Les voix du Seigneur
Matt dégagea son épée du fourreau, puis actionna la poignée d’une des portes de l’église.
Il l’ouvrit doucement, jusqu’à pouvoir distinguer l’intérieur.
Il vit d’abord un bénitier en pierre, des colonnes, puis des rangées de bancs en bois.
L’endroit était poussiéreux mais préservé de toute intrusion végétale, ce qui était étonnant.
Matt se glissa le long des murs en prenant soin de ne pas faire de bruit, bien que la lumière qui entrait à présent par la porte ait dû avertir de leur présence.
Tobias et Floyd le suivaient de près.
Matt s’immobilisa à l’entrée de la nef, face au chœur.
Des bougies brûlaient autour de l’autel.
– Nous ne sommes pas les premiers, chuchota Floyd.
Le tabernacle, tout au fond de l’église, encadré de statues de la Vierge et surmonté d’un grand crucifix doré, s’illumina brutalement, projetant des éclats aveuglants dans le bâtiment.
Les trois garçons se couvrirent les yeux en reculant.
Des murmures s’élevèrent alors dans la nef, entre les bancs déserts. Des dizaines, sinon des centaines de voix qui parlaient bas, toutes en même temps.
– C’est une église hantée ! gémit Tobias en faisant un pas vers la sortie.
Matt secoua la tête.
– Les bancs… ils parlent ! dit-il en s’approchant.
Il découvrit des petites bibles un peu partout, échouées entre les travées ou sur les bancs.
Matt fut alors pris d’un doute. Il s’empara de l’une d’elles.
Le livre émettait une voix d’homme.
– C’est incroyable ! s’écria-t-il.
Il tourna la page.
La voix changea aussitôt. Celle d’un autre homme. Alors il répéta l’opération et d’autres timbres se succédèrent : hommes et femmes, parfois enfants, et la langue même n’était pas toujours de l’anglais. Matt reconnut de l’espagnol, de l’italien, ce qu’il prit pour de l’allemand, puis du français… Et chaque fois qu’il tournait une page, un nouvel interlocuteur remplaçait le précédent.
– Il y a des gens dans les bibles, dit-il à ses camarades.
– Je ne suis pas des gens, je suis John, lui répondit celle qu’il tenait dans les mains. John, d’Akron, dans l’Ohio.
Matt tomba à la renverse.
– Oh la vache ! s’exclama Tobias.
Le reste de la troupe les rejoignit dans l’église, laissant les chiens dehors, et se groupa autour de Matt.
– Vous… Vous pouvez m’entendre ?
– Qui es-tu ? demanda John. Où sommes-nous ?
– Je… Je m’appelle Matt. Et nous sommes dans… dans une église, au nord-ouest de Siloh.
– Siloh ? Je ne connais pas. Je ne vois rien. Tout est noir ici.
– Noir ? répéta Tobias. Et il fait froid aussi ?
Ambre esquissa une grimace pour lui demander où il voulait en venir.
– Ce gars est peut-être mort et il ne le sait pas ! murmura Tobias.
– Non. Il ne fait pas froid.
– Vous êtes là depuis combien de temps ? questionna Tania.
– Je ne sais pas. Je crois que je n’ai plus la notion du temps.
Floyd se rapprocha de Matt pour prendre la parole :
– Vous vous souvenez de la Tempête, le 26 décembre ?
L’homme mit plusieurs secondes avant de répondre :
– C’est une date ?
– Euh… oui, répondit Floyd, circonspect. Ça ne vous dit rien ?
– Si, il me semble. Je…
Nouveau blanc.
– Le 26 décembre, répéta enfin John. Une tempête, dites-vous. Oui, je crois.
– Vous étiez où ce jour-là ?
– Où ? Chez moi, à Akron.
– Dans votre maison ? insista Floyd.
– Oui. Non, attendez… je… je n’en sais rien.
– Vous avez perdu la mémoire ? demanda Ambre d’une voix compatissante.
– Tout est confus. Je ne suis sûr de rien. Je connais mon nom. Mais j’ignore qui je suis et où je suis.
– Le 26 décembre, le dernier jour du monde connu, insista Floyd, ça ne vous évoque rien ?
L’homme le fit patienter de longues secondes.
– Je crois que si. Une tempête, oui. Je me rappelle… Attendez ! Un visage. Je… je crois que c’est ma femme.
– Vous ne savez pas si vous êtes marié ? s’étonna Chen.
– Non. Je suis John, d’Akron, dans l’Ohio. C’est tout ce que je sais. Mais je vois un visage maintenant. C’est ma femme.
– Elle s’appelle comment ? demanda Ambre.
Nouveau silence.
– Je… je ne me souviens pas, avoua John après un temps.
– Il ne sait plus rien, conclut Chen.
Floyd lui mit la main sur l’épaule pour le faire taire.
– Parce qu’il n’est plus, dit-il assez bas pour ne pas être entendu. Il a perdu tous ses repères. Même la plus rudimentaire curiosité. Il ne cherche pas à savoir qui nous sommes !
– Qu’est-ce qu’il a ? s’inquiéta Tobias.
Floyd, qui avait une petite idée, se pencha vers la bible.
– John, le 26 décembre, reprit-il. Vous étiez à l’église ?
– À l’église ? Je… J’étais… Attendez. Ma tête est vide, je n’ai aucune mémoire. Je sais seulement que je suis John, d’Akron, dans l’Ohio.
– Le visage de votre femme, dit Ambre, pensez à son visage. Vous étiez avec elle, n’est-ce pas ?
– Le jour de la Tempête, ajouta Tobias.
Silence.
– J’ai eu peur, dit enfin John. Et elle aussi. Du moins il me semble que c’est le mot juste, peur. Je n’en suis pas certain mais c’est le mot qui me revient en mémoire. Oui. C’est ça. À l’église. Je crois. Une église. À Akron, chez nous.
Floyd hocha la tête. Délicatement, il déposa la bible un peu plus loin pour pouvoir discuter librement avec ses amis :
– C’est ce que je pensais. Ces gens dans les bibles, ce sont les esprits de tous ceux qui étaient dans des églises quand la Tempête a frappé. Ceux qui priaient, ceux qui sont venus parce qu’ils étaient effrayés, peu importe. Quand les éclairs ont vaporisé l’humanité, tous ces gens ont été… cristallisés dans leur foi.
– Tu plaisantes ? dit Tania dans un souffle. C’est horrible.
– Leur corps a disparu, comme pour les autres, continua Floyd. Mais leur esprit, leur âme ou peu importe le nom qu’on lui donne, a été protégée ou emprisonnée, selon la façon dont on voit les choses, dans leur croyance.
– Tu as déjà réfléchi à tout ça auparavant, conclut Ambre. Ce n’est pas la première fois que tu viens ici, n’est-ce pas ?
– Si. Mais j’ai déjà entendu une histoire similaire. Un Long Marcheur, dans une église à l’est d’Eden, le mois dernier. Il n’a pas su expliquer ce qu’il avait vu, toutefois, j’en ai tiré mes propres déductions, et elles se confirment. Nous ne voulions pas en parler tant que nous n’étions pas sûrs.
– La foi les a protégés contre la nature ? résuma Chen.
– Ou les a damnés ! intervint Tania. Question de point de vue !
Matt joignit les mains sous son menton, absorbé dans ses pensées.
– Donc, dit-il, tu penses que l’esprit de John est dans une bible à Akron ? Alors pourquoi on l’entend ici ?
– Quand tu tournes les pages, tu tombes sur des gens du monde entier. Les bibles sont connectées entre elles.
– À travers Dieu ? fit Tobias, les yeux écarquillés.
– À travers la foi des hommes. À force de croire, nous avons créé une sorte de connexion, comme de l’électricité spirituelle. Je ne suis pas sûr que Dieu, s’il existe, ait grand-chose à voir là-dedans.
– C’est grâce à lui que tout ça est possible, non ? insista Tobias.
– Non, c’est grâce ou à cause du fanatisme. Ou par simple dévotion. Mais, siècle après siècle, les hommes, à force de prier ensemble, ont développé une forme d’énergie commune. En tout cas je le pense. Et ce que nous voyons là pourrait en être une preuve. Ce n’est pas propre à un dieu mais à l’investissement spirituel des hommes, et cela touche toutes les religions. Ce phénomène a dû se produire aussi dans les mosquées, les synagogues, temples et autres lieux de prière importants.
Tobias semblait sceptique.
– Floyd, dit Matt, ta théorie signifie que si un Pan, dans l’église de John à Akron, pouvait lui parler, alors John pourrait nous répéter ce qu’il entend, comme une sorte de téléphone !
– Oui. Nous pourrions communiquer. D’une église à l’autre.
– Et ces pauvres gens dans les bibles ? s’indigna Tania. On les transformerait en… standardistes ?
Floyd haussa les épaules.
– Au moins ça les occuperait ! dit-il.
– C’est cynique !
Floyd alla reprendre la bible.
– John d’Akron ? Vous allez bien ?
– Je crois.
– Vous vous sentez… comment dire ? Mal ? Perturbé ?
– Je… je ne sais pas.
– Vous vous ennuyez ?
– Non.
– Mais que faites-vous de vos journées ?
– Mes journées ? Je… je n’en ai pas. Je ne sais pas en fait.
– Tu vois ? dit-il à Tania. Ils ne sont que des esprits vides pris au piège dans des livres. Rien de plus.
– C’est terrible, murmura l’adolescente en se laissant tomber sur un banc.
Matt claqua dans ses mains.
– Préparons le camp pour la nuit. Nous allons dormir ici.
– Dans cette église ? s’alarma Tobias.
– Ce sera mieux que dehors, nous serons à l’abri…
– Quelqu’un a vu Amy ? demanda Ambre.
Chen fit signe que non.
– Elle n’est pas entrée je crois.
Tous se tournèrent alors vers la porte.
– J’espère que c’est pas l’église hantée qui l’a enlevée, gémit Tobias, sans savoir lui-même s’il plaisantait ou s’il était sérieux.