9
Hurley se réveilla en sursaut et pendant un
instant se demanda où elle était.
– Excuse-moi, j'ai évité un carton sur la route,
dit Leslie Callwin pour expliquer son embardée.
La journaliste était assise au volant de son
Hummer. Une véritable folie que lui avait offerte son petit ami, un
chirurgien réputé de Seattle.
– J'ai dormi longtemps ?
Elle baissa le son de l'autoradio. Les mélodies de
Craig Amstrong se transformèrent en un chuchotement.
– Si je te dis qu'on est presque arrivées, ça te
donne une petite idée ?
Hurley ne put s'empêcher de rire. Elle, qui lui
avait promis de lui faire la conversation pendant les deux heures
et demie de route, avait dormi durant tout le trajet, de Seattle à
River Falls.
– Je suis désolée, mais j'ai veillé tard hier
soir. J'avais ma déposition à faire aujourd'hui sur cette affaire
de viol en réunion.
Sous le ciel noir de cette nuit de décembre, les
grandes forêts des Rocheuses les cernaient de toutes parts,
seulement éclairées par le faisceau lumineux des phares.
– Oh, je ne t'accable pas. Mais je te l'ai déjà
dit, prends de la blanche et tu verras comme on se sent bien plus
vaillant.
– Tu ne devrais pas dire des choses pareilles.
N'oublie pas que je travaille pour le FBI.
Callwin prit un air faussement apeuré.
– Tu oserais me dénoncer à ton mec ? Tu sais
que s'il n'en tenait qu'à lui, il me pendrait sur la place
publique.
Hurley ne pensait pas qu'il irait jusque-là, mais
il était évident qu'il ne la portait pas dans son cœur.
– Mike a ses mauvais côtés, mais je te jure que
c'est un type bien. Je suis certaine qu'un jour vous vous
apprécierez.
Les deux femmes se jetèrent un bref coup d'œil et
explosèrent de rire. Un rire un peu hystérique qui en disait long
sur leur état de fatigue et de nervosité.
– Le jour où le bon shérif Logan daignera enfin
dire quelque chose de gentil sur moi, c'est à ma mort, fit Callwin
en retrouvant son calme.
Hurley espérait que cela arrive bien avant, mais
n'était cependant pas très optimiste.
Un panneau indiqua River Falls à dix
kilomètres.
– Ça me fait bizarre de revenir. Ça fera un an à
Noël que je n'ai pas remis les pieds ici.
À présent pleinement éveillée et en meilleure
forme qu'au départ, Hurley joua le jeu de la conversation.
– Pourquoi ne reviens-tu pas plus
souvent ?
Callwin fit une drôle de moue et haussa les
épaules.
– Pas vraiment le temps. Entre mon travail et
Barry, je n'ai pas une seconde à moi.
– Tes parents habitent toujours la
ville ?
Callwin attrapa une cigarette et la coinça entre
ses lèvres.
– Tu me l'allumes ? fit-elle en tendant son
briquet à Hurley.
Incroyable. Elle croyait entendre Mike.
Décidément, ces deux-là avaient bien plus en commun qu'ils ne le
pensaient. Hurley alluma le briquet et le présenta à Callwin, qui
aspira plusieurs bouffées de sa cigarette, jusqu'à ce qu'une
épaisse fumée sorte de sa bouche.
– Ton mec n'a toujours pas repris ? fit-elle
en savourant l'effet immédiat de la nicotine sur tout son
être.
– Non, et il n'a pas intérêt. Tu es en froid avec
tes parents ?
Callwin plissa les lèvres et remua lentement la
tête.
– On ne peut rien te cacher. Ça t'arrive de ne pas
analyser les gens en dehors du travail ?
Hurley ne répondit pas et garda son sourire.
– OK, mon père est mort au printemps, et non, je
ne suis pas allée à l'enterrement.
Il n'avait jamais fait aucun doute, pour Hurley,
que Callwin avait dû en baver durant sa jeunesse. Une fille qui
avait une si mauvaise image d'elle-même avait certainement un lourd
passé. Mais contrairement à ce que s'imaginait Callwin, Hurley
n'aimait pas jouer les psychanalystes avec ses amis. Bien au
contraire, elle se gardait de poser trop de questions. Sauf quand
la situation le demandait.
– Ta mère t'en tient rigueur ? dit-elle
plutôt que de poser la question la plus importante.
– Non. Du moins, je ne crois pas. Je ne l'ai pas
eue au téléphone depuis la mort de mon père.
Hurley fit un « hum » et se jeta à
l'eau.
– Tu veux qu'on en parle ?
Callwin tira une large bouffée sur sa cigarette,
la recracha et tourna la tête vers Hurley.
– De quoi ?
La jeune femme avait beau n'avoir que vingt-huit
ans, une petite ride apparut sur son front.
– De qui, rectifia Hurley.
Callwin reporta son attention sur la route et au
bout de longues secondes, elle répondit :
– Non. Fin de la séance.
Comprenant que Callwin n'était pas encore prête à
affronter ses démons, Hurley lui adressa un sourire réconfortant,
puis, changeant de sujet elle lui dit d'une voix
enjouée :
– Alors, dis-moi. Parle-moi de ce Barry. Quand
est-ce que tu me le présentes ?
– Alors là, tu rêves, ma vieille. Jamais !
Pour une fois que je tombe sur un mec bien, t'as pas intérêt à me
le piquer !
Même si c'était dit sur le ton de la plaisanterie,
Hurley perçut, pour la énième fois, le manque total de confiance de
la journaliste en ce qui concernait les choses de l'amour.
– Dommage, je me serais bien vue remplacer un
shérif par un chirurgien.
La conversation continua sur le même ton léger, et
une quinzaine de minutes plus tard, Callwin se garait devant la
maison de Mike Logan.
– Bon, je ne pourrais pas dire que tu fus une
compagne de voyage très volubile, mais je suis contente que tu sois
venue avec moi. On se voit demain ? fit Callwin la main sur le
volant.
Il était près de 20 h 30. La nuit était
installée sur ce quartier résidentiel en bordure de River Falls.
Une longue allée de pavillons, bordée de pelouse, qui s'étirait sur
plus d'un kilomètre. Il y avait des décorations de Noël sur toutes
les maisons, sauf sur celle de Logan.
– Sans faute, et merci de m'avoir laissée dormir,
répondit Hurley, qui ajouta d'un ton espiègle : Même si j'ai
de gros doutes sur ce prétendu carton qui traînait sur la
route.
Callwin eut un sourire contrit. Hurley comprit
qu'elle avait vu juste. Elle leva les yeux au ciel.
– Une vraie gamine ! Allez, à demain.
Hurley attrapa sa petite valise posée à l'arrière
et descendit du Hummer.
Elle resta plantée là le temps de regarder le
véhicule s'éloigner. Puis, faisant un dernier signe de la main,
elle se tourna vers la maison de Logan. Les lumières étaient
allumées au rez-de-chaussée et à l'étage. On pouvait deviner une
silhouette derrière le rideau du salon.
Malgré ce qu'elle avait à dire, elle était
vraiment heureuse de retrouver son homme. Une chance qu'elle n'ait
pas eu à choisir entre Seattle et River Falls.
Elle frappa et entra. Aucune odeur de cigarette
n'agressa ses narines. Encore un bon point pour lui. Dans le salon,
une lumière tamisée donnait une ambiance intimiste et chaleureuse.
Le maître de maison était nonchalamment assis dans son fauteuil, en
train de siroter un whisky.
– Enchanté de vous revoir, fit Logan, content de
son effet de style.
– Le plaisir est partagé, répliqua Hurley en se
débarrassant de son manteau.
D'une démarche aguicheuse, elle s'approcha de
Logan et vint s'asseoir sur l'accoudoir.
– Je vous ai manqué ?
Logan se pencha en avant et posa son verre sur le
sol.
– Bien plus que vous ne l'imaginez.
– Faites-moi voir ça.
Leurs visages se rapprochèrent pour un long et
tendre baiser. Sentir les mains de Logan dans son dos provoqua un
délicieux frisson de plaisir. Quels que soient ses défauts, Hurley
savait qu'elle l'avait définitivement dans la peau.
– Je t'aime, lui souffla-t-elle à l'oreille quand
leurs bouches se désunirent.
– Moi aussi, dit-il en la regardant droit dans les
yeux.
Et sans perdre plus de temps, ils se
déshabillèrent et s'allongèrent sur le tapis pour une étreinte
passionnée.
Après être passée sous la douche et avoir enfilé
un pyjama, Hurley retrouva Logan dans la cuisine.
– Tu es certaine que tu n'as pas faim ?
Il était en train de manger un plat de lasagnes
dans une barquette tout juste sortie du micro-ondes.
– Je vais juste grignoter, dit-elle en ouvrant le
tiroir à biscuits.
Elle sortit une boîte de cookies et vint s'asseoir
à la table.
– Un jus d'orange ?
– Avec plaisir.
Il la servit et lui tendit le verre.
– Alors, je te manquais tant que ça ?
Quand il avait entendu le moteur du Hummer
s'arrêter devant chez lui et qu'il avait vu Hurley en descendre, il
avait remercié un dieu auquel il ne croyait pas pour ce divin
cadeau. Après cette longue et terrible journée, c'était de
réconfort et de tendresse dont il avait besoin. Ils étaient
décidément faits l'un pour l'autre.
– Dès que je te quitte, tu me manques, répondit
Hurley.
– C'est ta copine journaliste qui t'a
emmenée ?
– Oui.
Logan sentit alors que quelque chose clochait.
Était-il si fatigué que ça ?
– Elle a gagné à la loterie ou quelqu'un est mort
dans sa famille ?
– Son nouveau petit ami, un chirurgien, fit Hurley
sans s'impliquer.
Elle n'avait vraiment pas le courage de se lancer,
et pourtant il le fallait.
– Tu veux peut-être aller te coucher. Je suppose
que tu as eu une rude journée avec ton procès. Sans compter les
heures de route pour venir me rejoindre, fit Logan sur un ton très
prévenant.
Il était adorable.
Il n'empêche qu'elle ne trouverait pas le sommeil
tant qu'elle n'aurait pas mis les choses à plat.
– Il faut que je te parle, commença-t-elle en le
fixant droit dans les yeux.
Logan la regarda, sans dire un mot.
– Blake m'a téléphoné. Et Freeman aussi. Ils m'ont
parlé de ton affaire de prédateur sexuel.
Un terrible sentiment d'abandon tomba sur Logan.
Sa présence n'avait donc strictement rien à voir avec le fait qu'il
lui avait manqué.
– Et alors ? Je ne vois pas en quoi ça te
regarde, répliqua-t-il d'un ton sec.
Hurley baissa les yeux sur son verre. Elle marqua
une légère pause, puis :
– Ça me regarde dans le sens où tout le monde a
l'impression que tu t'es trop vite emballé. Tu as peut-être commis
une bavure.
Le mot était lâché. Elle aurait pu dire cela de
bien d'autres façons, mais autant nommer les choses par leur
nom.
D'abord stupéfait, il sentit la colère monter en
lui. À quoi jouait-elle ?
– Une bavure ? Rien que ça ! fit-il d'un
ton ironique.
– Ne le prends pas comme ça. Ça peut arriver à
tout le monde. Le principal est de le reconnaître.
Elle voyait bien qu'il n'était pas prêt à entendre
quoi que ce soit. Logan baissa les yeux sur ses lasagnes et posa sa
fourchette, l'air dégoûté.
– Je n'en reviens pas que tu sois revenue rien que
pour me dire ça.
Il se leva de table et passa devant Hurley, qui
lui attrapa le bras.
– Tu sais bien que non.
Elle se colla à lui et posa sa tête sur l'épaule
de Logan. Alors, aussi vite qu'elle était montée, sa colère
s'évanouit. Il dut se rendre à l'évidence : il ne pouvait la
détester guère plus de trois secondes.
– Écoute, je suppose que tu veux me parler de
Harry Miller. Je sais que j'aurais dû vérifier qu'il était bien son
avocat, et aussi, qu'il ne portait pas d'arme sur lui. Mais on
n'est pas dans un film policier. On est dans la vraie vie, et dans
la vraie vie, les avocats ne viennent pas tuer leur client.
Il essayait de trouver des arguments pertinents.
Hurley se détacha de lui et lui adressa une moue désolée.
N'avait-il donc conscience de rien ?
– Tu veux bien qu'on aille dans le
salon ?
Logan passa devant, et ils s'installèrent dans le
canapé, face à l'ensemble home-video.
– Bon, on y va par étape, d'accord ? reprit
Hurley après qu'ils se furent servi un verre de whisky.
– OK.
Logan commençait à se demander si Miller n'était
pas innocent, comme il ne cessait de le clamer. Avait-elle déniché
un alibi en béton ? Et merde, ce ne pouvait être que ça.
– Si j'ai bien compris, un homme…, commença
Hurley.
– Paul Brown, précisa Logan.
Hurley lui fit les gros yeux. D'un geste, Logan
s'excusa de l'avoir interrompue.
– Je disais donc qu'un homme aurait kidnappé Lewis
Stark, sans que nous sachions de quelle façon, et ensuite Nathaniel
Morrison, alors que celui-ci se baladait la nuit en forêt.
– Les parents ont confirmé qu'il sortait de temps
en temps après le repas.
– Notre homme, qui était en voiture, se serait
arrêté près de lui et l'aurait assommé.
Logan acquiesça.
– Puis, tout ce que vous savez avec certitude,
c'est que Nathaniel a réussi à s'enfuir. Il a couru dans la nuit.
En traversant une route, il s'est fait renverser par un chauffeur
routier et a perdu connaissance. Il a eu quelques côtes brisées
ainsi qu'une vilaine blessure derrière la tête. Amené très vite à
l'hôpital, on a découvert son manteau taché d'un sang qui n'était
pas le sien.
– Tu oublies juste qu'on a le corps de Lewis, mort
vers 11 heures selon le légiste, et des traces de sang et
quelques cheveux trouvés sur le coin d'une table, précisa Logan en
attrapant son verre.
Hurley replia ses jambes sur le canapé.
– Le problème est que je suis certaine que Brown
est innocent.
Venir à Seattle pour lui dire ça ! Elle ne
manquait pas de toupet !
– Écoute, Jessica, on n'en a peut-être pas l'air,
mais on connaît notre boulot. Alors permets-moi de te raconter le
déroulement des événements selon les indices recueillis et les
déclarations de Nathaniel. Tu veux bien ?
Blake lui avait déjà exposé ce scénario plus tôt
dans l'après-midi. Il n'y croyait pas plus qu'elle, néanmoins elle
hocha la tête et l'écouta attentivement.
– Il est tout à fait probable que Nathaniel a
repris connaissance dans la cabane des chasseurs. Brown devait être
en train de s'en prendre à Lewis, et dans son délire pervers, il ne
s'en est pas rendu compte. Vu que nous n'avons pas noté de marque
de liens sur ses bras ou ses jambes, on peut supposer que Nathaniel
était soit mal attaché, soit pas attaché du tout. En tout cas, il
réalise l'horreur de la situation. Il se jette sur Brown. L'homme
le repousse. Nathaniel tombe à la renverse et se cogne le crâne sur
l'angle de la table, ce qui explique qu'on y ait retrouvé du sang
et des cheveux. Lewis profite de ce répit pour tenter de s'enfuir.
Mais cette fois, Brown, plus prompt à réagir, sort son arme et tire
sans chercher à comprendre.
Hurley n'y croyait pas un seul instant, mais garda
le silence.
– Brown n'est pas un assassin dans l'âme. C'est un
lâche, comme tous les pervers sexuels. Il a pris peur et il est
retourné chez lui, pensant avoir également tué Nathaniel. Pas de
chance pour lui, le garçon n'était pas mort. Quand Nathaniel
reprend conscience, quelques heures plus tard, affolé, il tente
vainement de prendre à bras-le-corps Lewis inerte. Ce faisant, il
tache de sang son manteau. Voyant qu'il n'a pas la force nécessaire
pour le tirer hors de la cabane, il part en courant chercher de
l'aide. C'est dans cette course éperdue qu'il se fait percuter par
un camion et, pour la troisième fois de la soirée, il perd
connaissance.
Dit comme cela, c'était plausible, mais tellement
improbable… Hurley avala une larme de whisky, s'éclaircit la voix
et envoya sa riposte.
– Brown n'aimait pas les jeunes garçons.
– Ce n'est pas parce qu'il a été arrêté pour
attouchements sur des petites filles qu'il n'en aime pas pour
autant les garçons, rétorqua Logan, qui y avait pensé.
Hurley vit qu'il n'était pas prêt à abdiquer aussi
facilement.
– Toutes les photos trouvées sur son ordinateur ne
montrent que des petites filles. Pourquoi nier
l'évidence ?
Logan ne l'ignorait pas, mais pour lui, les
pervers étant avant tout des pervers, Dieu seul savait ce qu'il
pouvait se passer dans leur tête.
– Nathaniel l'a formellement reconnu. Pourquoi ce
garçon mentirait-il ? Qu'est-ce qu'il y gagnerait ?
Hurley eut un pâle sourire.
– La liberté, si c'est lui qui a tué Lewis.
– Avant d'accuser Nathaniel de meurtre, j'aimerais
au moins avoir le début d'une preuve, fit-il d'un ton ferme.
Mais en vérité, le doute était en lui. Après tout,
c'était sa première idée quand il était arrivé dans la
cabane.
– Non seulement Brown ne s'en est jamais pris à
des garçons, mais surtout pas à de grands garçons. Ils avaient
seize ans. On n'est plus vraiment dans la pédophilie. Brown, si
j'en crois les fichiers, n'aimait que les petites filles, et très
jeunes.
Logan se passa la main sous le menton, perplexe.
Il revoyait Nathaniel, l'air si sincère à son réveil. Pouvait-on
être aussi machiavélique aussi jeune ? La réponse était
évidente, mais il ne voulait pas l'entendre.
– De plus, un seul homme pour kidnapper deux
adolescents le même soir, à des endroits différents, ça ne tient
pas la route. Et là, c'est la profileuse qui te parle : les
violeurs en série ne s'attaquent qu'à une proie à la fois. C'est
assez risqué comme ça.
Logan avait effectivement été confronté à cette
épineuse question, mais il pensait avoir trouvé la réponse :
Brown avait un complice.
– Harry Miller était son complice, dit-il, sans
conviction.
– L'idée d'un complice tient le coup, mais c'est
extrêmement rare que des violeurs en série agissent à deux. Et dans
ce cas, c'est toujours avec leur compagne. Brown n'avait pas de
petite copine.
– Un type qu'il aurait connu en prison…,
continua-t-il, peu habitué à abdiquer si rapidement.
– Possible, mais encore une fois peu probable. De
plus, si l'homme est parti paniqué, comment se fait-il que la
cabane ait été en ordre, sans trace des cordes qui auraient servi à
attacher les garçons, par exemple ?
Logan n'avait désormais plus de doute. Même si
rien ne prouvait que Nathaniel soit le coupable, la seule certitude
était que Brown était innocent. Il s'était laissé aveugler par ses
préjugés.
– Tu penses sincèrement que Nathaniel a tué Lewis
Clark ?
Sans manifester son soulagement, Hurley fut
heureuse de constater qu'il était capable, finalement, de
reconnaître ses erreurs.
– C'est une possibilité. Je ne crois pas qu'il se
soit fait assommer deux fois, comme il le prétend.
– Il n'a jamais dit ça. Il a juste dit s'être fait
assommer sur le bord de route. C'est nous qui en avons déduit qu'il
l'avait été une nouvelle fois quand on a trouvé, sur le coin de la
table, du sang et des cheveux lui appartenant.
– Peu importe, je crois qu'il nous ment, et j'ai
ma petite idée sur le sujet.
Logan eut un petit rire épaté. C'était du Hurley
tout craché. Elle n'avait pas pu s'empêcher de se mêler de ses
affaires, et avait dû élaborer toutes sortes de théories pendant le
trajet jusqu'à River Falls.
– Allez, lâche le morceau, miss Marple, se
moqua-t-il gentiment.
Hurley sourit et continua sur sa lancée.
– Le mobile le plus commun des meurtres. La
jalousie ! J'ai appris que Lewis avait une petite amie. Un
traquenard monté par Nathaniel pour le cœur d'une jeune fille,
peut-être ?
Et voilà, il couchait avec miss Marple ! Pas
très sexy, comme idée…
– Eh bien, je n'ai plus qu'à aller réinterroger
Nathaniel, fit Logan, décontenancé.
– Non, si tu es d'accord, je préfère que tu me
laisses m'en occuper.
– Pourquoi ? Tu crois que je n'ai pas compris
la leçon ?
Hurley fit une moue dubitative. Elle but une
petite gorgée de whisky et reprit :
– Tu es trop impulsif. Tu ne sais pas cacher tes
pensées. Je suis à peu près persuadée que c'est toi qui l'as
influencé dans ses réponses. Réponds-moi franchement. T'a-t-il dit
spontanément qu'il avait été enlevé, ou ne lui aurais-tu pas
demandé s'il avait été agressé ?
Logan se revit à l'hôpital, et savait que tel
n'était pas le cas.
– Tu me prends pour qui ? Il y avait la
lieutenant Blanchett avec moi. Nathaniel a spontanément déclaré
avoir été kidnappé.
Hurley préférait ça.
– Écoute, on va arrêter là. Demain, je reprends
tout de zéro, ça te va ? demanda Logan.
Hurley sentit qu'elle l'avait piqué au vif, mais
il fallait qu'elle en finisse.
– Si Brown n'est pas coupable, l'hypothèse selon
laquelle Harry Miller était son complice s'effondre
également.
« Évidemment », se dit Logan, malgré le
profond dégoût qu'il éprouvait pour cet homme.
– Déjà que cet enfoiré me prend pour un homophobe,
ça ne va pas arranger mon cas.
– Tu me diras, parfois je me demande si tu ne l'es
pas un petit peu.
Ils en avaient rarement discuté ensemble. Logan
tournait toujours le sujet à la dérision. Il n'aimait pas en
parler, et encore moins depuis l'affrontement au gala de charité où
l'homme l'avait pris à partie devant tout le gratin de River
Falls.
– Crois ce que tu veux, dit-il simplement, prenant
conscience que Miller allait désormais lui mener la vie dure.
– Tu penses que c'est la réponse que
j'attendais ?
Logan plongea son regard dans celui de Hurley et,
le plus sérieusement du monde, lui demanda :
– Rappelle-moi une seule fois où j'aurais dit du
mal des homosexuels.
Hurley ne s'en souvenait pas précisément. C'était
juste une impression.
– Excuse-moi, je suis fatiguée, ma journée a été
très longue…
Un doigt se posa sur sa bouche.
– C'est bon, plus un mot, fit Logan, heureux
qu'elle reconnaisse à son tour son erreur d'appréciation. On ne
parle plus de tout ça jusqu'à demain.
– D'accord.
Mais un jour, il faudrait qu'ils aillent au fond
des choses. Elle avait besoin d'être rassurée sur certains
points.
Elle s'étira, vint poser sa tête sur le ventre de
Logan et ferma les yeux.
Logan sourit tendrement et lui passa la main dans
les cheveux.