31
Plus la nuit avançait sur River Falls, plus le froid s'intensifiait. Simon Beaver finit sa dernière canette de bière, et sauta de la rambarde de sécurité pour faire quelques pas le long de la quatre-voies. Les voitures faisaient très attention à ne pas l'accrocher. Simon sourit. C'était bien la première fois qu'on se souciait de son sort.
Il prit la bouteille de whisky qu'il avait gardée pour le grand final, l'ouvrit avec des gestes presque cérémonieux et en but une bonne rasade. Aussitôt il ressentit tous les bienfaits de ce médicament miracle.
Un souvenir lui revint en mémoire. Si seulement la vie ne reprenait pas ce qu'elle avait donné…



Simon courait. Il s'en voulait d'être en retard. Le révérend Parker détestait son manque de ponctualité, mais il n'avait pas eu le choix. Sa mère avait fait une crise d'hystérie et il avait dû rester plus longtemps que prévu à l'hôpital psychiatrique où elle était internée depuis un an. C'était de pire en pire à chaque Noël. Seuls les médocs arrivaient à la calmer.
Arrivé à l'église Saint-Jean-Baptiste, il se rua sous les arcades du bâtiment néogothique. À l'intérieur, une foule de miséreux faisait la queue pour un repas chaud et des vêtements propres. Mlle Linslay le vit. Les sourcils froncés, l'index accusateur, elle arriva sur lui.
– Tu es encore en retard. Si cela t'embête d'aider ces pauvres gens, tu n'y es pas obligé, le sermonna-t-elle.
– C'est ma mère. Elle a encore fait une crise. J'ai préféré attendre qu'elle se calme avant de la laisser.
Mlle Linslay était une vieille fille de soixante ans au cœur de pierre, que Simon soupçonnait d'utiliser la religion pour exercer son autorité sur plus mal loti qu'elle.
– Ça ne me regarde pas. Notre Seigneur n'a pas hésité à donner sa vie pour aider les autres. Il serait temps que tu l'apprennes.
Simon baissa les yeux. C'était la dernière fois qu'elle lui parlait ainsi. Sa mère méritait autant de respect que les pauvres hères qui venaient se réfugier ici pour un peu de chaleur. Il ne manquait pas d'églises dans le coin. Dès la nouvelle année, il chercherait une autre association caritative.
– Allez, viens, et ne fais pas cette tête. Toi au moins tu as un toit et un travail.
Ce n'était pas faux, mais il était loin d'être riche. Faute de bourse, il avait dû abandonner ses études. Il travaillait depuis près de deux ans chez UPS, à trier des colis. Ce n'était pas la grande vie, mais après tout, il n'avait que vingt et un ans, et tout l'avenir devant lui.
Mlle Linslay l'emmena au fond de l'église, derrière le maître-autel, où une bénévole s'affairait devant des tréteaux.
– Je te présente Stella, ma nièce.
Simon la salua et se présenta.
– Je m'appelle Simon. Je fais partie de l'association.
– Trêve de bavardage. Aide-la à préparer les sandwichs, lui dit Mlle Linslay en lui tendant un tablier et des gants.
– Oui, mademoiselle, fit-il avec un soupçon d'ironie.
Elle lui fit un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace et repartit auprès du révérend Parker, qui avait commencé son sermon.
– Ma tante est vraiment spéciale. Il faut l'excuser.
La jeune fille était loin d'être une beauté et pourtant, dès qu'elle parla, Simon sentit que quelque chose se passait. Une voix douce et claire, presque fragile, et un regard attendrissant.
– Ouais, je crois qu'elle ne m'aime pas trop, mais je m'en moque. Je ne suis pas là pour lui plaire mais pour aider ces pauvres malheureux.
Il commença à tartiner des tranches de pain de mie.
– C'est la première fois que je fais ça. C'est ma mère qui m'a dit de venir. Ne le prends pas mal, mais moi, je ne crois pas en Dieu, dit Stella.
Simon s'étonna d'une telle confidence. Que faisait-elle ici ?
– Tu veux dire qu'on t'a punie et qu'on t'a obligée à venir ?
Stella eut un rire tout à fait charmant.
– C'est ma tante. Elle se plaignait du manque de bénévoles en ce soir de Noël. Les gens ne sont pas prêts à sacrifier leur petit confort du réveillon pour des sans-abri, a-t-elle dit. Je voulais lui montrer qu'il n'était pas nécessaire de croire en Dieu pour aider les autres.
Simon eut une moue peu convaincue.
– En fait, tu es juste venue pour régler un problème entre ta mère et ta tante. Bonjour la motivation ! se moqua-t-il.
Stella avait l'air très gentil, et ce n'était pas une gamine, mais elle manquait de maturité.
– D'accord, j'avoue. Mais le principal, c'est que je sois là pour les aider, non ?
Simon se tourna vers le Christ en croix et fit une brève prière muette pour cette jeune fille.
– Non, la charité, le don de soi doivent provenir d'un réel désir d'aider son prochain. On n'achète pas sa place au paradis.
– Je ne crois pas en Dieu, laisse tomber.
– Tu vois très bien ce que je veux dire. Il n'est jamais bon de mentir sur ses intentions, que l'on soit croyant ou mécréant.
Stella lui adressa un sourire éblouissant, qui le troubla plus qu'il ne l'aurait voulu.
– Tu sais que tu parles bien. Tu devrais être homme politique ou écrivain !
Écrivain ! Quelle drôle d'idée !
– Tu as quel âge ? lui demanda-t-il en disposant sur le pain beurré les tranches de saumon que Stella avait découpées.
– Dix-sept ans, mais je sais que j'en fais plus. Et toi, tu as vingt et un, vingt-deux… ?
Simon jeta un regard vers la travée où se trouvaient le pasteur et ses ouailles. Personne ne le regardait. Une étrange pensée traînait à la lisière de sa conscience.
– Vingt et un ans. Je suis beaucoup trop vieux pour toi.
– Dommage. Aucun beau garçon ne veut de moi, dit-elle sur le ton de la plaisanterie.
Simon lui sourit amicalement. C'était la première fois de sa vie qu'on le traitait de beau gosse. Il se savait d'un physique des plus ordinaire, mais comme Stella n'était elle-même pas très jolie, ses critères ne devaient pas être très élevés.
– Ne dis pas ça, je suis sûr que tu as un petit copain.
Stella baissa les yeux avec un petit air triste.
– Non, je suis bien trop moche, je le sais. Et moi, je ne crois pas aux miracles.
Simon fut réellement ému par cette confession soudaine. Impulsivement, il se pencha vers elle et lui vola un baiser. Stella devint écarlate. Tout le reste de la veillée, ils évitèrent d'en parler.
Le lendemain, ils se retrouvèrent dans son petit appartement de River Falls et firent l'amour pour la première fois de leur vie.
Un noël à River Falls
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