XXXIX

Le lendemain soir. Ariane ouvrit l’armoire, sortit le chapeau secret, un béret écossais à plume de coq de bruyère qu’elle aimait mettre quand elle était seule. Elle fit le tour de la chambre en marchant du pas sûr et pesant des alpinistes expérimentés. Elle imaginait qu’elle était sur les montagnes maternelles de l’Himalaya, sereines et catastrophiques, qu’elle gravissait les hauteurs du pays de la nuit sans humains où les derniers dieux se tenaient sur des cimes entourées de vents effroyables.

— L’Himalaya, c’est ma patrie.

Assez de ces stupidités. Faire de l’ordre. Elle remisa le béret écossais et les bêtes, vida un verre d’eau dans la corbeille à papier, éteignit, lança à la volée sa robe et ses souliers, ferma les yeux, se demanda si demain elle trouverait guéri le crapaud blessé qu’elle avait badigeonné de teinture d’iode et caché dans une corbeille à la cave.

— Demain, s’il y a du soleil, déjeuner au jardin contre le mur. En somme, je suis très heureuse, quoi, non ? Mais oui, bien sûr. Je suis une femme absolument heureuse. Où vous fûtes laissée. Être un grand prédicateur ? Un chef d’orchestre admirable ? Quand j’avais onze ans, je devais me lever à sept heures pour être à l’école à huit heures, heure exquise qui nous grise lentement, mais je mettais le réveil sur cinq heures pour avoir deux heures à m’imaginer que je soignais un soldat ma mort. Dormir, idiote. Mesdames, mesdemoiselles, monsieur, on va prendre trois cachets de véronal pour bien dormir.

Oui, dormir, ne plus penser. Elle se leva, avala les cachets, jeta le verre contre le mur. Pourquoi ? Peut-être pour avoir un succédané de grande vie ardente et russe. Elle griffonna quelques mots sur une feuille, ouvrit la porte, épingla la feuille, ferma à double tour et se coucha.

Trois cachets, folie. Tant pis. Être sûre de dormir sans arrêt au moins jusqu’à midi. Oh, tirer la boulette viandelette. Ou bien forcer la bique Deume à danser à l’espagnole et à chanter que quand elle danse avec son grand frisé elle en perd la tête. Mais trois cachets est-ce que cela ne faisait pas mourir ? Non, sûrement pas. Qui sait, peut-être, plus tard. Elle, vivante maintenant, serait une chose qui ne saurait plus rien. Et cela arriverait certainement. Moite, elle se tourna du côté du mur pour s’endormir. Croire en l’immortalité de l’âme, saperlipopette ! Bien la peine d’avoir eu tant de pasteurs dans la famille. La terre d’un cimetière l’attira et elle entra dans les profondeurs humides du sommeil.

Quelques minutes plus tard, les rideaux s’écartèrent. Solal ouvrit doucement la valise mystérieuse, sortit un pot de colle, une touffe crépue, un petit paquet de farine, un autre d’où sortit un peu de terre. Il posa ces divers objets sur le tapis, les regarda longtemps. Son sort dépendait peut-être d’eux. Commencer maintenant ? Non, plus tard. Se reposer d’abord. Il se déshabilla lentement. Lorsqu’il fut entièrement nu, il s’étendit sur le tapis. Il ferma les yeux pour mieux penser à ce qu’il ferait tout à l’heure. C’était sa deuxième incursion dans cette chambre. Elle aurait plus de résultats que la première.