XXXI

— Altesse, dit Mangeclous les mains en avant et avec une évidente sincérité, comment voulez-vous que ce soit moi qui aie envoyé le télégramme puisque l’indication de service imprimée sur la bande porte que ce télégramme a été envoyé de Jérusalem hier soir ! Or, je vous jure sur l’âme de Petit Mort que j’étais en Suisse hier toute la journée ! Innocent comme l’amande, Altesse !

— Vous êtes une crapule, Mangeclous.

Les longues jambes du faux avocat fléchirent. Quel service d’espionnage en cette Société des Nations ! Ils connaissaient même son surnom !

— Altesse, je me permets de vous rappeler que vous avez un rendez-vous à six heures et il est six heures et sept minutes à votre pendule qui, vu vos moyens et l’aristocratie de vos occupations, doit fonctionner avec justesse. Ainsi donc, Altesse, le mieux serait que nous sortissions et ne parlassions plus de ces bagatelles. Votre Altesse ira à son rendez-vous et en sa voie. Et moi j’irai en la mienne et vers mon destin de noirceur et de modestie.

— Je n’irai pas au rendez-vous. C’est une femme.

Mangeclous s’étonna généreusement, dit qu’il ne fallait pas faire attendre une femme et que leur entretien pourrait être repris demain.

— Oh, respectez la femme, Altesse ! Est-elle belle ? osa-t-il demander en donnant à son visage une expression attendrie et paternelle.

— Asseyez-vous.

— Humblement, Altesse.

— Des indications de service de ce télégramme, il ressort qu’il devait contenir cent quatre-vingt neuf mots. Or il n’en comporte plus que cent quatre-vingt-deux. Qu’avez-vous fait des sept autres mots ?

— Ils sont humblement chez moi, Altesse, dans ma modeste chambre d’hôtel. Altesse, n’abusez pas, je suis dégrisé. Humblement je m’accuse. Qui s’accuse s’excuse, Altesse ! Ayez pitié d’un père de famille qui voulait léguer un nom sans tache à ses neuf petits enfants âgés de deux et trois ans !

— C’est vous qui avez envoyé le télégramme ?

— Humblement, Altesse, dit Mangeclous en se frappant la poitrine. De Lausanne, Altesse, je l’envoyai humblement à Genève. Car ceux de Genève à Genève ne sont pas imprimés, on les écrit à la main. J’ai dû, Altesse, payer le télégramme, le billet Genève-Lausanne et retour ! Donc vous voyez bien, Altesse, dit-il d’un ton implorant. Je l’ai donc envoyé à moi-même, Altesse, pour pouvoir le tripoter un peu. J’ai mis humblement dans le texte une petite phrase inutile de sept mots.

Il cligna de l’œil et esquissa même un sourire douloureux, petit ballon d’essai.

— Une phrase inutile, dis-je, où il y avait les mots Saltiel Solal et Jérusalem. J’ai décollé le bout de bande où il y avait cette phrase et de cette manière ingénieuse j’ai pu mettre dans l’adresse le nom de Saltiel à la place du mien, et j’ai pu mettre également au début du texte, là où se trouve le nom de la ville d’où est envoyé le télégramme, le mot Jérusalem, infiniment plus antique que le mot Lausanne ! Et j’ai glissé le télégramme ainsi maquillé sous la porte de monsieur Saltiel. Tout était très bien combiné, Altesse, je vous en donne ma parole d’honneur ! Mais que voulez-vous, dans cette affaire je me suis heurté au réverbère de votre perspicacité. Un télégramme qui me coûta si cher ! Je ne vous en fais pas reproche, Altesse ! Mais à cause de vous toute une vie d’honneur est perdue ! Saltiel ne me le pardonnera jamais ! Et pourtant c’est pour lui que j’ai fait tout cela.

— Et pour vous.

— Et pour moi, bien entendu, Altesse, pour léguer un nom glorieux à mes enfantelets. Un moment d’égarement ! J’ai voulu devenir ministre. La folie des grandeurs me fit oublier tout mon passé de vertu, et voici, ma cervelle s’envola de ma tête ! Je me disais, Altesse, que tous les grands hommes politiques ont commencé par l’imposture. Et pourquoi pas moi alors ? Rappelez-vous, Altesse, la dépêche d’Ems, Louis XI et le cardinal La Balue, Mazarin ! Et Napoléon, Altesse, entre nous soit dit, est-ce qu’il n’a pas dit aussi quelques petites blagues au début de sa carrière ? Rappelez-vous quand il a raconté aux Égyptiens qu’il était musulman ! Et le dix-huit Brumaire ! Bref, si vous n’aviez pas été si douloureusement finaud je réussissais et je télégraphiais à Jérusalem que nous avions obtenu un grand territoire et je demandais à Weizmann qu’il ratifie et me confirme chef des ministres !

Ému, il épongea son front du revers de sa manche qui se macula de noir, puis il continua, marchant à grands pas ou s’arrêtant pour faire de larges gestes.

— Et quel Premier ministre j’aurais été, Altesse ! Quelles inventions ! Quelle prospérité pour mon peuple et pour moi-même ! Quelle flotte et quels pots-de-vin ! Et, étant riche enfin à milliards, quelles nourritures et comme mon âme sans fond se serait rassasiée amoureusement de glorieux petits beignets au sésame, expédiés chaque jour pour moi de Céphalonie par Jacob Sans Mouchoir qui est le seul pâtissier du monde à bien les réussir ! Ô sublimes beignets dont mon cœur est fervent, ô petits beignets délicieusement dégoûtants tant ils sont bourrés de sirop jusqu’à l’âme interne ! Ô confitures sèches de cédrats ou de melons, ô confitures juteuses de dattes farcies d’amandes et de clous de girofle ! Ô mangements perdus ! Ô condoléances à moi-même ! Et si j’avais été ministre quelles superbes banques j’aurais fondées à Jérusalem pour mon propre profit personnel et intime ! Et quels coups de bourse à coup sûr, connaissant les secrets des délibérations sur la dévaluation que je me serais empressé de décréter immédiatement !

Les deux mains du tragédien, haut levées, tremblaient et vivaient.

— Quelle armée, reprit-il, et quelles gentilles ristournes des fournisseurs ! Et quels pourparlers rusés et juridiques avec les puissances ! Et quels banquets avec les ambassadeurs ! Ah, ils auraient vu ce qu’est un Premier ministre juif bien habillé, habile aux grands usages, mangeant toujours en gants blancs avec petits trous pour la transpiration, coupant aux grands dîners son pain avec le couteau, en vrai homme du monde, ne prenant pas le fromage avec ses doigts mais le piquant, comme les grands officiers anglais dont j’aurais été le supérieur, avec la pointe du couteau et faisant grand bruit pour écraser les coquilles des œufs à la coque, ne jetant pas les asperges derrière lui mais les posant poliment sur un bout de papier filigrane après les avoir bien mâchées jusqu’au bout d’en bas ! Voilà, Altesse, voilà ce que j’aurais fait si j’avais été Premier ministre ! Mais vous m’avez ôté la gloire de la bouche ainsi que les œufs frits ! Ah Altesse, tout cela, tout cela est perdu à jamais ! Adieu, banquets, s’écria Mangeclous d’une voix mouillée, la main au cœur et les yeux clos comme un chanteur d’opéra, adieu, discours en larmes, adieu, profits et pourboires noblement refusés mais acceptés dans les entrevues secrètes et les nuits sans lune, adieu, trafics de décorations, adieu, saluts militaires aux foules en délire, adieu, garde-à-vous des troupes, adieu, vingt et un coups des canons saluant mon arrivée dans les capitales, adieu, adjudications secrètes, adieu, expropriations d’intérêt public, adieu, conversations délicates et respectueuses avec des évêques et des cardinaux estimables et déférents, adieu, prisonniers bienveillamment libérés moyennant rémunérations illicites et occultes, adieu, délices d’une grande vie politique, adieu, calèche sublime et landau et même automobile lentement conduite par un chauffeur prudent et entourée par des gendarmes motocyclistes avec casque de cuir veillant sur ma sécurité, adieu, jalousies suscitées par ma gloire, stationnements de mon tilbury devant la boutique de Mattathias, oui adieu, grande vie mondaine et politique, bains mensuels avec plusieurs serviettes et voyages en bateau de première classe avec quatre cuirassés autour, crainte de naufrage par tempête, adieu, gloire de Mangeclous arrivé au déclin de sa carrière, adieu, adieu ! Le soleil de Céphalonie s’est couché à tout jamais ! L’Éternel des Armées m’avait mis sur le pavois et voici, je dois quitter la bataille à l’heure de la victoire et de l’honneur !

Il était ému pour de bon et de larges taches de sueur apparaissaient sur la redingote de coutil blanc.

— Et les breakfasts, Altesse, les breakfasts que vous m’avez fait manquer, reprocha-t-il de ses mains tendues et tremblantes, les breakfasts c’est-à-dire déjeuners anglais des ministres servis avec serviettes blanches et verreries tintantes ! (Sa voix devint soudain tendre et maternelle.) Chers petits déjeuners du matin avec des douzaines de petits pains ronds ou allongés, tous les aimables breakfasts que Votre Excellence m’a ôtés cruellement de la bouche et que j’aurais mangés à Londres si vous ne m’aviez gâché ma royauté et mes combinaisons sataniques, tous les breakfasts de corne d’abondance que j’aurais dégustés avec mon collègue, le Chancelier des Échecs, et qui comprennent du poisson fumé tellement bon avec sauce délicieuse, Altesse, du pain à discrétion et rôti de diverses façons voluptueuses, du café au lait sans chicorée, du miel, des biscuits Huntley et Palmers, et de la marmelade d’oranges dorées Crosse et Blackwell, comme pour Lord Jellicoe, et des tranches de viande avec moutarde effroyable, et des œufs frits, Altesse, des œufs frits !

Sa voix s’éploya, son bras s’allongea et ses yeux étaient ceux d’un visionnaire.

— Des œufs frits, de nombreux œufs frits, cuits à point comme je les aime, le jaune restant liquide mais le blanc étant bien pris, des œufs frits très poivrés et salés, des œufs frits que je n’aurais pas craint, étant puissant en Israël et ne redoutant désormais nul rabbin – que le diable les emporte ! – que je n’aurais pas craint, dis-je, de manger avec grandes tranches de jambon et même pieds et têtes de porc ! Tout cela, tout cela, Altesse, et le bien du peuple et les discours désintéressés, tout cela perdu à jamais à cause de quelques mots de moins dans un télégramme !

Il s’arrêta, s’approcha d’une petite table sur laquelle reposaient divers carafons, but d’un seul trait désespéré un grand verre de porto puis un second.

— Je vais chez un armurier, conclut-il, mais je ne vous oublierai pas dans mon agonie et je prierai pour vous, Altesse ! Telle sera ma noble vengeance !

Et il s’en fut, une main recouvrant son front baissé et l’autre tendue en arrière, comme font les rois aveugles et désespérés dans les tragédies classiques. Il se dirigea vers la sortie comme un homme décidé à quitter ce bas monde. Mais, hélas, la porte était fermée à clef.

Il fit bon cœur contre mauvaise fortune et, voyant qu’il n’y avait pas moyen de s’esbigner en douce sous le couvert d’un faux suicide, il se résigna à rester, décidé à tirer quelque profit de la mésaventure. Après avoir fortement toussé pour s’éclaircir le cerveau, il reprit en ces termes :

— Bref, Altesse, je suis victime du dévouement à ma cause personnelle et privée. Je suis moralement tué, Altesse, et par qui ? Par vous, Altesse, sans vous offenser ! Ah, quel besoin de faire remarquer quelques mots manquants d’un télégramme ? Sans vous, je décrochais la dictature ! Vous avez massacré un homme, Altesse ! Et quel homme, quel tempérament !

Sa voix se mouilla à l’idée qu’il était en train de faire son oraison funèbre.

— Quel homme ardent a sombré dans le néant ! Un homme qui avait le sens du grandiose et qui aurait fait de ses compatriotes de Palestine un peuple de gentlemen ! Quinze millions de gentlemen sont mort-nés à cause de vous, Altesse ! Je leur aurais donné des bottes et un cheval à chacun et moi en tête, Altesse, avec mes yeux étincelants et ma barbe fourchue sur mon cheval noir répandant de la fumée par les naseaux palpitants ! J’aurais gagné des batailles, j’aurais créé une armée pourvue de tout le confort moderne, j’aurais bien mangé, j’aurais eu des décorations, j’aurais tout fait pour ma chère patrie !

Il but un autre verre de porto, s’essuya les lèvres du revers de la main et continua.

— Je vous pardonne, Altesse, tout en espérant que Votre Paume Généreuse examinera le cas d’un œil favorable et me donnera les dommages-intérêts qu’elle me doit en toute équité pour voyage Genève-Lausanne et retour, frais de télégramme qui furent immenses, pot de colle, mort morale, ciseaux, réchaud, perte d’honneur et de breakfasts ! Et j’oubliais, Altesse, l’argent de la corruption à mon ami Silberfeld de Genève pour qu’il stationne à la cabine téléphonique du café où il a très bien joué le rôle de représentant sioniste quand Saltiel lui a téléphoné. Bref, j’évalue le tort matériel et moral…

Il s’arrêta, promena son regard sur les beaux meubles.

— Je l’évalue entre six mille et neuf mille neuf cents francs. Et il ne s’agit que du damnum emergens, c’est-à-dire de la perte effectivement subie par moi. Car si je voulais récupérer ce que nous autres juristes instruits nommons le lucrum cessans, soit le manque à gagner, alors ce seraient des millions que je vous demanderais car en ma qualité de ministre de la Justice vous pouvez vous imaginer les petites valises que j’aurais reçues !

Il fit tournoyer sa main et cligna coquinement de l’œil.

— Nous pourrions transiger à quinze mille francs, Altesse, en y comprenant le chagrin d’avoir causé une telle déception à Saltiel que le sort a si cruellement frappé. Le pauvre, il ne me parle que de son neveu qu’il a perdu et qu’il veut retrouver. Tout cela, Altesse, vaut bien une vingtaine de mille francs, voyons, dit-il en écartant ses grands bras et d’une voix qui l’émut. Altesse, à vos ordres pour recevoir les vingt-quatre mille francs du pardon en chèque ou espèces civilisées ayant cours !

Il tendit la main dans laquelle la divinité à tête de gaze mit un billet de cent francs que Mangeclous porta respectueusement à ses lèvres avant de l’empocher.

— À propos, Altesse, voulez-vous demander à vos subalternes si dans vos registres des habitants du monde ils ne pourraient pas retrouver l’adresse de Solal, fils de Gamaliel Solal le rabbin, et l’indiquer à l’oncle Saltiel afin qu’il le baise sur les joues ? Car nous sommes allés le jour de notre arrivée en ce lieu où rendez-vous avait été donné par une lettre mais il n’y avait personne ! Et maintenant Saltiel retombera dans la même mélancolie que durant ces deux dernières années et dans la même véracité ! Oh pauvre Saltiel si vous pouviez le voir aux fêtes manger tout seul avec, devant lui, une assiette pour son neveu Solal, assiette sur laquelle il met les meilleurs morceaux ! Et contre la carafe il y a la photographie de son neveu ! Ah, Altesse, si vous aviez connu le Saltiel d’autrefois, vif et si menteur que c’était plaisir, toujours une invention à la bouche comme une fleur. Tandis que maintenant, Altesse, depuis qu’il a perdu son neveu c’est un individu pâle ! Cet homme désemparé ne profère plus que des paroles véridiques et par conséquent ses jours sont comptés !

Et Mangeclous cessa de parler car il était devenu triste pour de bon et tremblait pour la vie de Saltiel. Lorsqu’il était sincère, ce bonhomme perdait toute éloquence. Il s’assit et pensa qu’il avait oublié les babas au rhum dans sa description des splendeurs ministérielles. Soudain, il prit une résolution et se leva.

— Altesse, dit-il, je renonce aux vingt-cinq mille francs de la perte d’honneur – car bien que vous ne me les ayez pas donnés encore, je me connais et je sais que je me serais arrangé. Mais j’y renonce si vous pouvez, en échange, aider Saltiel à retrouver son neveu !

Solal fit signe au grotesque d’aller rejoindre ses pareils. Resté seul, il erra dans le grand cabinet. Oui, il avait honte de sa race et honte de sa famille. Une honte en ricochet. Parce qu’il savait que Saltiel était de ceux que Galloway ou Huxley ou Petresco méprisaient. Jamais un Petresco, si respectueux des Rothschild, ne comprendrait que Saltiel était beaucoup plus admirable que tous les Rothschild de la terre. Les voir ? Oui, mais en ce cas, dans quelques jours, les caricatures dans les journaux antisémites. « Le sous-secrétaire général et sa tribu. » Condamné à faire souffrir ceux qu’il aimait le plus, à avoir honte de ce qu’il admirait le plus. Oui, il était le seul à respecter les grotesques juifs, les mal élevés juifs et leurs nez et leurs bosses et leurs regards peureux. Honteux de sa race, il vénérait sa race et ses traînantes et princières lévites pouilleuses.

Voué à la gaffe. Qui lui avait demandé de leur écrire à Céphalonie, de leur envoyer ce chèque et ce stupide cryptogramme pour les amuser ? Qui lui avait demandé de leur donner ce rendez-vous au Jardin Anglais ? « Oui, noble lord, j’étais dans un taxi à minuit et par le rideau soulevé je les savourais de loin. »

Et maintenant, ils étaient à deux mètres de lui. Et l’autre, le Jérémie, le prophète aux pistaches, suspendu dans la penderie à vêtements ! Belle collection. Cerné par la juiverie. Et si faible quand il en voyait un. Le Jérémie était venu et, au lieu de le renvoyer ou de le faire arrêter, il s’était lâchement commis avec lui. Les Juifs étaient ses maîtresses et ses adultères. D’ailleurs, pas si gaffe que cela. Dans son île, Saltiel aurait fini par apprendre. Cet hurluberlu lisait le « Temps », les autres journaux n’étant pas assez distingués pour ce dégustateur de haute politique. « Tôt ou tard, il aurait appris que je suis sous-bouffon général. » Si faible et si lâche avec eux qu’il n’avait même pas pensé à demander au Polonais dans quel but il était venu faire l’Argentin et comment il s’était arrangé pour se faire recevoir par le Surville. Il était tout à la volupté de respirer l’odeur de Jérémie et de se délecter de son nez.

— Oui, cher Petresco aux yeux de poisson, j’habite le Ritz. Mais le soir, je vais dans une maison solitaire à Céligny où m’attend mon père, un lourd rabbin aveugle et dont les lèvres pèsent trois kilos et qui parle le français avec un accent si ridicule.

À cause des Petresco, son père vivait seul, loin de lui. Si docile, le fier Gamaliel d’autrefois. Acceptant avec tant d’humilité la honte d’être caché comme une lèpre. Oui, ce Petresco devait avoir la syphilis. Louange aux Petresco qui trouvaient impossible un rabbin au turban violet. Enfermer Saltiel à Céligny ? Pas confiance en Saltiel. Trop bavard.

— Sur une corde raide.

Un jour viendrait où les gens de Céligny sauraient qui était l’homme qui rendait visite au solitaire. D’ailleurs, ils devaient jaser sur l’aveugle qui errait tout le jour dans le lugubre jardinet, ceint de hauts murs et plein de toiles d’araignée. Jour après jour, seul et sans domestique, vêtu de sa plus belle robe sacerdotale, le vieillard attendait patiemment le fils qu’il savait honteux de lui. Oh, le sourire du vieux lorsque son fils arrivait. Sa gorge se serra d’un sanglot réprimé. Il avait mis son père en prison.

— Oui, cher Cecil, c’est moi qui apporte des provisions à mon père. Pas de domestique qui pourrait trahir. C’est moi qui lui prépare ses repas. Riez, c’est moi qui le lave.

Lorsqu’il arrivait, le vieux l’emmenait au salon qui sentait la poussière et le bois pourri. Tous deux s’asseyaient sur l’horrible canapé à fleurs. Et le vieux aux yeux morts, sa main sur le genou du fils, écoutait les merveilles que son admirable lui racontait. Oh, ce sourire orgueilleux et malade.

Oui, se faire reconnaître des Valeureux et leur enjoindre de filer sur-le-champ. Il leur donnerait beaucoup d’argent.