Épilogue
Callwin entra dans une grande salle semblable aux
dizaines d'autres qu'elle avait vues dans des films : dans des
parloirs isolés les uns des autres par des cloisons, des
prisonniers discutaient par téléphone avec leurs proches assis de
l'autre côté d'une vitre en verre ultra-sécurisé.
– Numéro 5, dit le gardien en lui indiquant l'un
des parloirs.
La journaliste le remercia et alla s'asseoir. Il
n'y avait encore personne. Elle posa son sac à ses pieds et
attendit patiemment. Elle savait qu'elle n'avait rien à faire ici,
mais ça avait été plus fort qu'elle. Il fallait qu'elle voie cette
ordure avant qu'il ne meure.
La porte de la pièce d'en face s'ouvrit. Un
surveillant conduisit un prisonnier menotté jusqu'à elle. Même dans
sa tenue orange, il n'avait pas l'air d'un monstre. Plutôt d'un
simple gratte-papier d'une quarantaine d'années, les cheveux
clairsemés, maigre, le teint cireux. Il inspirait davantage la
pitié que la crainte. Il s'assit en face d'elle et saisit le
combiné.
– Bonjour, Leslie, heureux de vous rencontrer en
chair et en os, dit-il en la regardant droit dans les yeux.
Immédiatement, le gratte-papier se transforma en
monstre dans l'esprit de Callwin. Il y avait quelque chose de
terriblement malsain dans son regard. Une lueur de folie et de
perversion qui la fit frissonner.
– Bonjour, monsieur Snider, dit-elle, la gorge
serrée.
L'homme sourit et lui dévoila une belle dentition.
Un vampire !
– Appelez-moi Ray, si vous voulez bien.
Elle hésita, mais préféra ne pas le
contrarier.
– Très bien, Ray. Vous êtes toujours d'accord pour
répondre à mes questions ?
Elle avait cessé d'écrire sur la communauté des
Enfants de Marie le jour même de l'arrestation d'Ethan Spinner. En
revanche, elle avait rédigé un long article, repris dans plusieurs
quotidiens de tous le pays, sur « Une journée en
enfer ».
Comme Beaver, elle avait fait la une de nombreux
journaux télévisés. Elle y racontait comment elle avait retrouvé
Margareth et comment le père Noël les avait sauvées. Elle avait
gagné un paquet d'argent et une reconnaissance définitive de la
profession. Le NOW voulait lui faire
signer une exclusivité pour ses futurs articles, tandis que les
patrons du Seattle Tribune étaient
prêts à la salarier pour un montant très alléchant. Mais elle avait
décidé d'écrire un essai sur ces ordures qui s'en prennent aux
femmes. Pour commencer, qui d'autre que l'homme qui avait voulu
tuer Hurley ?
– Non, répondit Snider benoîtement.
Callwin fronça les sourcils. À quoi
jouait-il ?
– Tant pis. Au revoir, monsieur Snider, dit-elle
sans raccrocher pour autant.
– Que vous êtes chatouilleuse ! se moqua
Snider, dont le regard s'attarda sur les seins de Callwin. Je
voulais simplement dire que je n'ai aucune intention de figurer
dans un livre. Je n'ai pas d'ego mal placé. Je me moque d'être l'un
des plus grands criminels de tous les temps.
Callwin savait qu'il avait toujours refusé les
interviews. Elle avait pensé qu'il avait enfin changé d'avis parce
qu'elle avait écrit dans sa proposition qu'elle connaissait
personnellement Jessica Hurley.
– Alors pourquoi accepter de me voir ? Juste
pour mater des lolos avant de pourrir en enfer ? lança-t-elle,
sur le point de se lever.
Snider leva lentement les yeux et croisa son
regard.
– Ce serait une raison suffisante. Mais non, je
voulais que vous fassiez passer un message à notre tendre amie
commune.
Callwin regrettait d'être venue.
– Je vous écoute, répliqua-t-elle d'un ton
glacial.
– Ça fait quelques mois que je demande à la voir,
mais elle refuse de me parler. Je crois qu'elle n'a toujours pas
digéré le coup de couteau que je lui ai planté dans la
poitrine.
Il avait perdu son regard lubrique et semblait
perdu à l'intérieur de lui-même.
« Quelle pourriture ! »
– Alors, vu que d'ici à quelques jours, je n'aurai
plus guère de moyens de communiquer, je vais profiter de votre
amitié pour elle pour vous confier un secret qui devrait lui plaire
et qui, au passage, pourrait faire de vous une grande
journaliste.
Qu'est-ce qu'il allait lui sortir ? Un truc
du genre « Je suis innocent » ?
– J'ai beaucoup de sang sur les mains, Leslie, et
à vrai dire, je ne le regrette pas. Voir mourir quelqu'un est une
chose que tout le monde devrait expérimenter. C'est tellement
divin. (Son visage prit une expression extatique répugnante.) Mais
il se trouve que je ne suis pas le monstre pour lequel on aimerait
me faire passer.
Et voilà, il allait essayer de se disculper.
« Pauvre type, tu crois vraiment échapper à la peine de
mort ? »
– Je ne suis qu'un pantin.
Il leva les bras et les secoua en penchant la tête
sur le côté, comme désarticulé.
« Un vrai cinglé ! »
– Attention, croyez bien que je n'ai pas
l'intention de demander un report de mon exécution. J'en ai plus
qu'assez de vivre dans ces conditions. Surtout après avoir vécu de
si magnifiques expériences, reprit Snider.
Callwin posa ses coudes sur la table et le
dévisagea. Pouvait-il y avoir une once de sincérité dans ses
propos ?
– J'aime quand vous me regardez comme ça. J'ai
effectivement tué douze jeunes femmes. Toutes victimes de viol. Je
les connaissais toutes. C'était moi le greffier lors de leurs
procès. Mais ce que vous ignorez, c'est que je n'étais jamais seul
pour perpétrer mes crimes. Et pour cause, ce n'était pas mon idée,
au départ.
Avant de venir voir Snider, Callwin avait obtenu
de Logan, par ses relations au FBI, d'avoir accès à son dossier.
Parmi la multitude d'éléments, il y avait les témoignages des
voisins des victimes. Certains avaient reconnu Snider, affirmant
l'avoir vu dans leur immeuble sans se douter qu'il n'en était pas
résident. L'un d'eux assurait avoir aperçu Snider accompagné d'un
homme et leur attitude lui avait donné à penser qu'ils étaient
amis. Le procureur avait bien tenté de creuser cette piste, mais
sans autres indices et sans aveux de la part de Snider, elle avait
vite été oubliée.
Se pourrait-il qu'il ait réellement
existé ?
– Je ne vous raconterai pas mon enfance. Elle est
à pleurer. Le parfait manuel pour fabriquer un psychopathe, dirait
notre chère Hurley. Sachez seulement que très tôt, j'ai suivi des
thérapies. C'est en novembre 1995 que j'ai déménagé pour
Seattle et suis allé sonner chez le docteur Cleveland. De séance en
séance, il a su voir le monstre qui est en moi. Ce serait trop long
à vous expliquer, mais il m'a fait comprendre que je ne devais plus
renier ma vraie nature. Au contraire, je devais la laisser
s'exprimer. Pour ce faire, il m'a donné des conseils et une
méthodologie. J'ai tué mes cinq premières victimes sans que
personne ne décèle autre chose que des suicides. Par la suite, j'ai
eu besoin de faire partager mon œuvre… À moins que ce ne soit
lui qui me l'ait suggéré. Bref, pour les autres, je l'ai invité à
me regarder faire. C'est toujours agréable de partager ses bons
moments avec quelqu'un, n'est-ce pas ?
« Vivement qu'il crève ! » se dit
Callwin, qui avait du mal à conserver son sang-froid.
– Quand je lui ai fait part de mon intention de
tuer Jessica Hurley, il a tout de suite opposé son veto. Je ne
devais m'en prendre qu'à des femmes victimes de viol, pour que la
thèse du suicide soit plausible. Sans compter que la mort violente
d'une profileuse du FBI amènerait tous les experts du pays à se
pencher sur cette affaire. Je n'avais aucune chance de réussir,
m'assura-t-il. Je me suis cru plus fort que lui. C'est lui qui
avait raison. J'ai échoué. Ça s'est joué à ça, fit-il en marquant
une distance entre son pouce et son index.
C'en était trop pour Callwin.
– Pauvre petite merde ! Je serai là pour te
voir quand tu crèveras ! dit-elle en sentant la colère lui
empourprer le visage.
– Calmez-vous, Leslie. Nous sommes entre personnes
de bonne compagnie. Tâchez de rester digne, je vous prie, la nargua
Snider, dont le regard revint se fixer sur sa poitrine.
Elle aurait dû se lever et le laisser à ses
démons, mais la journaliste en elle était intriguée par ses
révélations, aussi farfelues qu'elles puissent paraître.
– J'ai aimé Jessica en secret pendant des années.
J'adorais quand elle venait déposer ses expertises dans les
affaires de meurtres. Si belle, si élégante et si gentille avec
moi. Je lui ai proposé un soir de boire un verre. À ma grande
surprise, elle a accepté. Mais quand, à la fin du repas, je lui ai
demandé si je pouvais l'embrasser, avec un air désolé, me regardant
comme si j'étais un moins-que-rien, elle a refusé de poser ses
lèvres sur les miennes, fit-il en approchant sa bouche de la vitre
de séparation.
Callwin recula, dégoûtée. Snider se mit à rire et
reprit une posture plus digne.
– Tout ça pour vous dire que si ma lame a raté son
cœur, une fois en prison, j'ai pu parler à cette espèce de grosse
brute. Vous voyez de qui je parle.
Là, il la testait. Elle devait lui répondre même
s'il lui donnait envie de vomir.
– Mike Logan. Il n'est pas si rustre que ça quand
on le connaît.
– Vous le détestez, avouez ! fit Snider, qui
s'amusait comme un petit fou. Bref, je lui ai fait la promesse que
je tuerais Jessica s'il ne la quittait pas. Je lui ai dit que je
m'étais assuré les services d'un tueur à gages qui le surveillerait
régulièrement pour me dire s'ils continuaient à se voir.
– N'importe quoi ! Personne ne connaît des
tueurs à gages. De toute façon, pourquoi irait-il tuer Hurley une
fois votre argent encaissé, et alors que vous êtes dans le couloir
de la mort ?
Ça ne tenait pas debout. Incroyable que Logan ait
pu se faire avoir !
– Détrompez-vous. Avant de m'installer à Seattle,
j'ai travaillé dix ans à Chicago. En tant que greffier, j'y ai
traité nombre d'affaires mafieuses. Logan le savait. Il a commencé
à me croire quand je lui ai donné des détails précis sur ce milieu.
Ne faites pas cette tête. C'était tout à fait crédible. N'oubliez
pas que j'ai tué douze personnes. Je suis un homme dangereux,
Leslie. Croyez bien que si nous n'étions que tous les deux, je
n'hésiterais pas à tordre votre joli cou.
Callwin recula sur sa chaise et entrevit de
nouveau le monstre. Il était là, à un mètre d'elle, prêt à lui
sauter dessus et à la tuer. Rien à voir avec Ethan. Snider était le
diable en personne.
– Logan n'a pas voulu prendre le risque. Que ne
ferait-on pas pour l'amour d'une femme ? reprit Snider.
Pourtant je ne bluffais pas, Leslie. Mon cher Cleveland est
régulièrement venu me voir durant mon incarcération. C'est lui qui
était chargé de veiller à ma vengeance. Je dois dire, pour être
honnête, que c'est à lui que j'ai demandé de tuer Hurley. Mais il a
réussi à me faire admettre que le pire châtiment serait de la
séparer de l'homme qu'elle aimait. Les psychiatres sont vraiment
très forts pour vous amener à leur point de vue !
– À l'évidence, il n'a pas tenu parole.
– Non. Par d'autres sources, j'ai appris que Logan
s'était finalement remis avec Jessica. J'en ai fait part à
Cleveland lors de l'une de ses visites. Je lui ai ordonné de tenir
sa part du contrat moral qui nous liait. Il tuait Jessica ou je
déballais tout à la presse. Il m'assura qu'il allait s'en charger,
mais que cela prendrait du temps s'il voulait que son plan
fonctionne. J'ai attendu des mois, puis Cleveland a cessé de venir
au parloir.
– Et c'est là que vous avez compris que vous vous
étiez fait baiser sur toute la longueur, ironisa Callwin.
– On peut dire ça. Je ne suis pas susceptible.
À l'inverse de vous, je n'ai pas d'ego, je vous l'ai déjà
dit.
« Tu parles ! Il est tellement énorme
que tu ne le vois plus ! »
– Cleveland est mort il y six mois, ai-je appris
par ma mère. Un accident de voiture. Carbonisé. On l'a identifié
grâce à ses empreintes dentaires.
Callwin fronça les sourcils. Si Cleveland était
mort, il n'y aurait aucun moyen de prouver sa culpabilité.
– Vraiment très malin, poursuivit Snider. Aller
jusqu'à se faire enlever toutes les dents pour refaçonner une
mâchoire sur un cadavre volé dans une morgue… Quelle force de
caractère, n'est-ce pas ?
– Vous pensez sincèrement que c'est ce qu'il a
fait ? Pourquoi ne pas tuer Jessica ? Il savait que s'il
la tuait, vous ne parleriez pas. Il savait que vous étiez sous son
emprise.
Snider ferma les yeux et les rouvrit au bout de
quelques secondes.
– Je pense qu'il a tenté de la tuer. Plusieurs
fois. Mais ce n'est pas pour rien qu'il venait assister à mes
crimes. Je crois qu'il est incapable d'en commettre un lui-même.
Alors, en parfait lâche, il a préféré mettre en scène sa propre
mort plutôt que d'assumer ce qu'il est. Un comble pour un
psychiatre !
Un gardien regarda sa montre et s'approcha de
Snider.
– C'est fini. Je te laisse une minute pour dire au
revoir.
– Leslie, promettez-moi de retrouver cette
pourriture. Tuez-le, car qui peut dire si un jour, il ne se sentira
pas capable de tuer Jessica ?
Callwin ne répondit pas et, la main tremblante,
raccrocha. L'idée que Jessica était toujours en danger la
terrifiait. Elle vit Snider éclater d'un rire démoniaque en mimant
à nouveau un pantin disloqué.
Elle attrapa son sac et quitta les lieux d'un pas
vif. Elle courait presque quand elle revit la lumière du jour. Elle
s'arrêta, se courba en avant et reprit son souffle.
Elle ne doutait pas de la véracité des paroles de
Snider. Était-il possible que Cleveland fût encore à Seattle et
ruminât son impuissance à tuer ? Qu'il en voulût
inconsciemment à Jessica ?
Devait-elle en parler ? Mener son enquête
toute seule ou ne mettre que Logan dans la confidence ?
Un coup de klaxon la fit violemment
sursauter.
– Leslie, ça ne va pas ? demanda Barry, qui
sortait de sa voiture.
À la lumière d'un soleil déclinant, il la
prit dans ses bras et la réconforta avec de tendres mots
d'amour.