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Plus la nuit avançait sur River Falls, plus le
froid s'intensifiait. Simon Beaver finit sa dernière canette de
bière, et sauta de la rambarde de sécurité pour faire quelques pas
le long de la quatre-voies. Les voitures faisaient très attention à
ne pas l'accrocher. Simon sourit. C'était bien la première fois
qu'on se souciait de son sort.
Il prit la bouteille de whisky qu'il avait gardée
pour le grand final, l'ouvrit avec des gestes presque cérémonieux
et en but une bonne rasade. Aussitôt il ressentit tous les
bienfaits de ce médicament miracle.
Un souvenir lui revint en mémoire. Si seulement la
vie ne reprenait pas ce qu'elle avait donné…
Simon courait. Il s'en
voulait d'être en retard. Le révérend Parker détestait son manque
de ponctualité, mais il n'avait pas eu le choix. Sa mère avait fait
une crise d'hystérie et il avait dû rester plus longtemps que prévu
à l'hôpital psychiatrique où elle était internée depuis un an.
C'était de pire en pire à chaque Noël. Seuls les médocs arrivaient
à la calmer.
Arrivé à l'église
Saint-Jean-Baptiste, il se rua sous les arcades du bâtiment
néogothique. À l'intérieur, une foule de miséreux faisait la
queue pour un repas chaud et des vêtements propres.
Mlle Linslay le vit. Les sourcils froncés, l'index accusateur,
elle arriva sur lui.
– Tu es encore en retard. Si
cela t'embête d'aider ces pauvres gens, tu n'y es pas obligé, le
sermonna-t-elle.
– C'est ma mère. Elle a
encore fait une crise. J'ai préféré attendre qu'elle se calme avant
de la laisser.
Mlle Linslay était une
vieille fille de soixante ans au cœur de pierre, que Simon
soupçonnait d'utiliser la religion pour exercer son autorité sur
plus mal loti qu'elle.
– Ça ne me regarde pas. Notre
Seigneur n'a pas hésité à donner sa vie pour aider les autres. Il
serait temps que tu l'apprennes.
Simon baissa les yeux.
C'était la dernière fois qu'elle lui parlait ainsi. Sa mère
méritait autant de respect que les pauvres hères qui venaient se
réfugier ici pour un peu de chaleur. Il ne manquait pas d'églises
dans le coin. Dès la nouvelle année, il chercherait une autre
association caritative.
– Allez, viens, et ne fais
pas cette tête. Toi au moins tu as un toit et un
travail.
Ce n'était pas faux, mais il
était loin d'être riche. Faute de bourse, il avait dû abandonner
ses études. Il travaillait depuis près de deux ans chez UPS, à
trier des colis. Ce n'était pas la grande vie, mais après tout, il
n'avait que vingt et un ans, et tout l'avenir devant
lui.
Mlle Linslay l'emmena au
fond de l'église, derrière le maître-autel, où une bénévole
s'affairait devant des tréteaux.
– Je te présente Stella, ma
nièce.
Simon la salua et se
présenta.
– Je m'appelle Simon. Je fais
partie de l'association.
– Trêve de bavardage. Aide-la
à préparer les sandwichs, lui dit Mlle Linslay en lui tendant
un tablier et des gants.
– Oui, mademoiselle, fit-il
avec un soupçon d'ironie.
Elle lui fit un sourire qui
ressemblait plutôt à une grimace et repartit auprès du révérend
Parker, qui avait commencé son sermon.
– Ma tante est vraiment
spéciale. Il faut l'excuser.
La jeune fille était loin
d'être une beauté et pourtant, dès qu'elle parla, Simon sentit que
quelque chose se passait. Une voix douce et claire, presque
fragile, et un regard attendrissant.
– Ouais, je crois qu'elle ne
m'aime pas trop, mais je m'en moque. Je ne suis pas là pour lui
plaire mais pour aider ces pauvres malheureux.
Il commença à tartiner des
tranches de pain de mie.
– C'est la première fois que
je fais ça. C'est ma mère qui m'a dit de venir. Ne le prends pas
mal, mais moi, je ne crois pas en Dieu, dit Stella.
Simon s'étonna d'une telle
confidence. Que faisait-elle ici ?
– Tu veux dire qu'on t'a
punie et qu'on t'a obligée à venir ?
Stella eut un rire tout à
fait charmant.
– C'est ma tante. Elle se
plaignait du manque de bénévoles en ce soir de Noël. Les gens ne
sont pas prêts à sacrifier leur petit confort du réveillon pour des
sans-abri, a-t-elle dit. Je voulais lui montrer qu'il n'était pas
nécessaire de croire en Dieu pour aider les autres.
Simon eut une moue peu
convaincue.
– En fait, tu es juste venue
pour régler un problème entre ta mère et ta tante. Bonjour la
motivation ! se moqua-t-il.
Stella avait l'air très
gentil, et ce n'était pas une gamine, mais elle manquait de
maturité.
– D'accord, j'avoue. Mais le
principal, c'est que je sois là pour les aider,
non ?
Simon se tourna vers le
Christ en croix et fit une brève prière muette pour cette jeune
fille.
– Non, la charité, le don de
soi doivent provenir d'un réel désir d'aider son prochain. On
n'achète pas sa place au paradis.
– Je ne crois pas en Dieu,
laisse tomber.
– Tu vois très bien ce que je
veux dire. Il n'est jamais bon de mentir sur ses intentions, que
l'on soit croyant ou mécréant.
Stella lui adressa un sourire
éblouissant, qui le troubla plus qu'il ne l'aurait
voulu.
– Tu sais que tu parles bien.
Tu devrais être homme politique ou écrivain !
Écrivain ! Quelle drôle
d'idée !
– Tu as quel âge ? lui
demanda-t-il en disposant sur le pain beurré les tranches de saumon
que Stella avait découpées.
– Dix-sept ans, mais je sais
que j'en fais plus. Et toi, tu as vingt et un,
vingt-deux… ?
Simon jeta un regard vers la
travée où se trouvaient le pasteur et ses ouailles. Personne ne le
regardait. Une étrange pensée traînait à la lisière de sa
conscience.
– Vingt et un ans. Je suis
beaucoup trop vieux pour toi.
– Dommage. Aucun beau garçon
ne veut de moi, dit-elle sur le ton de la
plaisanterie.
Simon lui sourit amicalement.
C'était la première fois de sa vie qu'on le traitait de beau gosse.
Il se savait d'un physique des plus ordinaire, mais comme Stella
n'était elle-même pas très jolie, ses critères ne devaient pas être
très élevés.
– Ne dis pas ça, je suis sûr
que tu as un petit copain.
Stella baissa les yeux avec
un petit air triste.
– Non, je suis bien trop
moche, je le sais. Et moi, je ne crois pas aux
miracles.
Simon fut réellement ému par
cette confession soudaine. Impulsivement, il se pencha vers elle et
lui vola un baiser. Stella devint écarlate. Tout le reste de la
veillée, ils évitèrent d'en parler.
Le lendemain, ils se
retrouvèrent dans son petit appartement de River Falls et firent
l'amour pour la première fois de leur vie.