ce serait le jeune homme de la secte qui aurait
assassiné Lewis Stark.
– C'est tout à fait exact, confirma Callwin sans
la lâcher du regard.
Mme Thompson la jaugea un moment avant de
reprendre :
– Il l'aurait tué parce qu'il était amoureux de ma
fille. À aucun moment il n'aurait fait mention de
complicité.
Callwin prit un air compatissant.
– Vous imaginez bien que s'ils pensent qu'elle est
coupable, ils ne vont pas le clamer à la presse, de peur qu'elle ne
s'enfuie.
L'argument parut convaincre
Mme Thompson.
– Merci pour l'information, mais je ne vois pas en
quoi lui parler pourrait l'aider d'une quelconque manière.
– Parce que le shérif n'est pas aussi infaillible
qu'il veut bien le faire croire. Paul Brown est mort alors qu'il
était innocent. Je n'aimerais pas que votre fille subisse le même
sort.
Miracle de l'instinct maternel, le visage de
Mme Thompson se vida de son sang. Un léger tremblement la
saisit. Callwin s'approcha d'elle, mais Mme Thompson l'ignora
et s'appuya contre un beau vaisselier supportant une grande variété
de plantes exotiques en pots.
– Il faut à tout prix qu'elle me raconte sa
relation avec ce Nathaniel et ce qu'elle a fait dimanche soir. Vous
savez comment sont les flics, quand ils veulent un coupable ils le
trouvent toujours. Et il n'y a rien de plus facile que de faire
signer des aveux à une jeune fille après quelques heures de garde à
vue.
Un nouveau frisson parcourut
Mme Thompson.
– Elle ne vous parlera pas. Elle n'est pas sortie
de sa chambre depuis qu'elle est rentrée hier matin.
– Où a-t-elle passé la nuit ?
– Chez son frère.
– Écoutez, laissez-moi lui parler. Je veux, tout
autant que vous, que Nathaniel aille brûler en enfer, mais je crois
qu'il vaut mieux qu'elle mette de l'ordre dans ses idées avant que
la police ne vienne l'interroger.
– Pourquoi l'interrogeraient-ils ?
Croient-ils réellement qu'elle puisse être complice ? Elle
était chez son frère. Vous pourrez le lui demander. Il habite dans
le centre de River Falls.
– Madame, je vous jure que le temps est compté.
Venez avec moi, vous verrez bien que je ne lui veux aucun mal. Bien
au contraire.
Ce qui était pure vérité. Elle voulait faire de
Bettany la victime de la jalousie des hommes. Une fille en laquelle
bon nombre de femmes de la région pourraient se reconnaître.
Mme Thompson hésita puis capitula.
– Suivez-moi, mais quand je vous dirai de partir,
vous partirez, fit-elle d'un ton péremptoire.
– Évidemment, mais nous n'en arriverons pas là. Je
vous le promets.
Les deux femmes se jaugèrent à nouveau. Chacune
vit en l'autre une femme de caractère qui avait fait sa place à la
force du poignet. Callwin n'avait pas eu le temps de se renseigner
sur les origines de cette Mme Thompson, mais elle aurait parié
qu'elle venait d'un milieu modeste.
Elles montèrent à l'étage. Après avoir parcouru un
large couloir dont l'épaisse moquette étouffait le bruit de leurs
pas, Mme Thompson s'arrêta devant une porte. Close. Elle la
tapota du bout des doigts.
– Bettany, il faut que tu m'ouvres. C'est très
important, il y a quelqu'un qui veut te parler.
Il y eut un vague remue-ménage dans la
chambre.
– Je veux être seule ! Laisse-moi
tranquille ! hurla une voix éraillée de l'autre côté de la
porte.
Mme Thompson prit un air désolé du genre
« Je vous l'avais bien dit ».
– Laissez-moi lui parler, dit Callwin. S'il vous
plaît.
Les gens riches ont souvent en commun avec les
pauvres de croire encore à la politesse, aimait-elle à penser.
Mme Thompson ne dérogea pas à cette règle.
– Allez-y.
Callwin s'approcha de la porte. C'est d'une voix
persuasive qu'elle s'adressa à la jeune fille.
– Bettany, je sais que tu n'y es pour rien, mais
il faut à tout prix qu'on en parle, sinon la police aura vite fait
de t'embrouiller et de te faire avouer ce qu'ils veulent. Je te
conseille de ne pas tenter le diable. Pour avoir visité des prisons
pour femmes, je peux t'assurer que ce n'est pas un endroit où l'on
a envie de séjourner.
La longue phrase était sortie toute seule. Il ne
restait plus qu'à prier pour qu'elle ait fait mouche.
Des pas approchèrent. Le silence sembla durer une
éternité. Callwin, prête à rajouter une phrase décisive, se retint
de peur de dire un mot de trop. Puis il y eut un déclic dans la
serrure et la porte s'ouvrit lentement. Callwin fit un effort sur
elle-même pour cacher son sentiment de triomphe, mais le regard
qu'elle adressa à Mme Thompson ne pouvait le dissimuler
totalement.
– Vous êtes qui ? fit Bettany en passant la
tête dans l'entrebâillement de la porte.
L'adolescente de seize ans faisait peine à voir.
Les cheveux en bataille, les yeux rouges et cernés, le visage
boursouflé.
– Je suis quelqu'un qui te veut du bien. Je suis
journaliste et j'enquête sur les erreurs judiciaires. Je suis venue
pour Paul Brown, mais je crois que tu vas avoir besoin de
moi.
Bettany fronça les sourcils et se perdit dans des
réflexions intérieures avant d'ouvrir franchement la porte.
– Je ne vois pas ce que vous me voulez. Je n'ai
rien fait.
– Je le sais bien. Mais tu peux être sûre que
l'avocat de Nathaniel va tout te mettre sur le dos. Si tu ne veux
pas que tes propos soient déformés, le mieux est qu'on en parle
avant. Je te promets de te faire lire l'article avant de le faire
paraître.
Mais elle ne promettait pas de changer la moindre
ligne si le contenu ne convenait pas à la jeune fille.
– Je n'ai rien à cacher, dit l'adolescente, qui la
laissa enfin entrer dans sa chambre.
Mais quand Mme Thompson s'avança à son tour,
Bettany lui barra le passage.
– S'il te plaît, maman, c'est suffisamment dur, je
n'ai pas envie d'en parler avec toi.
Callwin n'en espérait pas tant.
– Tu es sûre ? plaida Mme Thompson, qui
n'était pas convaincue que ce soit une bonne idée de laisser sa
fille seule avec la journaliste.
– Sûre et certaine, mais si tu veux écouter aux
portes, fais comme chez toi !
Un sacré petit bout de femme, s'étonna Callwin. La
jeunesse dorée se permettait tout, et n'avait guère de respect
envers ses géniteurs. Sans attendre la permission, elle s'assit sur
le lit et sortit son dictaphone, qu'elle mit aussitôt en
marche.
– Ma mère m'a répété qu'ils avaient dit à la radio
que Nathaniel Morrison avait avoué, fit Bettany, restée
debout.
Parfait, qu'elle se sente en état de supériorité.
Cela faciliterait les confidences.
– Oui, mais son avocat ne va tarder à lui dire de
se rétracter. S'il n'y aucune preuve matérielle contre lui, c'est
l'option la plus vraisemblable.
– Mais pourquoi j'aurais tué Lewis ? Je
l'aimais.
Sa voix se fêla. Elle n'était pas aussi forte
qu'elle le pensait.
Callwin l'aurait bien réconfortée en la prenant
dans ses bras, mais il était clair qu'elle ne supporterait pas le
moindre contact physique.
– Tu aurais dû me répondre qu'il était impossible
que tu l'aies tué, vu que tu étais chez ton frère.
Son coup de bluff pour obtenir un entretien
n'était-il finalement pas si éloigné de la vérité ?
« J'aurais dû être flic ! » Encore aurait-il fallu
qu'elle ne méprise pas tous ces connards de machos qui se prenaient
pour des justiciers.
– Quoi ? fit Bettany, se sentant prise en
faute.
Callwin lui adressa un sourire empreint de
compassion.
– Dimanche soir, tu es certaine de ne pas avoir
bougé de chez ton frère, n'est-ce pas ?
Bettany avait dû rejoindre son amoureux dans les
bois. Nathaniel, fou de jalousie, avait débarqué dans la cabane et
abattu son rival. Il n'y avait plus qu'à confirmer le scénario
plutôt que de nier avoir assisté au meurtre.
– Oui, mon frère vous dira la même chose.
Callwin tapota la couverture à côté d'elle.
– Tu ne veux vraiment pas t'asseoir ?
Bettany ne répondit pas et la regarda,
méfiante.
« Si elle n'avait rien à se reprocher, elle
m'aurait déjà fichue dehors. »
– Bettany, il n'y a rien de mieux qu'un faux
témoignage pour démontrer sa culpabilité. Si tu maintiens ne pas
être sortie et que la police prouve que tu étais à la cabane, aucun
avocat ne t'évitera la prison à vie.
Ces mots firent mouche. Bettany s'effondra sur son
lit, en pleurs.
La porte s'ouvrit violemment et Mme Thompson
fit une entrée mouvementée.
– Laissez-nous, je vous en prie. Je veux juste
éviter la prison à votre fille, lui dit Callwin d'un ton
ferme.
Une fois de plus, les deux femmes se jaugèrent du
regard, comme deux chattes au poil hérissé. Puis, sans un mot, la
mère de Bettany sortit.
– C'était un accident, c'était un accident,
pleurnichait Bettany.
Callwin comprit alors qu'elle s'était fourvoyée
sur un point essentiel. Nathaniel avait bien essayé de tuer Lewis,
mais Bettany s'était interposée, avait pris l'arme et le coup était
parti tout seul. Ce qui expliquait pourquoi il s'accusait du
meurtre malgré tout, mais aussi pourquoi Bettany n'avait pas appelé
la police. Elle était coupable !
– Ce sera ta parole contre la sienne,
s'entendit-elle répondre. Tu étais avec Lewis. Nathaniel l'a tué
par jalousie. Ne leur raconte rien d'autre.
Bettany releva la tête et lui jeta un regard
stupéfait.
– Ne raconte pas tout à la police. Avoue-leur
seulement que tu voyais Lewis dans la cabane. Ne leur dis pas que
tu as réussi à prendre son arme. Personne n'a besoin de savoir ça,
et personne ne pourra jamais le prouver. Si des questions
t'embarrassent, dis-leur que tu ne te souviens plus. Voir son petit
ami se faire tuer sous ses yeux est un traumatisme suffisamment
violent pour entraîner des pertes de mémoire.
– Vous croyez ?
– Oui, assura Callwin.
C'était un flagrant délit d'entrave à la justice
et à la morale, mais Callwin s'en moquait éperdument. Pour elle, la
justice était une salope aveugle qui emprisonnait les innocents, et
laissait les puissants et les ordures bien à l'abri. Ce Nathaniel
était un cinglé de la pire espèce. Lui seul devait payer pour ce
crime.
– Dis-moi que je rêve ! pesta Logan en garant
sa Cherokee à côté du Hummer.
Hurley fit la moue. Elle était tout autant
contrariée que Logan. Si ce n'est plus.
– Elle n'a vraiment aucune éthique !
fulmina-t-il en éteignant le contact. (Il regarda Hurley dans les
yeux.) Tu me jures que tu ne l'as pas appelée de
l'hôpital ?
Pour le coup, Hurley se fâcha vraiment et prit sa
mine des très mauvais jours.
– Tu me reposes encore une fois la question, et je
te jure que tu ne me revois plus jamais, répondit-elle en le
pointant d'un doigt menaçant.
Comment pouvait-il avoir si peu de confiance en
elle ? L'avait-elle jamais trahi ? L'imbécile !
Logan prit un air contrit et tenta de lui caresser la joue. D'un
geste brusque, Hurley l'en empêcha.
– On en reparlera ce soir. Pour l'instant, on s'en
tient au boulot. Et pas d'esclandre. Tes problèmes avec Leslie, tu
les régleras à l'extérieur. Ces gens ont autre chose à entendre que
les vociférations d'un shérif à bout de nerfs !
Logan l'avait rarement vue dans une telle colère.
Il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Il ne répondit pas. Il
sortit du véhicule et, sans attendre Hurley, il sonna à
l'interphone. Le portail s'ouvrit.
Quelques instants plus tard, Mme Thompson les
accueillait chez elle.
– Nous voudrions nous entretenir avec votre fille,
dit Logan après les salutations d'usage.
– Elle est en haut avec une journaliste, dit
Mme Thompson qui ajouta : Une femme très délicate, très
agréable.
Le sourire de politesse de Logan s'effaça d'un
coup. Ça ne sentait pas bon du tout. Qu'est-ce qu'elle était venue
leur raconter ?
– Nous pourrions la voir ? Nous n'en aurons
pas pour longtemps. Juste quelques questions sur Nathaniel
Morrison, dit Hurley.
– Évidemment. Suivez-moi.
Elle les conduisit jusqu'à l'étage. Au moment où
ils s'engageaient dans un couloir desservant vraisemblablement des
chambres, ils découvrirent Callwin qui sortait de l'une
d'elles.
– Surtout, tu n'hésites pas à m'appeler si tu en
as besoin. D'accord ? fit la journaliste.
Logan ferma un instant les yeux, essayant de
juguler la colère qui montait en lui. Il serra le poing jusqu'à
s'enfoncer les ongles dans la paume.
– Oh ! Shérif, quelle surprise ! Vous
tombez bien. Il fallait que je vous voie. J'aurais besoin d'une
entrevue. C'est possible cette après-midi ? demanda Callwin
d'un ton léger.
La garce, il l'aurait bien étranglée sur
place.
– J'ai mieux à faire qu'à nourrir des rats de
votre espèce.
« Peut-être pas la meilleure chose à dire,
mais c'est mieux que lui foutre mon poing en pleine tronche »,
se dit-il en voyant le visage de Mme Thompson se
décomposer.
– Shérif, vous ne devriez pas parler ainsi. La
liberté de la presse, vous connaissez ? fit-elle,
outrée.
– Laissez, madame, j'ai l'habitude avec les hommes
de lois mais je ne me laisse pas impressionner, rétorqua Callwin.
Si vous permettez, je vais vous laisser.
Mme Thompson la remercia et l'invita à
revenir quand elle le souhaitait. Callwin lui sourit et passa
devant Logan. Quand elle vit le regard noir que Hurley lui lançait,
elle préféra faire comme si elles ne se connaissaient pas.
Chacun garda le silence, tandis que Callwin
descendait l'escalier. Puis Mme Thompson les invita à entrer
dans la chambre de sa fille.
– Bettany, c'est le shérif et son adjointe. Ils
voudraient te poser quelques questions. Si tu t'en sens la
force.
« Adjointe ! On est bien peu de
chose », songea Hurley, qui avait retrouvé son calme.
– Pas très longtemps. Je suis fatiguée, répondit
la jeune fille.
D'un hochement de tête, Hurley remercia
Mme Thompson et entra dans la chambre, suivie de Logan.
– On a juste quelques questions à te poser, dit
Hurley d'une voix douce.
Bettany lui sourit. Un petit sourire triste, que
les yeux rougis et les paupières gonflées n'arrivaient pas à
enlaidir, nota Logan, qui en oublia toute colère.
– Pour commencer, peux-tu nous raconter ta soirée
de dimanche jusqu'au lundi matin ?
Bettany s'essuya les yeux et, après un petit
toussotement pour s'éclaircir la voix, elle se lança.
– Tout d'abord, il faut que vous sachiez que Lewis
et moi, c'était pour la vie.
Elle leur raconta alors qu'elle avait menti à ses
parents en disant qu'elle allait dormir chez son frère. Elle était
allée retrouver Lewis à Garden Park. Son frère était dans la
confidence. Lewis avait décidé de lui faire une surprise : une
soirée en amoureux dans les bois. Elle avait trouvé l'idée
excellente. Avec la voiture de Lewis, ils avaient quitté River
Falls pour la forêt voisine.
– Une fois là-bas, je ne vais pas vous faire un
dessin, mais je n'oublierai jamais cette nuit.
Logan comprenait l'émotion de l'adolescente.
– Nous étions sur le point de partir quand
quelqu'un a frappé à la porte. Nous pensions que c'était un
chasseur. Mais quand Lewis a ouvert, j'ai reconnu Nathaniel…
Bettany s'arrêta et fondit en larmes. Logan en
serait bien resté là, mais il devait entendre de sa bouche le
dénouement final. Hurley se rapprocha de Bettany et lui posa son
bras autour des épaules :
– Ça va aller, dit-elle d'une voix douce.
Après quelques reniflements, Bettany reprit son
récit :
– Ensuite, je ne me souviens plus de rien jusqu'à
ce que je me réveille chez mon frère.
Amnésie partielle. Cas très rare mais toujours lié
à un choc psychologique important. Assister à la mort violente de
l'homme de sa vie faisait partie de cette catégorie, se dit Hurley,
néanmoins dubitative.
– Vous pouvez la laisser, maintenant. Si vous avez
d'autres questions, nous serons à votre disposition, mais je vous
en prie, je crois qu'elle a besoin de repos.
Logan était d'accord, à un détail près.
– Encore une question, Bettany, fit-il en essayant
de prendre un ton paternel. Pourquoi n'as-tu pas prévenu la
police ?
Bettany hésita et repensa au conseil de la
journaliste :
– Quand je me suis réveillée chez mon frère,
j'avais même oublié notre excursion à la cabane. C'est quand je
suis rentrée chez moi que ma mère m'a annoncé qu'il avait été tué
par un détraqué sexuel.
– S'il vous plaît, shérif, laissez-nous, intervint
Mme Thompson.
Logan leva la main en s'efforçant de
sourire :
– Une toute dernière question. Est-ce que tu te
souviens si Nathaniel tenait une arme ?
– Il me semble… Oui, il avait une arme !
reprit-elle, sûre d'elle.
Elle se remit à pleurer.
– Shérif, la situation est suffisamment difficile.
Nathaniel a avoué. Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ?
s'énerva Mme Thompson.
Les aveux sont une chose, mais pouvaient vite être
retournés par un bon avocat. Un témoignage direct était une
meilleure preuve.
– Nous allons te laisser, Bettany. Cependant, même
si cela t'est très pénible, il est important que tu te rappelles
exactement ce qu'il s'est passé par la suite. Au procès, l'avocat
de Nathaniel essayera certainement de prouver ta culpabilité,
dit-il très sérieusement.
– Shérif, s'il vous plaît !
C'était plus un ordre qu'une prière.
– OK, mais dites à votre fils de se présenter au
commissariat dans l'après-midi.
S'il savait que sa sœur avait un rendez-vous avec
Lewis le soir du crime, il aurait dû alerter la police en apprenant
sa mort au petit matin.
– Mon fils est suspecté maintenant ? De mieux
en mieux ! fit Mme Thompson en lui jetant un regard
outré, ajoutant tout de même : Je vais l'appeler. Il passera.
Maintenant, allez-vous-en.
Logan n'insista pas et quitta les lieux avec
Hurley.