30
La nuit était tombée quand Logan se gara devant sa maison. Il était près de 20 h 30, et la journée lui avait paru interminable.
Dans la cuisine, il se prépara rapidement un repas chaud – une barquette de chili con carne surgelé qu'il déposa dans le micro-ondes. En attendant qu'il soit prêt, il décapsula une bière qu'il alla boire devant la fenêtre. Tandis que son regard se perdait dans les illuminations de Noël des maisons du voisinage, il repensa à Stanley Warren. L'homme ne l'avait pas rappelé de la journée. Cela n'augurait rien de bon.
Le sergent Price lui avait fait un compte rendu de la visite de l'avocat à son client, déclarant que, pour sa part, il avait dû intervenir quand il avait entendu les cris du garçon, et le fracas des objets violemment projetés à terre. Malheureusement, il était incapable de lui dire de quoi ils avaient pu parler, n'ayant pas eu idée de tendre l'oreille.
La sonnerie du micro-ondes tira Logan de ses pensées. Le plat n'était pas tout à fait décongelé. Il en prit tout de même une bouchée, la mâchonna puis jeta le tout dans la poubelle et alla s'installer au salon avec sa bière et un paquet de chips.
Alors même qu'il était persuadé de faire une ânerie, il prit son portable et appela Hurley. Trois sonneries avant qu'elle décroche.
– Bonsoir, Jessica, je te dérange ?
– Je suis en voiture. Tu veux que je te rappelle quand je serai rentrée chez moi ?
Logan se sentait idiot. Pourquoi n'arrivait-il pas à lui dire tout simplement qu'il était jaloux ? Qu'il avait besoin qu'elle le rassure sur sa relation avec cet avocat de Seattle ?
– Non, c'est juste que j'aurais bien aimé que tu puisses te libérer demain matin.
– Pourquoi ? Il s'est passé quelque chose ? demanda-t-elle, inquiète.
Logan se détestait d'être si lâche, mais il était incapable d'affronter directement le problème.
– La sœur de Paul Brown est venue me faire un sermon. Elle veut porter plainte pour négligence et bavure.
– Mince. Et toi, qu'est-ce que tu lui as dit ?
– Rien. Elle s'est à moitié déshabillée dans mon bureau pour me montrer les sévices que son père lui avait infligés.
– Je vois, fit-elle, compréhensive. Elle veut que tu enquêtes sur leur père ?
– Non, il est mort dans un accident de voiture il y a plus de dix ans. Elle veut seulement que j'interdise aux journalistes d'assister à l'enterrement de son frère, et je m'étais dit que peut-être tu pourrais…
Il laissa sa phrase en suspens.
– Que je pourrais la convaincre de ne pas porter plainte, termina Hurley.
– Exactement. Je sais que ce n'est pas gagné, mais tu n'es pas fine psychologue pour rien. Et de toute façon, on ne risque rien à essayer.
Il se sentait tellement maladroit !
– Mais bon, je comprends que tu ne puisses pas venir, en tout cas…
– Ne t'inquiète pas. Je serai là. Mais je crois que tu surestimes mes capacités, cette femme te rend responsable du meurtre de son frère, la faire changer d'avis tiendra plus du miracle.
Logan sourit.
– Merci d'essayer, je te revaudrai ça. Je t'embrasse.
– Je t'embrasse. À très vite.
Avachi dans le canapé, il secoua la tête et alluma la télévision, qui diffusait la dernière comédie de Ben Stiller. Logan s'imagina en train d'étrangler Warren. « Un vrai gamin », se dit-il en piochant une poignée de chips.
Il faillit s'étouffer quand il entendit la porte d'entrée s'ouvrir. D'un réflexe, il saisit le couteau de chasse qu'il laissait sous un des coussins du canapé, et avant qu'il ne se rue vers l'entrée, il vit Hurley qui le regardait d'un air navré.
– La dernière fois le pistolet, cette fois-ci, le couteau, la prochaine fois, tu me noies dans la baignoire ?
– Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il en baissant son arme, conscient du ridicule de la situation.
– Je voulais voir ce que tu faisais quand je te laissais seul, répondit-elle en rangeant son manteau dans la penderie de l'entrée. Et franchement, jouer à Rambo devant Tropic Thunder, c'est pathétique.
Il sourit et alla ranger le couteau à sa place, sous un coussin du canapé. Celui-là même qui l'avait éventré un peu moins de deux ans auparavant.
– J'ai une faim de loup, tu as déjà mangé ?
– Non, fit-il en la rejoignant devant le réfrigérateur grand ouvert. On peut appeler le chinois, si tu veux.
Hurley prit une bière et referma le frigo.
– D'accord, je te laisse t'en charger.
Logan passa la commande habituelle avant de retrouver Hurley allongée sur le canapé. La télévision était éteinte et les premières notes d'un nocturne de Chopin créaient une atmosphère intime.
– Je peux enfin savoir ce que tu fais ici ?
– Je suis venue retrouver Leslie. Elle a besoin d'un coup de pouce.
Logan se détendit. Sur le coup, il avait réellement cru qu'elle venait pour retrouver Stanley Warren.
– Qu'est-ce qu'elle te veut ? Elle ne devait pas rentrer à Seattle ?
Hurley se redressa et s'assit en tailleur sur le canapé.
– Si, mais elle vient de décrocher un contrat avec le NOW. Une série d'articles à rédiger en immersion chez les Enfants de Marie.
Logan ouvrit de grands yeux.
– C'est quoi ces conneries ? Ne me dis pas que leur vieille gourou a accepté ?
– C'est là tout le problème. Elle s'est fait congédier en trois secondes. Elle a le moral à zéro.
– Pauvre petit amour-propre. Ça lui fera les pieds, fit Logan sans aucune compassion.
– Ne dis pas ça. Elle manque terriblement de reconnaissance. Elle est toujours très fragile. Pour une fois que tout allait bien dans sa vie…
Logan savait qu'il était injuste, mais c'était plus fort que lui : il détestait les journalistes, et surtout cette imbécile qui s'était mêlée de sa première affaire à River Falls.
– Tu m'as dit qu'elle faisait des piges régulières pour le Seattle Tribune et qu'elle venait de rencontrer un chirurgien plein aux as. Et tu veux que je la plaigne ?
– De l'argent et du sexe. Tu penses vraiment que c'est ça qui rend heureux ?
Logan aurait bien répondu « oui », mais il n'avait pas envie de se disputer ce soir.
– Disons que ça aide. Mais certes, l'estime de soi, c'est pas mal non plus.
– Bref, elle veut que je l'aide à faire changer Miss Richardson d'avis, dit Hurley en revenant sur Callwin.
– Et comment tu comptes t'y prendre ?
Tout comme lui, Hurley était agnostique et très éloignée de toute bondieuserie. Aucune chance qu'elle arrive à convaincre une vieille bigote.
– J'ai un atout dans mon jeu : Stanley Warren, lâcha Hurley.
Logan en aurait brisé sa bière dans sa main.
– Leur avocat ? fit-il d'une voix atone.
– Oui, je l'ai rencontré à un gala de bienfaisance pour le Darfour. Il m'a fait une très bonne impression. J'espère qu'il arrivera à la faire revenir sur sa décision, dit-elle comme si de rien n'était.
– Et pourquoi te ferait-il cette faveur ?
Si elle ne voyait pas l'insinuation, c'était qu'elle le faisait exprès.
– Parce que c'est un ami. Et entre amis, on se donne des coups de main. Normal non ?
« Elle se moque de moi ! »
– Super, et moi qui croyais que tu venais pour moi.
Sous la douce lumière du salon, Hurley vint s'asseoir sur l'accoudoir du fauteuil.
– Tu es incorrigible, mais c'est peut-être pour ça que je t'aime, fit-elle avant de poser ses lèvres sur les siennes.
Ils s'embrassèrent longuement.
– Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui ?
– Parce qu'il n'y a rien de remarquable à dire à son sujet. Tu sais, je ne le connais pas bien. En dehors de ce gala de charité, je ne l'ai revu que deux fois chez Marcy. Et tu connais les soirées chez Marcy ?
Marcy Pearlman. Une femme d'affaires qui aimait organiser des soirées avec le gratin de l'intelligentsia de Seattle, dans son magnifique appartement de trois cents mètres carrés.
« Beaucoup de m'as-tu-vu et de superficialité », se souvint Logan, qui avait accompagné Hurley une seule et unique fois.
– L'horreur totale !
– C'est ton point de vue. Bref, Warren m'a de nouveau abordée à ces occasions et nous avons parlé. De tout et de rien. C'est tout. Rien de très mémorable en vérité.
Toujours assise sur l'accoudoir du fauteuil, Hurley sentit la main câline de Logan lui caresser les cuisses.
– Tu veux dire que sa réputation de super avocat et de don juan est surfaite ? suggéra-t-il, soulagé.
Elle n'avait pas l'air de l'admirer outre mesure.
– Oh non ! C'est un très bon avocat. Il travaille pour Lawrence & Associates, et passe son temps à refuser des affaires tant il croule sous les demandes. Quant à ses conquêtes féminines, on lui en connaît tant que James Bond peut aller se rhabiller.
– Si ce n'est qu'il manque la véritable émeraude de Seattle à son tableau.
Hurley lui sourit et lui déposa un baiser sur les lèvres.
– Il est évident que je ne le laisse pas indifférent. Mais tout homme doit un jour rencontrer sa limite. Et les beaux gosses, sûrs d'eux et suffisants, ce n'est pas trop mon genre.
Logan lui sourit à son tour, pas tout à fait certain qu'il s'agisse d'un compliment.
– Et c'est quoi ton genre ?
– Le genre ours polaire, impulsif voire colérique, mais avec un petit cœur tout tendre à l'intérieur.
La définition ne lui déplut pas.
Un noël à River Falls
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